LIVRE I. — DE DIEU
douce rêverie : le bon Parouba admirait le ciel, comme un allemand admire Saint-Pierre de Rome, ou TOpéra de Naples, quand il le voit pour la première fois. Cette voûte est bien hardie, disait Parouba à Freind; et Freind lui disait : Mon cher Parouba, il n'y a point de voûte ; ce cintre bleu n'est autre chose qu'une étendue de vapeurs, de nuages légers que Dieu a tellement disposés et combinés avec la mécanique de vos yeux, qu'en quelque endroit que vous soyez, vous êtes toujours au centre de votre promenade, et vous voyez ce qu'on nomme le ciel, et qui n'est point le ciel, arrondi sur votre tête. Et ces étoiles, monsieur Freind? Ce sont, comme je vous l'ai déjà dit, autant de soleils autour desquels tournent d'autres mondes ; loin d'être attachées à cette voûte bleue, souvenez-vous qu'elles en sont à des distances différentes et prodigieuses : cette étoile que vous voyez est à douze cents millions de mille pas de notre soleil. Alors il lui montra le télescope qu'il avait apporté : il lui fit voir nos planètes, Jupiter avec ses quatre lunes, Saturne avec ses cinq lunes ^ et son inconcevable anneau lumineux; c'est la môme lumière, lui disaitil, qui part de tous ces globes, et qui arrive à nos yeux ; de cette planète-ci en un quart-d'heure, de cette étoile-ci en six mois. Parouba se mit à genoux, et dit : Les cieux annoncent Dieu. Tout l'équipage était autour du vénérable Freind, regardait, et admirait. Le coriace Birton avança sans rien regarder, et parla ainsi :
BIRTON.
Eh bien soit! il y a un Dieu, je vous l'accorde; mais qu'importe à vous et à moi ? Qu'y a-t-il entre l'Etre infini
* Il faudrait dire maintenant avec ses sept lunes. (E. B.)
m LA PHILOSOPHIE DE VOLTAIRE.
et nous autres vers de terre ? quel rapport peut-il exister de son essence à la nôtre ? Epicure, en admettant des dieux dans les planètes, avait bien raison d'enseigner qu'ils ne se mêlaient nullement de nos sottises et de nos horreurs ; que nous ne pouvions ni les offenser, ni leur plaire ; qu'ils n'avaient nul besoin de nous, ni nous d'eux : vous admettez un Dieu plus digne de l'esprit humain que les dieux d'Épicure, et que tous ceux des orientaux et des occidentaux. Mais si vous disiez, comme tant d'autres, que ce Dieu a formé le monde et nous pour sa gloire ; qu'il exigea autrefois des sacriiices des bœufs pour sa gloire, qu'il apparut, pour sa gloire, sous notre forme de bipèdes, etc., vous diriez, ce me semble, une chose absurde qui ferait rire tous les gens qui pensent. L'amour de la gloire n'est autre chose que de l'orgueil, et l'orgueil n'est que de la vanité : un orgueilleux est un fat que Shakespeare jouait sur son théâtre : cette épithète ne peut pas plus convenir à Dieu que celle d'injuste, de cruel, d'inconstant. Si Dieu a daigné faire, ou plutôt arranger l'univers, ce ne doit être que dans la vue d'y faire des heureux. Je vous laisse à penser s'il est venu à bout de ce dessein, le seul pourtant qui pût convenir à la nature divine.
FREIND.
Oui, sans doute, il y a réussi avec toutes les âmes honnêtes ; elles seront heureuses un jour, si elles ne le sont pas aujourd'hui.
BIRTON.
Heureuses ! quel rêve ! quel conte de Peau-d'Ane! Où? quand ? comment? qui vous l'a dit ?
FREIND.
Sa justice.