‹ La philosophie de VoltaireChapitre 12 sur 196 · XXVIII INTRODUCTION · texte numérisé non relu

XXVIII INTRODUCTION

passable. En butte à mille maux, la frivolité ^ la gaieté, le travail l'empêchent de se pendre. Le secret contre le suicide est d'avoir toujours quelque chose à faire. Creech, commentateur de ^ Lucrèce , mit sur son manuscrit : «N. B. Qu'il faudra que je me pende quand j'aurai fini mon commentaire. » Il se tint parole. S'il avait entrepris un commentaire sur Ovide, il aurait vécu plus longtemps. Grâce à ces remèdes peu héroïques, il est vrai, mais efficaces, Voltaire s'accommode de son sort. Malade toute sa vie, il ne se regarde pas comme la plus heureuse de toutes les créatures, mais ^ il n'y a point de malade plus heureux que lui. Il passe *^ son temps à faire des gambades sur le bord de son tombeau, et c'est, en vérité, ce que font tous les hommes. Il faut ^ jouer avec la vie jusqu'au dernier moment,... c'est un enfant qu'il faut bercer jusqu'à ce qu'il s'endorme.

Pauvre idée, usage médiocre de la vie, assurément ; mais il y a dans Voltaire une conception plus haute et plus équitable de notre destinée. Il l'a dit :

Un jour « tout sera bien, voilà notre espérance ; Tout est bien aujotird'hui, voilà l'illusion.

Et plus loin :

Un calife autrefois, à son heure dernière, Au Dieu qu'il adorait dit pour toute prière :

» LeUre à Mmo du Deffand, 1760, t. V, p. 521 ; — lettre à d'Arg., 1767, t. Vlir, p. 494

* Dictionn. phil., art. de Caton et du Suicide.

3 LeUre à Fréd., 1 738, Corr. avec les souv. , t. I, p. 275.

* Lettre à M^e du Deffand, 1 771 , t. X, p. 444.

*» Lellre à Mme du Deffand, 1761, t. VI, p. 19; — lettre A M^e du Deffand, 1761, t. VI, p. 165.

8 Poëme sur le désastre de Lisbonne, ou examen de cet axionne « Tout est bien. »

INTRODUCTION. xxix

Je t'apporte, ô seul roi ! seul être illimité ! Tout ce que tu n'as pas dans ton immensité, Les défauts, les regrets, les maux et l'ignorance, Mais il pouvait encore ajouter l'espérance.

Par-dessus toutes les fables que nous ont laissées les Grecs, il aimait la fable de Pandore. A cette doctrine consolante répondait une maxime de pratique hardie et salutaire : que tout soit bien ou mal, tâchons que tout soit mieux.

Telle est l'opinion de Voltaire sur le monde. Il croit que cet univers est le meilleur qui pût être; mais, pour être le meilleur de tous, il ne le trouve pas irréprochable, et en exagère les défauts; il ne conçoit pas pourquoi le mal existe, et pense volontiers que Dieu n'a pu mieux faire; il espère que tout sera bien un jour, et voit le progrès s'accomplir sous ses yeux, sans se pénétrer de la beauté de cet ordre qui tire le bien du mal ; la vérité est dans sa main, il n'ose la saisir. Le sentiment des problèmes, à ce degrélà, n'est plus une qualité, c'est une maladie : « La sagesse doute où il faut douter, et affirme où il faut affirmer. »

Il n'y a que deux grandes doctrines sur la perfection de ce monde, et il n'est pas si difficile de choisir. Suivant l'une, Dieu conçoit le plan magnifique de l'univers et l'exécute lui-même, il n'appelle l'homme que comme spectateur : vois et admire, garde-toi de critiquer. Ces ombres qui te déplaisent avivent le jour; ce personnage difforme qui te choque fait ressortir la beauté qui t'enchante; chaque couleur, chaque trait est pour l'ensemble : pris à part, il peut être blâmé; rapporté au tout, il est irréproprochable. Pénétré de cette vérité, contemple ce chefd'œuvre en silence, et prends garde d'y rien mettre du lien. Suivant l'autre doctrine. Dieu encore conçoit le plan

Page 1