LIVRE lï. — DE LA LIBERTÉ
Voici les deux premières : l'une roule sur l'égalité des conditions, l'autre sur la liberté. Cela est peut-être fort impertinent à moi, atome de Cirey, de dire à une tête presque couronnée que les hommes sont égaux, et d'envoyer des injures rimées, contre les partisans du fatum^ à un philosophe qui prête un appui si puissant à ce système de la nécessité absolue.
Mais ces deux témérités de ma part prouvent combien votre altesse royale est bonne. Elle ne gêne point les consciences; elle permet qu'on dispute contre elle; c'est l'ange qui daigne lutter contre Israël. J'en resterai boiteux, mais n'importe; je veux avoir l'honneur de me battre.
Pour l'égalité des conditions , je la crois aussi fermement que je crois qu'une ame comme la vôtre serait également bien parlent. Votre devise est:
Nave ferar magna an parva, ferar unus et idem.
(HoR., 1. II, Ep. II.)
Pour la liberté, il y a un peu de chaos dans cette affaire. Voyons si les Clarke, les Locke , les Newton, me doivent éclairer, ou si les Leibnitz, princes ou non, doivent être ma lumière. On ne peut certainement rien de plus fort que tout ce que dit votre altesse royale pour prouver la nécessité absolue. Je vois d'abord que votre altesse royale est dans l'opinion de la raison suffisante de MM. Leibnitz et Wolf. C'est une idée très belle, c'est-à-dire très vraie ; car enfin, il n'y a rien qui n'ait sa cause, rien qui n'ait une raison de son existence. Cette idée exclut-elle la liberté de l'homme?
1*^ Qu'entends-je par liberté? le pouvoir de penser, et
d'opérer des mouvemens en conséquence; pouvoir très
borné, comme toutes mes facultés.
2« Est-ce moi qui pense et qui opère des mouvemens? Est-ce un autre qui fait tout cela pour moi? Si c'est moi , je suis libre; car être libre, c'est agir. Ce qui est passif n'est point libre. Est-ce un autre qui agit pour moi? Je suis trompé par cet autre, quand je crois être agent.
5° Quel est cet autre qui me tromperait? Ou il y a un Dieu ou non. S'il est un Dieu , c'est lui qui me (rompe continuellement. C'est TÊtre infiniment sage, infiniment conséquent , qui , sans raison suffisante , s'occupe éternellement d'erreurs opposées directement à son essence, qui est la vérité.
S'il n'y a point de Dieu, qui est-ce qui me trompe? est-ce la matière, qui d'elle-même n'a pas d'intelligence?
A° Pour nous prouver, malgré ce sentiment intérieur, malgré ce témoignage que nous nous rendons de notre liberté; pour nous prouver, dis-je , que cette liberté n'existe pas, il faut nécessairement prouver qu'elle est impossible. Cela me paraît incontestable. Voyons comme elle serait impossible.
S'' Cette liberté ne peut être impossible que de deux façons : ou parce qu'il n'y a aucun être qui puisse la donner, ou parce qu'elle est en elle-même une contradiction dans les termes, comme un carré long est une contradiction. Or l'idée de la liberté de l'homme ne portant rien en soi de contradictoire, reste cà voir si l'Être infini et créateur est libre, et si, étant libre, il peut donner une petite partie de son attribut à Tliommc , comme il lui a donné une petite portion d'intelligence.
6<> Si Dieu n'est pas libre, il n'est pas un agent : donc il n'est pas Dieu. Or, s'il est libre et tout-puissant , il suit