LIVRE II. - DE LA LIBERTÉ
qu'il peut donner à Thomme la liberté. Reste donc à savoir quelle raison on aurait de croire qu'il ne nous a pas fait ce présent.
T'' On prétend que Dieu ne nous a pas donné la liberté, parce que si nous étions des agens, nous serions en cela indépendans de lui; et que ferait Dieu, dit-on, pendant que nous agirions nous-mêmes? Je réponds à cela deux cboses. 1° Ce que Dieu fait lorsque les hommes agissent, ce qu'il fesait avant qu'ils fussent, et ce qu'il fera quand ils ne seront plus ; 2» que son pouvoir n'en est pas moins nécessaire à la conservation de ses ouvrages , et que cette communication qu'il nous a faite d'un peu de liberté ne nuit en rien à sa puissance inlinie, puisqu'elle-môme est un effet de sa puissance infinie.
8° On objecte que nous sommes emportés quelquefois malgré nous, et je réponds : Donc nous sommes quelquefois maîtres de nous. La maladie prouve la santé , et la liberté est la santé de l'ame,
9° On ajoute que l'assentiment de notre esprit est nécessaire, que la volonté suit cet assentissement; donc, diton, on veut et on agit nécessairement. Je réponds qu'en effet on désire nécessairement ; mais désir et volonté sont deux choses très différentes, et si différentes, qu'un homme sage veut et fait souvent ce qu'il ne désire pas. Combattre ses désirs est le plus bel effet de la liberté ; et je crois qu'une des grandes sources du malentendu qui est entre les hommes sur cet article, vient de ce que l'on confond souvent la volonté et le désir.
10*^ On objecte que, si nous étions libres, il n'y aurait pomtde Dieu ; je crois, au contraire, que c'est parce qu'il y a un Dieu que nous sommes libres; car si tout était nécessaire , si ce monde existait par lui-même d'une néces-
site absolue (ce qui fourmille de contradictions), il est certain qu'en ce cas tout s'opérerait par des mouvemens liés nécessairement ensemble; donc il n'y aurait alors aucune liberté; donc sans Dieu point de liberté. Je suis bien surpris des raisonnemens échappés sur cette matière à l'illustre M. Leibnitz. ' 11" Le plus terrible argument qu'on ait jamais apporte contre notre liberté est l'impossibilité d'accorder avec elle la prescience de Dieu. Et quand on me dit '. Dieu sait ce que vous ferez dans vingt ans ; donc ce que vous ferez dans vingt ans est d'une nécessité absolue, j'avoue que je suis à bout, que je n'ai rien à répondre, et que tous les philosophes qui ont voulu concilier les futurs contingens avec la prescience de Dieu ont été de bien mauvais négociateurs. Il y en a d'assez déterminés pour dire que Dieu peut fort bien ignorer des futurs contingens, à peu près, s'il m'est permis de parler ainsi, comme un roi peut ignorer ce que fera un général à qui il aura donné carte blanche.
Ces gens-là vont encore plus loin ; ils soutiennent que non seulement ce ne serait point une imperfection dans un Être suprême d'ignorer ce que doivent faire librement des créatures qu'il a faites libres, et qu'au contraire il semble plus digne de l'Être suprême de créer des êtres semblables à lui; semblables, dis-je, en ce qu'ils pensent, qu'ils veulent et qu'ils agissent, que de créer simplement des machines.
Ils ajouteront que Dieu ne peut faire des contradictions, et que peut-être il y aurait de la contradiction à prévoir ce que doivent faire ses créatures, et à leur communiquer cependant le pouvoir de faire le pour et le contre; car, diront-ils, la liberté consiste à pouvoir agir ou ne pas agir : donc, si Dieu sait précisément que l'im des deux arriver,