LIVRE II. — DE LA LIBERTÉ
l'autre dès lors devient impossible; donc plus de liberté. Or, ces gens-là admettent une liberté : donc, selon eux, en admettant la prescience, ce serait une contradiction dans les termes.
Enfin ils soutiendront que Dieu doit ignorer ce qu'il est de sa nature d'ignorer; et ils oseront dire qu'il est de sa nature d'ignorer tout futur contingent, et qu'il ne doit point savoir ce qui n'est pas.
Ne se peut-il pas très bien faire, disent-ils, que du môme fonds de sagesse dont Dieu prévoit à jamais les choses nécessaires, il ignore aussi les choses libres? En sera-t-il moins le créateur de toutes choses, et des agens libres, et des êtres purenient passifs?
Qui nous a dit, continueront-ils, que ce ne serait pas une assez grande satisfaction pour Dieu de voir comment tant d'êtres libres qu'il a créés dans tant de globes agissent librement? Ce plaisir, toujours nouveau, de voir comment ses créatures se servent à tous momens des instrumens qu'il leur a donnés, ne vaut-il pas bien cette éternelle et oisive contemplation de soi-même, assez incompatible avec les occupations extérieures qu'on lui donne.
On objecte à ces raisonneurs-là que Dieu voit en un instant l'avenir, le passé et le présent; que Féternité est instantanée pour lui ; mais ils répondront qu'ils n'entendent pas ce langage, et qu'une éternité qui est un instant leur paraît aussi absurde qu'une immensité qui n'est qu'un point.
Ne pourrait-on pas, sans être aussi hardi qu'eux, dire que Dieu prévoit nos actions libres, à peu près comme un homme d'esprit prévoit le parti que prendra, dans une telle occasion, un homme dont il connaît le caractère? La différence sera qu'un homme prévoit à tort et à travers, et que
Dieu prévoit avec une sagacité infinie. C'est le sentiment ' de Clarke,
J'avoue que tout cela me paraît très hasardé, et que c'est un aveu, plutôt qu'une solution, de la difficulté. J'avoue enfin, monseigneur, qu'on fait contre la liberté d'excellentes objections, mais on en fait d'aussi bonnes contre l'existence de Dieu; et comme malgré les difficultés extrêmes contre la création et la Providence, je crois néanmoins la création et la Providence : aussi je me crois libre (jusqu'à un certain point s'entend ) malgré les puissantes objections que vous me faites.
Je crois donc écrire à votre altesse royale, non pas comme à un automate créé pour être à la tête de quelques milliers de marionnettes humaines, mais comme à un être des plus libres et des plus sages que Dieu ait jamais daigné créer.
Permettez-moi ici une réflexion, monseigneur. Sur vingt hommes, il y en a dix-neuf qui ne se gouvernent point par leurs principes; mais votre ame paraît être de ce petit nombre, plein de fermeté et de grandeur, qui agit comme il pense.
Daignez, au nom de l'humanité, penser que nous avons quelque liberté; car si vous croyez que nous sommes de pures machines, que deviendra l'amitié dont vous faites vos délices? De quel prix seront les grandes actions que vous ferez? Quelle reconnaissance vous devra-t-on des soins que votre altesse royale prendra de rendre les hommes phis heureux et meilleurs? Comment enfin regarderezvous l'attachement qu'on a pour vous, les services qu'on vous rendra, le sang qu'on versera pour vous ? Quoi ! le plus généreux, le plus tendre, le plus sage des hommes, verrait tout ce qu'on ferait pour lui plaire du même œil dont on voit des roues de moulin tourner sur le courant de