LIVRE lil. — DE LA MOHÂLE
(( Comment, sans liberté, serions-nous ses images? « Que lui reviendrait-il de ses brutes ouvrages? « On ne peut donc lui plaire ; on ne peut l'offenser ; « Il n'a rien à punir, rien à récompenser, a Dans les cieux, sur la terre il n'est plus de justice. « Caton fut sans vertu, Catilina sans vice * ; « Le destin nous entraîne à nos affreux penchans, « Et ce chaos du monde est fait pour les méchans. « L'oppresseur insolent, l'usurpateur avare, (( Cartouche, Miriwitz, ou tel autre barbare,' a Plus coupable enfin qu'eux, le calomniateur « Dira: Je n'ai rien fait, Dieu seul en est l'auteur: « Ce n'est pas moi, c'est lui qui manque à ma parole, « Qui frappe par mes mains, pille, brûle, viole. « C'est ainsi que le Dieu de justice et de paix « Serait l'auteur du trouble, et le dieu des forfaits. <( Les tristes partisans de ce dogme effroyable t( Diraient-ils rien de plus s'ils adoraient le diable? »
J'étais à ce discours tel qu'un homme enivré Qui s'éveille en sursaut, d'un grand jour éclairé, Et dont la clignotante et débile paupière Lui laisse encore à peine entrevoir la lumière. J'osai répondre enfin d'une timide voix : Interprète sacré des éternelles lois.
Pourquoi, si l'homme est libre, a-t-il tant de faiblesse ? Que lui sert le flambeau de sa vaine sagesse? Il le suit, il s'égare ; et, toujours combattu, Il embrasse le crime en aimant la vertu. Pourquoi ce roi du monde, et si libre, et si sage,
Subit-il si souvent un si dur esclavage? L'esprit consolateur à ces mots répondit : Quelle douleur injuste accable ton esprit? La liberté, dis-tu, t'est quelquefois ravie : Dieu te la devait-il immuable, infinie, Égale en tout état, en tout temps, en tout lieu ? Tes destins sont d'un homme, et tes vœuj sont d'un Dieu ^. Quoi ! dans cet océan cet atome qui nage Dira : L'immensité doit être mon partage. Non ; tout est faible en toi, changeant, et limité, Ta force, ton esprit, tes talens, ta beauté. La nature en tout sens a des bornes prescrites ; Et le pouvoir humain serait seul sans limites ! Mais, dis-moi, quand ton cœur, formé de passions, Se rend malgré lui-même à leurs impressions. Qu'il sent dans ses combats sa liberté vaincue, Tu l'avais donc en toi, puisque tu l'as perdue. Une fièvre brûlante, attaquant tes ressorts. Vient à pas inégaux miner ton faible corps : Mais quoi ! par ce danger répandu sur ta vie Ta santé pour jamais n'est point anéantie ; On te voit revenir des portes de la mort Plus ferme, plus content, plus tempérant, plus fort. Connais mieux l'heureux don que ton chagrin réclame : La liberté dans l'homme et la santé de l'ame. On la perd quelquefois ; la soif de la grandeur, La colère, l'orgueil, un amour suborneur, D'un désir curieux les trompeuses saillies ; Hélas ! combien le cœur a-t-il de maladies !