LIVRE III. — DE LA MORALE
Voir la mort d'un œil ferme et d'une âme soumise. Le lettré convaincu, non sans quelque surprise, S'en retourne ici-bas ayant tout approuvé, Mais il y murmura quand il fut arrivé. Convertir un docteur]est une œuvre impossible.
Matthieu Garo chez nous eut l'esprit plus flexible : Il loua Dieu de tout ^ ! Peut-être qu'autrefois De longs ruisseaux de lait serpentaient dans nos bois ; La lune était plus grande, et la nuit moins obscure ; L'hiver se couronnait de fleurs et de verdure ; L'homme, ce roi du monde, et roi très fainéant, Se contemplait à l'aise, admirait son néant; Et, formé pour agir, se plaisait à rien faire. Mais pour nous, fléchissons sous un sort tout contraire. Contentons-nous des biens qui nous sont destinés, Passagers comme nous, et commes nous bornés. Sans rechercher en vain ce que peut notre maître, Ce que fut notre monde, et ce qu'il devrait être, Observons ce qu'il est, et recueillons le fruit Des trésors qu'il renferme et des biens qu'il produit. Si du Dieu qui nous fit l'éternelle puissance Eût à deux jours au plus borné notre existence. Il nous aurait fait grâce ; il faudrait consumer Ces deux jours de la vie à lui plaire, à l'aimer. Le temps est assez long pour quiconque en profite ; Qui travaille et qui pense en étend la limite. On peut vivre beaucoup sans végéter longtemps ; Et je vais te prouver par mes raisonnemens... Mais malheur à l'auteur qui veut toujours instruire!
Le secret d'ennuyer est celui de tout dire. C'est ainsi que ma muse avec simplicilé Sur des tons différens chaulait la vérité, Lorsque, de la nature éclaircissant les voiles, Nos Français à Quito cherchaient d'autres étoiles; Que Clairaut, Maupertuis, entourés de glaçons, D'un secteur à lunette étonnaient les Lapons, Tandis que , d'une main stérilement vantée, Le hardi Vaucanson*, rival de Prométhée, Semblait, de la nature imitant les ressorts, Prendre le feu des cieux pour animer les corps.
Pour moi, loin des cités, sur les bords du Permesse Je suivais la nature, et cherchais la sagesse ; Et des bords de la sphère où s'emporta Milton, Et de ceux de l'abyme où pénétra Newton, Je les voyais franchir leur carrière infinie ; Amant de tous les arts et de tout grand génie. Implacable ennemi du calomniateur.
Du fanatique absurde, et du vil délateur; Ami.'sans artifice, auteur sans jalousie; Adorateur d'un Dieu, mais sans hypocrisie ; Dans un corps languissant, de cent maux attaqué, Gardant un esprit libre, à l'étude appliqué ; Et sachant qu'ici-bas la félicité pure Ne fut jamais permise à l'humaine nature.