LIVRE lïT. — DE LA MORALE
Les reins ceints d'un cordon, l'œil armé d'impudence, Un ermite à sandale, engraissé d'ignorance, Parlant du nez à Dieu, chante au dos d'un lutrin Cent cantiques hébreux, mis en mauvais latin. Le ciel puisse bénir sa piété profonde ! Mais quel en est le fruit? quel bien fait-il au monde ? Malgré la sainteté de son auguste emploi, C'est n'être bon à rien de n'être bon qu'à soi.
Quand l'ennemi divin des scribes et des prêtres Chez Pilate autrefois fut traîné par des traîtres, De cet air insolent qu'on nomme dignité. Le Romain demanda : « Qu'est-ce que vérité ? » L'Homme-Dieu, qui pouvait l'instruire et le confondre, A ce juge orgueilleux dédaigna de répondre : Son silence éloquent disait assez à tous Que ce vrai tant cherché ne fut point fait pour nous. Mais lorsque, pénétré d'une ardeur ingénue. Un simple citoyen l'aborda dans la rue ; Et que, disciple sage, il prétendit savoir Quel est l'état de l'homme, et quel est son devoir ; Sur ce grand intérêt, sur ce point qui nous touche, Celui qui savait tout ouvrit alors la bouche ; Et dictant d'un seul mot ses décrets solennels : « Aimez Dieu, lui dit- il, mais aimez les mortels. » Voilà l'homme et sa loi, c'est assez : le ciel même A daigné tout nous dire en ordonnant qu'on aime. Le monde est médisant, vain, léger, envieux; Le fuir est très bien fait, le servir encor mieux : A sa famille, aux siens, je veux qu'on soit utile.
Où vas-tu loin de moi, fanatique indocile? Pourquoi ce teint jauni, ces regards effarés, Ces élans convulsifs ^ et ces pas égarés ? Contre un siècle indévôt plein d'une sainte rage, Tu cours chez ta béate en son cinquième étage : Quelques saints possédés dans cet honnête lieu Jurent, tordent les mains, en Thonneur du bon Dieu ; Sur leurs tréteaux montés, ils rendent des oracles, Prédisent le passé, font cent autres miracles ; L'aveugle y vient pour voir, et, des deux yeux privé, Retourne aux Quinze-Vingts marmotant sou Ave; Le boiteux saute et tombe, et sa sainte famille Le ramène en chantant, porté sur sa béquille ; Le sourd au front stupide écoute et n'entend rien ; D'aise alors tout pâmés, de pauvres gens de bien. Qu'un sot voisin bénit, et qu'un fourbe seconde, Aux fdles du quartier prêchent la fin du monde.
Je sais que ce mystère a de nobles appas*. Les saints ont des plaisirs que je ne connais pas. Les miracles sont bons ; mais soulager son frère, Mais tirer son ami du sein de la misère, Mais à ses ennemis pardonner leurs vertus, C'est un plus grand miracle, et qui ne se fait plus.
Ce magistrat, dit-on, est sévère, inflexible ; Rien n'amollit jamais sa grande ame insensible; J'entends : il fait haïr sa place et son pouvoir ; Il fait des malheureux par zèle et par devoir ; Mais l'a-t-on jamais vu, sans qu'on le sollicite, Courir d'un air affable au-devant flu mérite,