LIVRE III. — DE LA MORALE
Londre immole son roi par la main d'un bourreau ;
Du pape Borgia le bâtard sanguinaire
Dans les bras de sa sœur assassine son frère ;
Là, le froid Hollandais devient impétueux,
Il déchire en morceaux deux frères vertueux ;
Plus loin, la Brinvillers, dévote avec tendresse,
Empoisonne son père en courant h confesse;
Sous le fer du méchant le juste est abattu.
Eh bien! concluez-vous qu'il n'est point de vertu?
Quand des vents du midi les funestes haleines
De semences de mort ont inondé nos plaines,
Direz-vous que jamais le ciel en son courroux
Ne laissa la santé séjourner parmi nous?
Tous les divers fléaux dont le poids nous accable,
Du choc des élémens effet inévitable,
Des biens que nous goûtons corrompent la douceur ;
Mais tout est passager, le crime et le malheur.
De nos désirs fougueux la tempête fatale
Laisse au fond de nos cœurs la règle et la morale.
Cest une source pure : en vain dans ses canaux
Les vents contagieux en ont troublé les eaux ;
En vain sur sa surface une fange étrangère
Apporte en bouillonnant un limon qui Taltèrc;
L'homme le plus injuste et le moins policé
S'y contemple aisément quand l'orage est passé.
Tous ont reçu du ciel avec l'intelligence
Ce frein de la justice et de la conscience^
De la raison naissante elle est le premier fruit ;
Dès qu'on la peut enleodre, aussitôt elle instruit :
Contre-poids toujours prompt à rendre l'équilibre Au cœur plein de désirs, asservi, mais né libre ; Arme que la nature a mise en notre main, Qui combat l'intérêt par l'amour du prochain. De Socrate en un mot c'est là l'heureux génie ; C'est là ce dieu secret qui dirigeait sa vie, Ce dieu qui jusqu'au bout présidait à son sort, Quand il but sans pâlir la coupe de la mort. Quoi! cet esprit divin n'est-il que pour Socrate? Tout mortel a le sien, qui jamais ne le flatte. Néron, cinq ans entiers, fut soumis à ses lois ; Cinq ans, des corrupteurs il repoussa la voix. Marc-Aurèle, appuyé sur la philosophie, Porta ce joug heureux tout le temps de sa vie. Julien, s'égarant dans sa religion, Infidèle à la foi, fidèle à la raison. Scandale de l'Église, et des rois le modèle, Ne s'écarta jamais de la loi naturelle.
On insiste, on me dit : L'enfant dans sou berceau N'est point illuminé par ce divin flambeau ; C'est l'éducation qui forme ses pensées ; Par l'exemple d'autrui ses mœurs lui sont tracées ; II n'a rien dans l'esprit, il n'a rien dans le cœur ; De ce qui l'environne il n'est qu'imitateur, Il répète les noms de devoir, de justice ; Il agit en machine ; et c'est par sa nourrice Qu'il est juif ou païen, fidèle ou musulman. Vêtu d'un justaucorps, ou bien d'un doliman. Oui, de l'exemple en nous je sais quel est l'empire.