LIVRE III. —DE LA MORALE
Gazetier clandestin dont la plate âcreté Damne le genre humain de pleine autorité, Tu vois d'un œil ravi les mortels, tes semblables, Pétris des mains de Dieu pour le plaisir des diables. N'es-tu pas satisfait de condamner au feu Nos meilleurs citoyens, Montaigne et Montesquieu? Penses-tu que Socrate et le juste Aristide, Solon, qui fut des Grecs et l'exemple elle guide; Penses-tu que Trajan, Marc-Aurèle, Titus, Noms chéris, noms sacrés, que tu n'as jamais lus, Aux fureurs des démons sont livrés en partage Par le Dieu bienfesant dont ils étaient l'image ; •
Et que tu seras, toi, de rayons couronné, D'un chœur de chérubins au ciel environné, Pour avoir quelque temps, chargé d'une besace, Dormi dans l'ignorance, et croupi dans la crasse? Sois sauvé, j'y consens : mais l'immortel Newton , Mais le savant Leibnitz, et le sage Addison, Et ce Locke, en un mot, dont la main courageuse , A de l'esprit humain posé la borne heureuse ; Ces esprits qui semblaient de Dieu même éclairés ; Dans ses feux éternels seront-ils dévorés? Porte un arrêt plus doux, prends un ton plus modeste. Ami ; ne préviens point le jugement céleste ; Respecte ces mortels, pardonne à leur vertu ; Ils net* ont point damné, pourquoi les damnes-tu? A la religion discrètement fidèle, Sois doux, compatissant, sage, indulgent comme elle ; Et sans noyer autrui songe h gagner le port ;
La clémence a raison, et la colère a tort. Dans nos jours passagers de peines, de misères, Enfans du même Dieu, vivons au moins en frères ; Aidons-nous l'un et l'autre à porter nos fardeaux. Nous marchons tous courbés sous le poids de nos maux ; Mille ennemis cruels assiègent notre vie, Toujours par nous maudite, et toujours si chérie ; Notre cœur égaré, sans guide et sans appui, Est brûlé de désirs, ou glacé par l'ennui; Nul de nous n'a vécu sans connaître les larmes. De la société les secourables charmes Consolent nos douleurs, au moins quelques instans : Remède encor trop faible à des maux si constans. Ah ! n'empoisonnons pas la douceur qui nous reste. Je crois voir des forçats dans un cachot funeste, Se pouvant secourir, l'un sur l'autre acharnés, Combattre avec les fers dont ils sont enchaînés.