PRÉFACE
Si jamais la question du mal physique a mérité l'attention de tous les hommes, c'est dans ces événemens funestes qui nous rappellent à la contemplation de notre faible nature ; comme les pestes générales qui ont enlevé le quart des hommes dans le monde connu, le tremblement de terre qui engloutit quatre cent mille personnes à la Chine en 1699, celui de Lima (1746) et de Collao (1747), et en dernier lieu celui du Portugal et du royaume de Fez. L'axiome tout est bien paraît un peu étrange à ceux qui sont les témoins de ces désastres. Tout est arrangé, tout est ordonné sans doute par la Providence ; mais il n'est que trop sensible que tout depuis longtemps n'est pas arrangé pour notre bien-être présent.
Lorsque l'illustre Pope donna son Essai sur l'Homme, et qu'il développa dans ses vers immortels les systèmes de Leibnitz, du lord Shaftesbury \ et du lord Bolingbrocke, une foule de théologiens de toutes les communions attaqua
* C'est peut-être la première fois qu'on a dit que le système de Pope était celui du lord Shaftesbury ; c'est pourtant une vérité incontestable. Toute la partie physique est presque mot à mot dans la première partie du chapitre intitulé les Moralistes, section IH : Much is allegi'd in answer
ce système. On se révoltait contre cet axiome nouveau, que tout est bien, que l'homine jouit de la seule mesure du bonheur dont son être soit susceptible^ etc. Il y a toujours un sens dans lequel on peut condamner un écrit, et un sens dans lequel on peut Tapprouver. 11 serait bien plus raisonnable de ne faire attention qu'aux beautés utiles d'un ouvrage, et de n'y point chercher un sens odieux : mais c'est une des imperfections de notre nature d'interpréter malignement tout ce qui peut être interprété, et de vouloir décrier tout ce qui a eu du succès.
On crut donc voir dans cette proposition, tout est bien,
to show ichy natur errs, elc. « On a beaucoup à répondre à ces plaintes « des défauts de la nature : Comment est-elle sortie si impuissante et si « défectueuse des mains d'un être parfait? Mais je nie qu'elle soit dé-
« fectueuse Sa beauté résulte des contrariétés, et la concorde uni-
« verselle naît d'un combat perpétuel... Il faut que chaque être soit « immolé à d'autres; les végétaux aux animaux, les animaux à la « terre...; et les lois du pouvoir central et de la gravitation, qui « donnent aux corps célestes leur poids et leur mouvement, ne seront « point dérangées pour l'amour d'un chétif et faible animal qui, tout « protégé qu'il est par ces mêmes lois , sera bientôt par elles réduit « en poussière. »
Cela est admirablement dit: et cela n'empêche pas que l'illustre docteur Clarke, dans son Traité de V existence de Dieu, ne dise que le genre humain se trouve dans un état où, l'ordre naturel des choses de ce monde est manifestement renversé : page ^0, tome II, deuxième édition, traduction de M. Ricotier: cela n'empêche pas que l'homme ne puisse dire: «Je doisêtre aussi cher à mon maître, moi, être pensantet sentant, que les planètes, qui probablement ne sentent point:» cela n'empêche pas que les choses de ce monde ne puissent être autrement, puisqu'on nous apprend que l'ordre a été perverti , et qu'il sera rétabli : cela n'empêche pas que le mal physique et le mal moral ne soient une chose incompréhensible à l'esprit humain : cela n'empêche pas qu'on ne puisse révoquer en doute le tout est bien, en respectant Shaftesbury et Pope, dont le système a d'abord été attaqué comme suspect d'athéisme, et est aujourd'hui canonisé.
La partie morale de VEssai sur l'Homme de Pope est aussi tout entière dans Shaftesbury, à l'article de la recherche sur la vertu, au second volume des Characteristics. C'est là que l'auteur dit que l'intérêt particulier bien entendu fait l'intérêt général. Ainaer le bicu public et