‹ La philosophie de VoltaireChapitre 21 sur 196 · LIVRE I. — DE DIEU. i · texte numérisé non relu

LIVRE I. — DE DIEU. i

le renversement du fondement des idées reçues. Si tout est bien, disait-on, il est donc faux que la nature humaine soit déchue. Si Tordre général exige que tout soit comme il est, la nature humaine n'a donc pas été corrompue ; elle n'a donc pas eu besoin de rédempteur. Si ce monde, tel qu'il est, est le meilleur des mondes possibles, on ne peut donc pas espérer un avenir plus heureux. Si tous les maux dont nous sommes accablés sont un bien général, toutes les nations policées ont donc eu tort de rechercher l'origine du mal physique et du mal moral. Si un homme mangé par les bêtes féroces fait le bien-être de ces bêtes et

le nôtre est non seulement possible , mais inséparable : « To be well affecied towards tlie publick interest and one' s own, is notonly consis- « tenl, but inséparable. » C'est là ce qu'il prouve dans tout ce livre, et c'est la base de toute la partie morale de l'Essai de Pope sur l'homme. C'est par là qu'il finit.

That reason, passion, ansvirer one great aim, That true self-love and social are the same ;

La raison et les passions répondent au grand but de Dieu. Le véritable amour-propre et l'amour social sont le même.

Une si belle morale, bien mieux développée encore dans Pope que dans Shafiesbury, a toujours charmé 1 auteur des Poèmes sur Lisbonne et sur la Loi naturelle : voilà pourquoi il a dit :

Mais Pope approfondit ce qu'ils ont effleuré,

Et riiomme avec lui seul apprend à se connaître.

Le lord Shafiesbury prouve encore que la perfection de la vertu est due nécessairement à la croyance d'un Dieu : « And thus perfection of virtue must be owiug lo ihe belief of a God. »

C'est apparemment sur ces paroles que quelques personnes ont traité Shafiesbury d'athée. S'ils avaient bien lu son livre, ils n'auraient pas fait cet infâme reproche à la mémoire d'un pair d'Angleterre, d'un philosophe élevé par le sage Locke

C'est ainsi que le P. Hardouin traita d'athées Pascal, Malebranche, et Arnauld ; c'est ainsi que le docteur Lange traita d'athée le respectable Wolf pour avoir loué la morale des Chinois; et Wolf s'élant appuyé du témoignage des jésuites missionnaires à la Chine, le docteur répondit : «Ne sait-on pas ques les Jésuites sont des athées? » Ceux

contribue à Tordre du monde ; si les malheurs de tous les particuliers ne sont que la suite de cet ordre général et nécessaire, nous ne sommes donc que des roues qui servent à faire jouer la grande machine; nous ne sommes pas . plus précieux aux yeux de Dieu que les animaux qui nous dévorent.

Voilà les conclusions qu'on lirait du poëme de M. Pope ; et ces conclusions mêmes augmentaient encore la célébrité et le succès de Touvrage. Mais on devait Tenvisager sous un autre aspect : il fallait considérer le respect pour la Divinité, la résignation qu'on doit à ses ordres suprêmes, la

qui gémirent sur l'aventure des diables de Loudun, si humiliante pour la raison liumaine ; ceux qui trouvèrent mauvais qu'un récoilet, en conduisant Urbain Grandier au supplice, le frappât au visage avec un crucifix de fer, furent appelés alhées par les récollets. Les convulsionnaires ont imprimé que ceux qui se moquaient des convulsions étaient des athées ; et les molinistes ont cent fois baptisé de ce nom les jansénistes.

Lorsqu'un homme connu * écrivit le premier en France, il y a plus de trente ans, sur l'inoculation de la petite-vérole, un auteur inconnu écrivit : «Il n'y a qu'un athée, imbu des folies anglaises, qui puisse « proposer à notre nation de faire un mal certain pour un bien incer- « tain. ))

L'auteur des Nouvelles ecclésiastiques , qui écrit tranquillement depuis si longtemps contre les lois et contre la raison, a employé une feuille à prouver que M. de Montesquieu était athée, et une autre feuille a prouver qu'il était déiste.

Saint-Sorlin des Marêts, connu en son temps par le poëme de Clovis et par son fanatisme, voyant passer un jour dans la galerie du Louvre La Molhe-leVayer, conseiller d'état et précepteur de Monsieur :« Voilà, « dit-il, un homme qui n'a point de religion. » La Molhe-le-Vayer se retourna vers lui, et daigna bii dire : «Mon ami, j'ai tant de religion, « que je ne suis pas de ta rcligiori. »

En général , cette ridicule et abominable démence d'accuser d'athéisme à tort et à travers tous ceux qui ne pensent pas comme nous est ce qui a le plus contribué à répandre d'un bout de l'Kurope A l'autre ce profond mépris que tout le public a aujourd'liui pour les libelles de controverse.

* Voluurc lui-iHcuic.

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