‹ La philosophie de VoltaireChapitre 22 sur 196 · LIVRE I. — DE DIEU · texte numérisé non relu

LIVRE I. — DE DIEU

saine morale, la tolérance, qui sont Tàme de cet excellent écrit. C'est ce que le public a fait; et Fouvrage, ayant été traduit par des hommes dignes de le traduire, a triomphé d'aulant plus des critiques, qu'elles roulaient sur des matières plus délicates.

C'est le propre des censures violentes d'accréditer les opinions qu'elles attaquent. On crie contre un livre parce qu'il réussit, on lui impute des erreurs. Qu'arrive-t-il? les hommes, révoltés contre ces cris, prennent pour des vérités les erreurs mêmes que ces critiques ont cru apercevoir La censure élève des fantômes pour les combattre, et les lecteurs indignés embrassent ces fantômes.

Les critiques ont dit, a Leibnitz, Pope, enseignent le « fatalisme; » et les partisans de Leibnitz et de Pope ont dit, « Si Leibnitz et Pope enseignent le fatalisme, ils ont « donc raison; et c'est à cette falalité invincible qu'il faut « croire. »

Pope avait dit tout est bien en un sens qui était trèsrecevable ; et ils le disent aujourd'hui en un sens qui peut être combattu.

L'auteur du Poème sur le désastre de Lisbonne ne combat point l'illustre Pope, qu'il a toujours admiré et aimé ; il pense comme lui sur presque sur tous les points ; mais, pénétré des malheurs des hommes, il s'élève contre les abus qu'on peut faire de cet ancien axlomctout est bien. 11 adopte cette triste et plus ancienne vérité reconnue de tous les hommes, « qu'il y a du mal sur la terre ; » il avoue que le mot tout est bien, pris dans un sens absolu et sans l'espérance d'un avenir, n'est qu'une insulte aux douleurs de notre vie.

Si, lorsque Lisbonne, Méquinez, Tétuan et tant d'autres villes, lurent englouties avec un si grand nombre de leurs

habitans au mois de novembre 1755 , des philosophes ayaient crié aux malheureux qui échappaient à peine des ruines : « Tout est bien ; les héritiers des morts augmeu- « teront leurs fortunes ; les maçons gagneront de Pargent « à rebâtir des maisons ; les bêtes se nourriront des cadac< vres enterrés dans les débris : c'est PefFet nécessaire des (( causes nécessaires; votre mal particulier n'est rien, vous c( contribuez au bien général ; » un tel discours certainement eût été aussi cruel que le tremblement de terre a été funeste. Et voilà ce que dit l'auteur du Poème sur le désastre de Lisbonne.

Il avoue donc avec toute la terre qu'il y a du mal sur la terre, ainsi que du bien ; il avoue qu'aucun philosophe n'a pu jamais expliquer l'origine du mal moral et du mal physique; il avoue que Bayle, le plus grand dialecticien qui ait jamais écrit, n'a fait qu'apprendre à douter, et qu'il se combat lui-même ; il avoue qu'il y autant de faiblesse dans les lumières de l'homme que de misères dans sa vie. 11 expose tous les systèmes en peu de mots. Il dit que l'espérance d'un développement de notre être, dans un nouvel ordre de choses, peut seule consoler des malheurs présens, et que la bonté de la Providence est le seul asile auquel l'homme puisse recourir dans les ténèbres de sa raison, et dans les calamités de sa nature faible et mortelle.

1 C'est se faire ignorant à plaisir. Voltaire dit (Dict. phil., art. Bien) que la mort est nécessaire à tout ce qui est né ; « Si noire corps organisé « était immortel, celui des animaux le serait aussi ; or il est clair qu'en « peu de temps le globe ne suffirait plus à nourrir tant d'animaux. » Il aprouvé aussi la nécessité de la douleur pour un être doué de senliment, placé dans un monde où régnent des lois générales, « L'homme impas- « sibie est aussi contradictoire que l'homme immortel... La douleur « est le premier ressort de toutes les actions des animaux. » Il proposera les mêmes idées sous le nom d'Evémére {Dialogues). Enfin il dira {Aventures de Jenni) : « i| est impossible qu'un Dieu ne soit pas bon ,

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