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dence particulière par un tour forcé et inintelligible. Il faut voir comme Bossuet reprend ce système, avec quelle assurance il repousse ^ et le principe si dangereux des lois uniformes, et les explications naturelles des miracles, condamnant ainsi par avance, dans un seul homme, toute cette école de théologiens qui devait, un siècle plus tard, ôter aux miracles le miraculeux, et les ranger dans la physique. II remonte plus haut ; reconnaissant dans le disciple son maître Descartes, et dans le principe de l'école distinguant ce qu'il renfermait secrètement encore et que le temps devait en faire sortir, il prophétise le grand combat qui se prépare contre l'Eglise. La perfection sévère de la vie chrétienne s'accommode mal des émotions du théâtre, de tous ces plaisirs qui excitent les passions de feu; aussi il condamne sans pitié les tendresses de Racine, les accents passionnés de Lulli, et tonne contre Molière expirant la sentence terrible : Malheur à ceux qui rient. Dans la politique, il croit au droit divin de César. Dans l'histoire, il ne voit que le peuple juif, dépositaire de la tradition. Enfin, pour sauver l'unité de la foi compromise par les dissidents, il « pousse ^ au plus loin la doctrine des contraintes ».
Que de génie dépensé pour soutenir ces maximes! Quelle merveilleuse pénétration, qui devine dans les effets l'action secrète des causes, et dans les causes elles-mêmes les effets qu'elles retiennent encore ! Quelle science de l'homme, science impitoyable, qui démêle au fond de notre esprit et de notre cœur tous les mouvements opposés à sa doctrine, les pensées, les instincts ennemis, inconnus à celui qui les porte, et les traîne au grand jour pour
* LcUre à un disciple du P. Malebranche. Lettre 159. 2 Lettre à M. de Basvilie. Lettre 257.
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LTi faire justice! Et pourtant, qui de nous, à celte heure, oserait conseiller ou justifier la contrainte envers les dissidents? La génération qui a élevé nn monument à Molière ne souscrira pas sans doute à Tanathème si cruel que Bossuet lance contre lui; elle se met avec Racine auleur de Bérénice contre Racine repentant , avec Lulli contre Bossuet (}ui proscrit la musique passionnée ; elle absout tous les grands artistes de tous les temps, les applaudit et les honore; elle sait qu'il est dangereux d'agiter les passions, elle le défend à Timmoralité, mais elle le permet à Fart, qui purifie ce qu'il touche, et n'éveille les passions que pour les élever. L'auteur de VHistoire Universelle n'a jamais trouvé plus d'admirateurs, moins de disciples. Le principe d'où procède la politique entière de Bossuet, le * droit divin de la royauté, a été ruiné par deux révolutions. La liberté de penser, qu'il contenait sévèrement, s'étend de nos joui*s à tout ; l'autorité suprême, dans ce siècle, est l'évidence. Voilà ce que nous pensons à cette heure, et le génie de Voltaire est de l'avoir pensé comme nous, cent ans avant nous.
La raison de Bossuet est l'interprète de la tradition catholique; au-dessus de cette raison, aussi haute qu'elle soit, est celle qui, ne s'arrêtant que devant l'évidence des axiomes, est l'interprète de la tradition universelle du genre humain.
Voltaire s'asseoit au centre du sens commun, comme Bossuet au centre de l'Eglise; de là l'un et l'autre foudroie l'ennemi. Des deux côtés pareille ardeur, pareille puissance, pareil scrupule à ne rien admettre contre la tradition que l'on conserve, à n'avancer rien qu'elle n'appuie manifestement, mépris du sens particulier, amour du grand et du solide, dégoût des subtilités, peur des ténè-
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Lrcs. Mais, tandis que l'une de ces traditions est achevée, l'autre se développe sans fin, et donne aux plus hardis d'entre ses disciples la gloire d'inventeurs et de réformateurs. Ce fut la gloire de Voltaire.
Liberté de conscience, liberté d'écrire, liberté personnelle, impôt pesant sur tous, abolition du droit d'ahiesse, la vénalité des charges flétrie, et aussi la torture, et la confiscation des biens, nécessité d'un code uniforme et plus doux pour des mœurs plus douces, des dépositions publiques des témoins et des arrêts motivés, toutes vérités fondées sur l'immuable raison, trop longtemps méconnues, trouvent en lui leur protecteur. Du même fonds de bon sens il défend la civilisation et les spectacles contre Rousseau, Dieu contre d'Holbach, la morale contre Locke, l'immortalité de l'âme contre LaMettrie, la liberté contre Frédéric, le désintéressement contre Helvétius, la pitié contre un optimisme inexorable, les vertus des sages antiques contre la Sorbonne, Newton contre Descartes, l'inoculation contre la routine, le bon contre le mauvais goût.
La sagesse a vaincu, et, en ce moment, nous vivons sous le régime plus équitable qu'il nous a préparé; nous avons de la peine à comprendre la grandeur de son rôle, mais il y a des temps malheureux où les vérités éternelles sont des nouveautés, et le sens commun du génie.
Il est tout raison. Il est amoureux, et, si on le peut dire, fanatique d'évidence. L'obscur et le faux lui sont ennemis. Ce n'est plus ici la raison de Luther, de Rabelais, de Montaigne, de Rayle, de Rousseau : la raison révoltée pour le choix des mystères, enveloppée de folie, capricieuse, sceptique, paradoxale ; c'est la raison. Elle n'est elle-même qu'ici, pure de toute alliance compromettante, pure de ces complaisances pour les opinions singulières, d'où naissent
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les hypothèses et les utopies; elle parle seule, elle parle à tous, entendue de tous. La langue universelle est trouvée ; rêve de fous et d'esprits sublimes, qui ne devaient pas la rencontrer, pour l'avoir cherchée où elle n'est pas, dans une combinaison artificielle de signes convenus, et n'avoir pas compris que si nous avons chacun notre langue, à notre image, empreinte de notre raison particulière, la seule langue universelle est la langue de la raison universelle. Ouvrez cette' encyclopédie en quatre-vingts volumes, où toutes les questions sont remuées, vous n'y trouverez pas une seule hypothèse. Fénelon rêve une aristocratie sentimentale, Bossuet un despotisme paternel, Pascal une humanité sans passions humaines, d'Holbach une société d'athées vertueux, Rousseau la perfection de l'homme sauvage, etc., etc.; Voltaire n'a point de ces enfants infirmes et chéris : « Je m'en rapporte * toujours à la nature qui en sait plus que nous, et je me défie de tous les systèmes. Je ne vois que des gens qui se mettent sans façon à la place de Dieu, qui veulent créer un monde avec la parole. Qu'ils disent donc ^ comme lui : Fiat lux. »
Il est grand par la raison, il l'est aussi par le cœur. (( Malheur ^ aux cœurs durs ! s'écrie-t-il ; Dieu bénira les âmes tendres. Il y a je ne sais quoi de réprouvé à être insensible; aussi sainte Thérèse définissait-elle le diable, le malheureux qui ne sait point aimer. » Et ce n'est pas chez lui une saillie. Profondément touché des maux gratuits qu'ajoutent à notre misère naturelle toutes les oppressions, il n'en prit jamais son parti. Cet homme qui soutenait sa vie par la gaieté *, et la regardait comme le remède univer-
1 Lettre à M. de la Sauvagère, 1 776, t. XI, p. 451 .