X INTRODUCTION
sel ; cet homme à qui prenait mi jour une envie de rire qui ne le quittait plus pendant six mois, quand il songeait à Calas, à Sirven et à La Barre, écrivait, dans Tamertume de son cœur : c( Je crains ^ que Protagoras (d'Alembert) ne soit trop gai au milieu des horreurs qui nous environnent. Le rôle de Démocrite est fort bon quand il ne s'agit que des folies humaines; mais les barbaries font des Héraclites. Je ne crois pas que je puisse rire de longtemps. » Et ce qu'il écrit à son vieil ami d'Argental, est-ce une déclamation ou l'explosion éloquente du sentiment? c( Et c'est là 2 ce peuple si doux, sijéger et si gai. Arlequins anthropophages ! je ne veux plus entendre parler de vous. Courez du bûcher au bal, et de la Grève à l'Opéra-Comique, rouez Calas, pendez Sirven, brûlez cinq pauvres jeunes gens qu'il fallait, comme disent mes anges, mettre six mois à Saint-Lazare ; je ne veux pas respirer le même air que vous... L'inquisition est fade en comparaison de vos jansénistes de grand'chambre et de tournelle. » Enfin, ce terrible lutteur, debout et en armes depuis cinquante années, fut un moment abattu : « J'avoue^ que la tempête qui a fait périr ce jeune fou de chevalier de La Barre m'a fait plier la tête. » Ce n'était pas le spectacle qui le louchait, il pleurait le sang répandu deux siècles avant lui, et la Saint-Barthélemi> lui faisait autant de peine que si elle était arrivée la veille. II déteste du plus profond de son âme l'intolérance; il assure^ que s'il faisait une religion, il la mettrait au rang des sept péchés mortels. « Puissent ^ tous vos con-
1 Lellre à Damilaville, 1766, t. VIII, p. 200.
2 Lellre à d'Argenlal, 1706, l. VIII, p. 19J.
3 Lellre au duc de Richelieu, 1766, l. VIII, p. 227. * Lellre à d'Argenlal, 1767, t, VIII, p. 537.
5 Lellre au comle do Sclioniberg, 1769, l. IX, p. 515j
6 Lellre à M. Vcrnes, 1737, l. V, p. 113.
INTRODUCTION. xi
irùrcs )), ccl'it-il à un ministre protestant « perpétuer cette lieiireuse paix, cette liunianité, cette tolérance qui console le genre humain de tous les maux auxquels il est condamné. Qu'ils détestent le meurtre abominable de Servet, et les mœurs atroces qui ont conduit à ce meurtre, comme le parlement de Paris doit détester l'assassinat infâme dont on fit périr Anne Dubourg, et comme les Hollandais doivent pleurer sur la cendre des Barnevelt et de Witt. Chaque nation a des horreurs à expier, et la pénitence qu'on en doit faire est d'être humain et tolérant. » Voilà de belles paroles, mais quelle amertume dans celles-ci. Dans une lettre au marquis d'Argence, évaluant le nombre des victimes de la Saint-Barthélémy à quatre-vingt-dix mille, égorgées pour l'amour de Dieu, il ajoute : « 11 est bon ^ pourtant, mon cher ami, que de si grands exemples de charité n'arrivent pas trop souvent. Il est beau de venger la religion ; mais, pour peu qu'on lui fît de tels sacrilices deux ou trois fois chaque siècle, il ne resterait entin personne sur la terre pour servir la messe. »
Un tel homme dans un tel temps ne pouvait être que ce qu'il fut, l'apôtre de la raison et de la tolérance.
Pour sauver la raison d'abord, il n'y avait qu'un parti à prendre : la dégager des questions obscures et controversées, et ramasser toute sa vigueur dans certaines vérités manifestes, comme un jardinier habile, quand un arbre se meurt, élague les branches , et le réduisant au tronc, y concentre la sève. Voltaire abattit de bonnes branches avec les mauvaises, mais ce n'était pas le moment des scrupules : à l'extrême péril, il faut des remèdes extrêmes ; l'exacte justice eût tout perdu. Autrefois, dans la Grèce , Socrate ,
1 Lettre au marquis d'Argence, 1768, t. IX, p. 272.