LIVRE I. - DE DIEU
de la mémoire. Un chien, un éléphant reconnaît son maître au Lout de dix ans. Pour avoir cette mémoire qu'on ne peut expliquer, il faut avoir des idées qu'on ne peut pas expliquer davantage.
Qui donne cette mémoire et ces idées aux animaux? celui qui leur donne leur sang, leurs viscères, leurs mouvemens, celui de qui tout émane, de qui procède tout être, et par conséquent toute manière d'être.
Plusieurs animaux ont le don de perfectionner leur mstinct. II y a des singes, des éléphans qui ont plus d'esprit que d'autres, c'est-à-dire plus de mémoire, plus d'aptitude à combiner un nombre d'idées. Nous voyons des chiens de chasse apprendre leur métier en trois mois, et devenir d'excellens chefs de meute, tandis que d'autres restent toujours dans la médiocrité. Plusieurs chevaux ont aimé et défendu leurs maîtres; plusieurs ont été rebelles et ingrats, mais c'est le petit nombre. Un cheval bien traité, bien nourri, caressé par son maître, est beaucoup plus reconnaissant qu'un courtisan. Presque tous les quadrupèdes et les reptiles même perfectionnent, en vieillissant, leur instinct jusqu'aux bornes prescrites : les fouines, les renards, les loups, en sont une preuve évidente ; un vieux loup et sa compagne font toujours mieux la guerre que les jeunes. L'ignorance et la démence peuvent seules combattre ces vérités dont nous sommes témoins tous les jours. Que ceux qui n'ont pas eu le temps et la commodité d'observer la conduite des animaux lisent Texcellent article instinct * dans V Encxjclopédie ; ils seront convaincus de l'existence de cette faculté, qui est la raison des bêtes, raison aussi inférieure à la nôtre qu'un tourne-
1 Par Diderot.
broche Test à Pliorloge de Strasbourg ; raison bornée, mais réelle; intelligence grossière, mais intelligence dépendante des sens comme la nôtre ; faible et incorruptible ruisseau de cette intelligence immense et incompréhensible qui a présidé à tout en tout temps.
Un Espagnol nommé Pereira \ qui n'avait que de Pimagination, s'en servit pour hasarder de dire que les hôtes n'étaient que des machines dépourvues de toute sensation : il lit de Dieu un joueur de marionnettes, occupé continuellement à tirer les cordons de ses personnages, à leur faire jeter les cris de la joie et de la douleur, sans qu'ils ressentissent ni douleur ni joie, à les accoupler sans amour, à les faire manger et boire sans soif et sans faim. Descartes, dans ses romans, adopta cette charlatanerie impertinente : elle eut cours chez les ignorans qiSi se croyaient savans.
Le cardinal de Polignac, homme de beaucoup d'esprit, et qui même montra du génie dans les détails, bon poëte latin, s'il en peut être parmi les modernes, mais très peu philosophe, et ne connaissant malheureusement que les absurdes systèmes de Descartes, s'avisa d'écrire un poëme contre Lucrèce; mais, bien moins poëte que ce romain, il fut aussi mauvais physicien que lui : il ne fit qu'opposer erreurs à erreurs, dans son ouvrage sec et décharné, qu'on loua beaucoup, et qu'on ne peut lire.
Il rapporte dans son poëme des exemples incroyables de la sagacité des animaux, qui prouveraient une intelligence égale pour le moins à celle que la nature nous a donnée. 11 met en vers, par exemple, au sixième chant, un conte qu'il avait souvent fait à la cour de France, à son
^ Voy. dans lijyk' {Diclitmnairc), les arlirles Perdra, Rorarius.