LIVRE I. — DE DIEU
retour de Pologne, et dont on s'était fort moqué. Il dit qu'un milan ayant un jour attaqué un aigle, il lui arracha une plume ; que laigle, quelque temps après, le dépluma tout entier, et dédaigna de lui ôter la vie. Le milan, poursuil-il, médita sa vengeance pendant tout le temps que ses plumes revinrent. Enfin il trouva sur un vieux pont une ouverture .par laquelle il pouvait passer son corps à toute force, mais qui devait être impraticable pour Taigle plus gros que lui. Quand il se fut essayé à plusieurs reprises, il va défier son ennemi dans les airs ; il le trouve à point nommé : le combat s'engage; le milan, par une retraite habile, plonge dans le trou et passe à travers; l'aigle le poursuit avec rapidité; la têle et le cou passent aisément, le reste du corps ne peut suivre. Il se débat pour se dégager : tandis qu'il s'épuise en efforts, le milan revole sur lui, à son aise, le déplume comme il avait été déplumé, et lui donne généreusement la vie comme l'aigle la lui avait donnée; mais il le laisse en proie aux moqueries de tous les palatins de Pologne, témoins de ce beau combat.
II n'y a dans les Stratagèmes de Frontin aucune ruse de guerre qui approche de celle-ci, et Scipion l'Africain ne fut jamais si magnanime. On s'attend que le cardinal de Polignac va conclure que ce milan avait une très belle ame : point du tout; il conclut que c'est un automate sans esprit et sans aucune sensation.
C'est ainsi que le fils du grand Racine, qui hérita de son père le talent de la versification, se fait dans une épître^ les objections les plus fortes qui prouvent du raisonnement daits les bêtes; et il n'y répond qu'en assurant sans raisonner qu'elles sont de pures machines.
* Epilre première, sur l'âme des bêtes.
Oui, sans doute, elles sont machines, mais machines à sentiment, machines à idées, machines plus ou moins pensantes, selon qu'elles sont organisées. Il y a de grandes différences entre leurs talens, comme il en est entre les nôtres. Quel est le chien de chasse, Torang-outang, Téléphant bien organisé qui n'est pas supérieur à nos imbécilles que nous renfermons, à nos vieux gourmands frappés d'apoplexie, traînant les restes d'une inutile vie dans l'abrutissement d'une végétation interrompue, sans mémoire, sans idées, languissant entre quelques sensations et le néant? Quel est l'animal qui ne soit pas cent fois au dessus de nos enfans nouveau-nés. Que dis-je! quelle différence de nous-mêmes à nous-mêmes ! quelle distance immense entre le jeune Newton inventant le calcul de l'infini , et Newton expirant sans connaissance, sans aucune trace de ce génie qui avait pesé les mondes! C'est la suite des lois éternelles de la nature, que Newton lui-même ne put comprendre, parce qu'il n'était pas Dieu. Adorons le grand Être dont ces lois émanent ; remercions-le d'avoir accordé pour quelques jours à nos organes le don de la pensée qui nous élève jusqu'à lui.