XII INTRODUCTION
trouvant la philosophie compromise par les philosophes, tente pareillement de la réduire; il lui interdit les hautes spéculations , et y ramène , avec les vérités éternelles du sens commun, la salutaire défiance qui les protège. Lui aussi, il comhat toute sa vie pour établir l'existence de Dieu, de la Providence, de la beauté et de la justice. Plus timide encore , et de beaucoup , il s'interdit toute explication , toute conciliation , il ne veut pas s'aventurer, et ne tente jamais quelqu'une de ces excursions dans la métaphysique, d'où Voltaire a rapporté, quoiqu'il s'en défende, de bonnes vérités. Il faut condamner l'un avec l'autre, ou les absoudre tous les deux. Voltaire, retrempant la philosophie dans le sens commun, et arrêtant l'esprit de système, est l'héritier non dégénéré de Socrate. Leur devise est la même : le philosophe grec répète qu'il ne sait rien , sinon cela même qu'il ne sait rien; le philosophe français écrit à madame du DefFand : « Si vous voulez * m'apprendra à ignorer, je suis votre homme. »
Avec la métaphysique, l'intolérance tombe ; si Ton persécute ses semblables, ce n'est point pour les forcer d'admettre l'existence de Dieu ou de la Providence, ou de la liberté, ou de la morale, mais la Trinité, le péché originel ou la grâce, en un mot des dogmes métaphysiques. Si donc on parvenait à les dégoûter de ces dogmes et de la métaphysique qui les enfante, les armes tomberaient de leurs mains, et on n'aurait plus à craindre le retour de pareilles fureurs : l'indifférence tue l'intolérance. Il s'agissait de mettre dans tout lOur ridicule les choses ^ pour lesquelles on ne se tolérait pas , et Voltaire se jeta tout entier dans cette œuvre.
1 LeUrc à MmeduDeffand, 1770, t. X, p. 77.
2 LeUre à M. Allamand, 1770, J. X, p. 273; — leUre à d'Argenlal, 17641, t. VII, p. 592.
liNTRODUCTlON. xiii
(( Les opinions * ont causé plus de maux sur ce petit globe que la peste ou les tremblemens de terre. Et vous ne voulez pas qu'on attaque, à forces réunies, ces opinions!... J'espère ^ que dans sept ou huit cents ans les hommes ne se persécuteront plus pour savoir: Utrum chimœra bombinans in vacuo possit comedere secundas intentiones. » Ailleurs il rapproche ce terme un peu éloigné : « Dans vingt ans, Dieu^ aura beau jeu.... On verra '^ bientôt en France, en Espagne, en Portugal, une génération d'hommes très-instruits, qui sentiront vivement combien il est affreux de se tourmenter pour des subtilités métaphysiques, et de faire un enfer anticipé de ce monde, qui ne devrait être, pendant le peu d'instants que nous nous y arrêtons, que le séjour des plaisirs et de la vertu. » Il vit, pour sa récompense, cette génération ; il vit la liberté de conscience envahir le monde, et il put, avant sa mort, humilier la Sorbonne , sa vieille ennemie. «La Sorbonne ^n a raison que dans deux mille cinq cents pieds carrés qui composent la belle salle où elle donne ses beaux décrets. Certainement le genre humain l'emportera à la fin sur la Sorbonne. »
Mais aussi quel combattant fut jamais mieux préparé à un telcombat.il y apporte une audace'indomptable. Elle croît avec l'âge ; il trouve, lui ^ aussi, qu'il n'appartient qu'aux gens de quatre-vingts ans de conspirer , et vers la fin de sa carrière il écrit ces énergiques paroles: « Comme "^ je n'ai pas longtemps à ramper sur ce globe, je me suis
1 Lettre à M. *^, 1 759, t. V, p. 257.
2 LeUie à M. de Pomaret, 1774, t. XI, p. 99. ^ Lellre à d'Alembert, 1758, p. 69
* LeiU-e à l'abbé Duvernet, 1765, t. VII, p. 518. s Lellre à M. de Chabanon, 1768, t. IX, p. 100 « LeUre à d'Argental, 1764 , t. VII, p. 408. Lettre au duc de Richelieu, 1 771 , t. X, p. 268.