‹ La philosophie de VoltaireChapitre 7 sur 196 · XIV INTRODUCTION · texte numérisé non relu

XIV INTRODUCTION

mis à être plus naïf que jamais : je n'ai écouté que mon cœur ; et si on trouvait mauvais que je suivisse ses leçons, j'irais mourir à Astracan, plutôt que de me gêner, dans mes derniers jours, chez les Welches. J'aime passionnément à dire des vérités que d'autres n'osent pas dire, et à remplir des devoirs que d'autres n'osent pas remplir. Mon âme s'est fortifiée à mesure que mon pauvre corps s'est affaibli. » Il inspire sa hardiesse à ses amis. « 11 faut ^ savoir oser, la philosophie mérite bien qu'on ait du courage : il serait honteux qu'un philosophe n'en eût point, quand les enfans de nos manœuvres vont à la mort pour quatre sous par jour. )) Et si Damilaville fléchit, il le relève par ce beau mot : «Votre ami, monsieur, prétend ^ qu'il n'y a qu'à vouloir, que les hommes ne veulent pas assez, que les petites considérations sont le tombeau des grandes choses. » L'audace n'est pas tout dans les affaires de ce monde. Avec elle seule on triomphe quelquefois en des temps extraordinaires; mais souvent on se perd, et avec soi la cause qu'on défend. Cette mâle \ertu est aveugle, et a besoin d'une autre vertu qui la dirige, la modère et la couvre, je veux dire de la prudence. Le rigide d'Alembert désespère même du courage , et ne consent pas à subir un moment un régime odieux, môme pour le renverser. Déplorant tant d'arbitraire, il se renferme avec dignité dans sa conscience; résolution honorable et stérile! Voici une fière profession de foi : « Quant ^ à moi, qui par bonheur ou par malheur (comme il vous plaira) n'ai pas la plus petite obligation à aucun de ceux qui gouvernent aujourd'hui, et à qui ils n'ont fait proprement ni bien ni mal, j'ai

1 Lettre à Helvétius, <760, t. V, p. 476.

2 Lettre à Damil , 1766, t. VFII, p. 24 7.

3 Lettre de d'Al. à Voltaire, 1762, p -204.

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pris pour devise à leur égard ce beau passage de Tacite : Mihi Galba , Otho , ViteUius , nec benefîcio nec injuria cognili.... sed incorruptam fidem professis nec amore quisquam, et sine odio dicendus est. Je ^ n'aime les grands que quand ils le sont comme vous, c'est-à-dire par eux-mêmes, et qu'on peut vraiment se tenir pour honoré de leur amitié et de leur estime; pour les autres, je les salue de loin, je les respecte comme je dois , et je les estime comme je peux. » Voltaire lui écrit à son tour : « Mon cher ^ philosophe, vous vous déclarez l'ennemi des grands et de leurs flatteurs , et vous avez raison ; mais ces grands protègent dans l'occasion; ils peuvent faire du bien.... ils ne persécuteront jamais les philosophes, pour peu que les philosophes daignent s'humaniser avec eux. » Il fait mieux que de le prêcher, il lui montre les fruits de sa politique. Les hardiesses de V Ingénu avaient été bien reçues ; il vante complaisamment à d'Alembert le petit-fils ^ de l'abbé Gordon, ce fin courtisan, qui a appris à ses semblables qu'avec un petit mot d'éloge on fait passer bien de la contrebande. Selon lui, on peut * accoutumer les hommes à tout; il n'y a que manière de s'y prendre. Il ne disait point comme Fonlenelle : Si j'avais la main pleine de vérités, je ne l'ouvrirais pas; mais il pensait qu'il ne fallait pas l'ouvrir tout d'un coup, que les vérités ^ sont des fruits qui ne doivent être cueillis que bien mûrs. C'était Socrate, mais décidé à ne pas boire la ciguë , trouvant , comme d'Alembert ^, que la crainte des fagots est très-

ï LeUre à Voltaire., 1763, p. 209,

2 LeUre à d'Al., 1761, p. 145.

3 LeUre à d'Al., 1767, p. 410.

* Lettre à Frédéric, Corr. avec les souv., 1749, t. I, p. 702. s Lettre à la coml. Bassaritz, 1 761 , l. VI, p. 296. 6 Lettre à Voltaire, 1762, p, 182.

XVI INTRODUCTJON.

rafraîchissante, et au lieu de se présenter comme novateur, affichant cette maxime qui éloigne le soupçon : « Je tâcherai * de me conduire de façon que je ne sois point le martyr de ces vérités dont la plupart des hommes sont fort indignes. Ce serait vouloir attacher des ailes au dos des ânes, qui me donneraient des coups de pied pour récompense.» Tel était son plan, que lui traçaient les circonstances et le sentiment de son génie: par ministres et gens puissants avoir Louis XV; par Louis XV quelque liberté; à la faveur de cette liberté faire passer en France les hardiesses de la philosophie; par cette philosophie séduire les juges, et se donner pour disciples les rois , que sa poésie lui avait donnés pour admirateurs; enfin s'appuyer sur les rois pour soulever le monde. Le projet était gigantesque, mais non au-dessus de ses forces.

Pour gagner les puissants, il fallait d'abord la richesse, c'est-à-dire l'indépendance, et un bel établissement dans ce monde, avec la clientèle que donne une large hospitalité. 11 fallait saisir dans chaque personnage la passion maîtresse, et pénétrer par là dans son cœur; distribuer avec art l'éloge à-la-fois intrépide et délicat, et relever sa faveur par le don de l'épigramme mortelle; savoir, dans l'occasion, ne point voir, ne point entendre, savoir même oublier, ou du moins le paraître ; il fallait une activité , une habileté, une audace prodigieuse, et des trésors d'esprit, en un mot tout ce qu'avait Voltaire.

Quant à la France, elle sera à lui, car il la connaît. C'est (( une ^ drôle de nation , qiiœ sola constans in levitalc sua est. Elle ressemble à l'Euripe, qui a plusieurs flux et reflux, sans qu'on ait jamais pu en assigner la cause.... Les Pari-

1 Lettre à Frédéric, 1740, Corr, avec lessouv., t. I, p. 429.

2 Lettre à M. de Belloi, 1772, t. X, p. 419.

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siens ^passent leur temps à élever des statues étales briser;

ils se divertissent à siffler et à battre des mains Nous ^

autres Français , nous valons mieux que les Turcs : nous disons prodigieusement de sottises, nous en faisons beaucoup, mais tout cela passe bien vite; on ne s'en souvient plus au bout de huit jours. La gaieté de la nation semble inaltérable. On apprend à Paris le tremblement de terre qui a bouleversé trente lieues de pays à Saint-Domingue ; on dit : C'est dommage ; et on va à l'Opéra. » Que ceci est toujours vrai chez nous, et que c'est bien le train des choses! «Le public ^ s'amusera, disputera, s'échauffera; dans un mois tout finira, dans cinq semaines tout s'oubliera.» Auprès de ce peuple ne réussit pas qui veut : « Il faut * plaire en France ; dans le reste du monde, il faut instruire.... Il est bon ^ de n'être pas toujours sur le ton sérieux, qui est fort ennuyeux, à la longue, dans notre chère nation. Il faut des intermèdes. Heureux les philosophes qui peuvent rire et même faire rire !.... Dire ^ la vérité sans déplaire aux gens de mauvaise humeur, c'est la pierre philosophai e. »

De là cette forme légère et charmante de la philosophie voltairienne , la perpétuelle clarté , la variété perpétuelle, la grâce provoquante, parfois trop libre pour nous, mais au goût d'une société elle-même très-libre. L'art tout entier passe au service de la raison : romans, contes, poésie épique, poésie légère. Ses tragédies, pour une bonne part, sont des

1 LeUre à d'ArgenlaH758, t. V, p. 128.

2 Lettre à Catherine de Russie, 1770, Corr. avec les souv., t. II, /t99.

3 Lettre à M. Tabareau, 1 771 , t. X. p 120. *■ Lettre à d'Argenlal, 1 754, t. IV, p. 219.

5 Lettre à M. Gaillard, 1769, t. IX, p. -497.

6 Lettre à d'Argenlal, 1765, I. VII, p. 6.

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thèses; quelques-unes même, de son aveu *, ne sont faites que pour les notes. Dans le livret d'un opéra ^, il trouve le moyen de traiter de Torigine du mal. En outre, il est le chef d'un parti nombreux et actif qu'il faut tour-à-tour contenir et exciter; le voilà donc changeant de tactique suivant les circonstances , entreprenant quand autour de lui on est timide^ se repliant sur lui-même si la cause est compromise par quelque témérité , cachant et reniant ^ son nom pour les coups les plus hardis , lançant une tragédie en même temps qu'un pamphlet pour prouver son alibi, couvrant des hardiesses plus tempérées et aussi plus irritantes par quelque pseudonyme transparent pour tous les lecteurs, où Omer de Fleury seul n'a pas le droit de le reconnaître, enfin signant en plein soleil ces manifestes qui représentent un parti sous ses traits les plus favorables, sans ses misères et ses excès , et en deviennent l'expression officielle, toujours faux et toujours opposés avec avantage au parti contraire.

Aussi il réussit. Il changea la France ; Frédéric II donna la Prusse à la libre pensée ; un ministre d'Espagne* abolit

* Lois de Minos, Olympie, etc. Lettre à d'Al., 1762, p. 168. — J'ai choisi ce sujet (Olympie), moins pour faire une tragédie que pour faire un livre de notes à la fin de la pièce, noies sur les mystères, sur la conformité des expiations anciennes et des nôtres, sur les devoirs des prêtres, sur l'unité de Dieu prêchée dans tous les mystères... (]ela m'a paru curieux et susceptible d'une hardiesse honnête.

2 Pandore, lettre à M. de Laborde, 1765, t. VIII, p. 3.

3 LeUre à Damilaville, ♦ 768, t. IX, p. 125. — « Dès qu'il paraît un ouvrage, ils crieni tous : C'est de lui , c'est de lui! Us devraient crier au contraire : Ce n'est pas de lui, ce n'est pas de lui! » — Voyez lettre de Frédéric à Voltaire, 1770, Corr. avec les souv., l. II, p. 21.

* Lettre à M. Audibert, 1770, t. X, p. 42. « Le pouvoir de linquisition vient d'être anéanti en Espagne ; il n'en reste plus que le nom : c'est un serpent dont on a empaillé la peau. »

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rinquisition ; les rois de Danemark \ de Pologne et la moitié des princes d'Allemagne établirent la liberté de conscience dans leurs États ; le premier y ajouta la liberté de la presse ; Catherine décréta la tolérance dans son immense empire ; elle mit bravement la philosophie au préambule de son code nouveau, et bientôt l'Assemblée constituante en allait traduire les principes dans un autre code qui sera celui du genre humain. Voltaire a été le plus grand, le plus puissant des ancêtres de la révolution française. D'autres, et, à leur tête, Rousseau et Montesquieu, contribuèrent à fonder Tempire de la raison universelle, à donner aux Français la conviction de leurs droits ; mais qu'importe si chaque citoyen est en même temps convaincu de son isolement et de son impuissance ! Là où une province ignore une autre province, et ne sent pas avec elle , il y a, si Ton veut, une administration unique , il n'y a pas de nation , la royauté peut tout oser impunément ; on s'émeut dans les Cévennes des dragonnades des Cévennes; l'intendance du Limousin bénit son intendant , et trouve le royaume sutfisamment heureux. Mais voici qu'il arrive qu'à l'extrémité de ce royaume, un innocent est condamné; une voix proteste, le bruit se répand de province en province, et un jour, des Pyrénées et des Alpes jusqu'à l'Océan, tous les esprits sont soulevés ; ce jour il y a dans le monde une nation de plus, le cœur de la France commence de battre, et sa conscience s'éveille : noble nation, dont la première pensée est une pensée de justice , le premier sentiment la blessure de l'iniquité. Or, qui suscita cette croisade contre l'arbitraire et la violence? Ce ne fut ni Montesquieu ni Rousseau, ce

1 LeVlre à Damilaville, 4 767, t. VIII, p. 485 ; — lellre à d'Aig., 4771, t. X, p. 205.

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