‹ La philosophie de VoltaireChapitre 67 sur 196 · LIVRE I. — DE DIEU. o · texte numérisé non relu

LIVRE I. — DE DIEU. o

S'il n'a pu rendre ses ouvrages plus solides, c'est qu'il a manqué d'habileté. En voyant que les animaux, ainsi que tous les ouvrages de la Divinité, se détruisent, nous ne pouvons nous empêcher d'en conclure, ou que tout ce que la nature fait est nécessaire et n'est qu'une suite àe ses lois, ou que l'ouvrier qui la fait agir est dépourvu de plan, de puissance, de constance, d'habileté, de bonté.

c( L'homme, qui se regarde lui-même comme le chefd'œuvre de la Divinité, nous fournirait plus que toute autre production la preuve de l'incapacité ou de la malice ^ de son auteur prétendu. Dans cet être sensible, intelligent, pensant, qui se croit l'objet constant de la prédilection divine, et qui fait son Dieu d'après son propre modèle, nous ne voyons qu'une machine plus mobile, plus frêle, plus sujette à se déranger par sa grande complication que celle des êtres les plus grossiers. Les bêtes dépourvues de nos connaissances , les plantes qui végètent , les pierres privées de sentiment, sont à bien des égards des êtres plus favorisés que l'homme ; ils sont au moins exempt des peines d'esprit, des tourmens de la pensée, des chagrins dévorans, dont celui-ci est si souvent la proie. Qui est-ce qui ne voudrait point être un animal ou une pierre toutes les fois qu'il se rappelle la perte irréparable d'un objet aimé ^? Ne vaudraitril pas mieux être une masse inanimée qu'un superstitieux inquiet, qui ne fait que trembler ici-bas sous le joug de son Dieu, et qui prévoit encore des tourmens

* s'il est malin, il n'estpoint incapable ; et s'il est capable, ce qui comprend pouvoir et sagesse, il n'est pas malin.

* L'auteur tombe ici dans une inadvertance à laquelle nous sommes tous sujets. Nous disons souvent : J'aimerais mieux être oiseau, quadrupède, que d'être homme, avec les chagrins que j'essuie. Mais quand on tient ce discours, on ne songe pas qu'on souiiaite d'être anéanti ; car, si vous êtes autre chose que vous-même, vous n'avez plus rien de vousmême.

infinis dans une vie future? Les êtres privés de sentiment, de vie, de mémoire et de pensée, ne sont point affligés par ridée du passé, du présent de l'avenir; ils ne se croient pas en danger de devenir éternellement malheureux pour avoir mal raisonné, comme tant d'êtres favorisés, qui prétendent que c'est pour eux que l'architecte du monde a construit l'univers.

c( Que l'on ne nous dise point que nous ne pouvons avoir ridée d'un ouvrage, sans avoir celle d'un ouvrier distingué de son ouvrage. La nature n'est point un ouvrage : elle a toujours existé par elle-même *, c'est dans son sein que tout se fait; elle est un atelier immense pourvu de matériaux, et qui fait les instrumens dont elle se sert pour agir : tous ces ouvrages sont des effets de son énergie et des agens ou causes qu'elle fait, qu'elle renferme, qu'elle met en action. Des élémens éternels, incréés, indestructibles, toujours en mouvement, en se combinant diversement, font éclore tous les êtres et les phénomènes que nous voyons, tous les effets bons ou mauvais que nous sentons, l'ordre ou le désordre, que nous ne distinguons jamais que par les différentes façons dont nous sommes affectés ; en un mot toutes les merveilles sur lesquelles nous méditons et raisonnons. Ces élémens n'ont besoin pour cela que de leurs propriétés, soit particulières, soit réunies, et du mouvement qui leur est essentiel, sans qu'il soit nécessaire de recourir à un ouvrier inconnu pour les arranger, les façonner, les combiner, les conserver, et les dissoudre.

« Mais en supposant pour un instant qu'il soit impossible de concevoir l'univers sans un ouvrier qui l'ait formé et qui veille à son ouvrage, où placerons-nous cet ou-

* Vous supposez ce qui est en question, el cela n'est que trop ordinaire à ceux qui font des systèmes.

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