‹ La philosophie de VoltaireChapitre 8 sur 196 · XX INTRODUCTION · texte numérisé non relu

XX INTRODUCTION

fut Voltaire; j'ose le dire, c'est à son âme que la France s'anima.

Il est temps de pe'nétrer dans l'intérieur de la philosophie de Voltaire , et de l'Interroger sur les grandes questions que pose obstinément l'esprit humain. Avant tout, que pensait-il de la perfection du monde? Croyait-il que tout est mal, par une injure envers la Providence, ou avaitil de plus consolantes convictions?

Il n'est pas ennemi de l'optimisme, mais de l'optimisme de Leibniz. Lorsque Leibniz prétend que ce monde est le meilleur des mondes possibles. Voltaire est d'accord avec lui, et avec tous ceux qui croient que Dieu existe. Evidemment, si Dieu a conçu un monde plus parfait, s'il pouvait le créer et ne l'a point créé, il a choisi le mauvais parti, il est imparfait, il n'est plus Dieu. C'est un raisonnement tout simple et tout géométrique, que Voltaire, en maint endroit, reconnaît excellent. Mais quand on a dit cela, tout n'est pas dit encore ; on est optimiste comme le premier venu et non comme Leibniz. Dans cette grande religion du genre humain, il y a des sectes, et voici les questions d'où elles naissent. Ce monde , le meilleur par compai'aison avec ceux qui pouvaient être , qu'est-il en lui-même? A-t-il ou non des défauts? S'il en a, sont-ils légers ou graves? Est-il bon pour l'ensemble des créatures, ou spécialement pour l'humanité, ou, plus spécialement encore, pour chaque homme? Est-il bon par Theuroux arrangement des événements particuliers, ou par la beauté des lois générales, ou par le dessein que ces lois exécutent? Parle-t-on enfin de la vie présente uniquement , ou de la vie future avec elle ? L'optimisme est aussi divers que les

INTRODUCTION. xxi

réponses à ces problèmes. Voici celui de Leihniz: le monde, collection de toutes les existences passées , présentes et futures, enfermant la vie présente et la vie à venir, est, dans l'ensemble, le meilleur que Dieu pût créer. Les mondes possibles étaient en nombre infini, car les événements possibles et leurs combinaisons sont innombrables ; parmi ces combinaisons Dieu a choisi celle qui recevait le plus de bien. Elle admet le mal, sans doute, mais comme condition inévitable d'un bien qui le surpasse ; tout compté, tout rabattu, c'est encore là qu'il s'en rencontre le moins. De là, en toute circonstance, la nécessité pour Leibniz d'atténuer le mal , d'exagérer le bien, parfois des efforts désespérés pour faire rendre au mal le bien qu'il doit contenir; et aussi, lorsqu'il rencontrera quelque dogme où la bonté de Dieu semble compromise, il ne s'effraiera pas et se montrera facile à l'admettre , sauf à se rejeter sur les conséquences heureuses. Ne les voit-il pas , il est sûr qu'elles existent, et le voilà en repos. La faute heureuse d'Adam nousavalu le Rédempteur, felix culpa; les châtiments éternels et le petit nombre des élus l'inquiètent d'abord, mais il se rassure en songeant que ces événements entrent, de toute nécessité, dans le plan du meilleur des mondes. Arrivé là, on est tout près de les trouver conformes à la raison et à la justice; aussi il découvre des principes philosophiques qui justifient l'éternité des peines.

Tel est le danger de l'optimisme : après avoir trouvé ce beau principe, l'esprit cesse d'agir, ou, s'il agit encore, il se met à l'aise, et perd ces scrupules qui sauvent la vérité ; après ce brillant éclair, la raison s'endort, pour ne jeter plus qu'une lumière incertaine ou trompeuse. Ajoutez qu'une fois notre parti si bien pris de tout ce qui peut survenir, les misères de ce monde nous trouvent très-calmes;

Page 1