‹ La philosophie de William JamesChapitre 10 sur 11 · REJET DU MONISME · texte numérisé non relu

REJET DU MONISME

terruption à mon système tychistiqiie et pluralistique de la pure eipérienceK » Tychisme, Pluralisme, Expérience pure (ou Empirisme radical, suivant une autre expression équivalente), voilà en effet trois termes qu'il affectionnait particulièrement, sans parler de quelques autres plus banaux tels que Théisme, Méliorisme,etc. Je m'imagine que de tous ces vocables le néologisme un peu barbare de Tychisme (de Tvxrj chance), bien que revenant moins souvent sous sa plume, est celui qu'il aurait préféré en fin de compte, comme le mieux frappé pour un point de vue dont le caractère saillant, par opposition à la plupart des philosophies en faveur, estjustement le rejet du déterminisme absolu, l'aflirmation de possibilités concrètes toujours nouvelles et du r6le incessant de la liberté créatrice — c'est-à-dire de la chance — dans le cours de l'univers.

Quoi qu'il en soit de cette question de dénomination, je vais reprendre successivement les diverses étiquettes ci-dessus en essayant de vous indiquer en gros ce que James mettait sous chacune. Ce procédé d'exposition peu raffiné, et plutôt décousu, ne jure pas trop avec les idées d'un penseur qui n'a

' ....What I want to get at, and let no interruptions interfère, is (at last) my « system » of tychistic and pluralistic n philosophy of pure expérience i> . [Lettre de Cambridge, Mass., du 30 avril 1903]. — Le terme de Tychism, qui n'apparait que rarement dans les principaux ouvrages de James, tient une grande place dans le programme détaillé de son cours ( Syllabus of Philosophy 3), en sept pages, qu'il fit imprimer & l'usage de ses étudiants de 1902-1903.

jamais beaucoup prisé l'unité systématique et la belle ordonnance du genre académique. — Commençons par le Pragmatisme.

Le Pragmatisme consiste dans l'emploi, pour éclaircir les idées philosophiques et faciliter leur discussion, d'une règle très simple, mais qui se trouve impliquer, sur la nature et le rAle de notre intelligence, une théorie éminemment subversive des conceptions traditionnelles. On rencontre ainsi dans le Pragmatisme, étroitement soudées, une méthode de recherche, et une doctrine spéciale sur la constitution de notre être.

La méthode, pour commencer par elle, peut être considérée comme le développement de cette façon concrète de penser que James appréciait tant chez Agassiz. Une idée ou une théorie n'avait de valeur,. pour ce dernier, que si on la pouvait appliquer directement aux faits observables, la vérifier par exemple dans les particularités de structure et de conformation de ces fameuses écailles d'huître ou de tortue en compagnie desquelles il enfermait ses élèves. Eh bien, étendez cela au domaine total de l'expérience humaine qu'embrasse la philosophie, et vous obtenez la règle pragmatique fondamentale, qui est de toujours chercher la signification et la portée véritables d'une idée, d'une croyance, d'une

doctrine, dans les faits particuliers, les conséquences déterminées, qui lui correspondent ou qu'elle suscite dans notre expérience. Si le fait d'adopter ou de rejeter une idée n'entraîne aucune différence appréciable pour nous, c'est que cette idée ne signifie rien : on peut presque dire qu'elle n'existe pas, elle n'est qu'un mot vide, ou une imagination en l'air, et il est inutile d'en discuter. Et si deux idées soi-disant distinctes ou contraires laissent prévoir exactement les mêmes effets, c'est qu'elles ne sont pas réellement deux, mais une seule et même idée sous deux expressions verbales différentes, et il serait oiseux de les opposer plus longtemps l'une à l'autre. Bref, l'essence de la méthode pragmatique, c'est d'éviter de se payer de mots, en ramenant toujours les conceptions philosophiques ou métaphysiques, même les plus abstraites, à leurs résultats effectifs en tel ou tel moment et sous tel ou tel rapport de notre vie réelle (ou de celle de quelqu'un d'autre).

Remarquez, Messieurs, que c'est là ce que nous faisons d'instinct, tant dans la vie ordinaire que dans les sciences positives, toutes les fois que nous ne voulons pas nous blouser ou nous laisser jeter de la poudre aux yeux par une belle théorie : pour nous rendre compte de ce qu'elle vaut, nous nous efforçons de nous la représenter à l'œuvre, de voir ce qui en résulterait à l'application, et nous l'apprécions d'après ses conséquences toutes pratiques. Même les théories les plus compliquées de la phy-

sique ou de l'astronomie, par exemple, sont jugées au bout du compte sur leur utilité pour la prédiction des éclipses ou l'explication des phénomènes électriques, etc. En sorte que le Pragmatisme revient en somme tout bonnement à introduire en philosophie l'esprit de la méthode scientifique ou expérimentale qui règne déjà, et tend à se répandre toujours davantage, dans les autres domaines ; je dis Vesprit de cette méthode, par où j'entends sa tendance aux vérifications concrètes, mais non pas ses procédés spéciaux (comme le calcul mathématique ou l'expérimentation physique et chimique, etc.), dont les questions philosophiques ne sont jamais susceptibles comme telles, car si elles le deviennent, elles cessent par là même de relever de la philosophie pour tomber dans le domaine des sciences positives.

Prenons comme exemple, si vous le voulez bien, et en suivant James en gros, la querelle séculaire du Matérialisme et du Spiritualisme. Ce monde est-il le résultat fortuit du choc des Atomes dans l'espace et le temps infinis, ou bien a-t-il pour auteur un Etre sage et bon influant sur la direction des événements ? Grave problème, qui a fait et qui fait encore couler des flots dencre, mais qui, traité pragmatiquement, se réduit à cette simple question : Quelle diflerence cela peut-il faire, dans notre expérience, que nous adoptions l'une ou l'autre hypothèse? — Cela n'en ferait aucune s'il ne s'agissait que du passé, car nos théories n'y sauraient rien

changer : le monde a été ce qu'il a été, le mélange de mal et de bien que nous savons, et ça ne le rendrait rétrospectivement ni meilleur ni pire d'admettre qu'il fut le produit des atomes ou l'œuvre d'une intelligence divine qui n'a pas eu le temps ou la possibilité de faire mieux. Si donc le monde devait s'arrêter en cet instant, l'hypothèse matérialiste et l'hypothèse spiritualiste seraient parfaitement équivalentes, et sans portée aucune, les principes soi-disant opposés qu'elles invoquent ayant donné, en fait, le même résultat. Mais il en est autrement dès que nous envisageons l'avenir, car ces doctrines nous ouvrent des perspectives totalement différentes. Le Matérialisme, en mettant à la base de l'univers des puissances inconscientes et aveugles telles que les forces purement mécaniques de la matière, etc., ne nous permet pas d'espérer qu'il en puisse sortir quelque chose de durablement bon, moral, spirituellement satisfaisant ; et en effet, ce que les prophètes de la tendance matérialiste, Bûchner, Spencer, Haeckel, etc., nous font entrevoir, c'est l'anéantissement final de toute vie consciente par suite du refroidissement planétaire et de la dissipation de l'énergie. Le Spiritualisme au contraire, en plaçant les destinées de l'univers dans les mains d'une puissance intelligente et morale, nous offre l'assurance que tous les biens spirituels qui font le prix de la vie humaine seront éternellement sauvegardés, et que du naufrage même de ce monde matériel Dieu saurait faire sortir quelque

autre économie où nos idéals trouveront leur réalisation, en sorte que les souffrances, les efforts, les progrès de l'humanité n'auront point été vains et n'aboutiront pas au néant, comme dans la théorie matérialiste. Le Spiritualisme est donc une doctrine d'espoir, de réconfort, d'encouragement. Voilà la différence concrète qu'il introduit dans la vie de ses adeptes, par opposition au Matérialisme qui ne leur inspire qu'une morne désespérance.

Que si vous objectez que les promesses spiritualistes sont à trop lointaine échéance pour nous intéresser, James vous répondra que vous méconnaissez la nature humaine, laquelle n'a jamais cessé de se préoccuper du sort final de l'univers : formulée ou non, il y a en tout homme quelque vague conception eschatologique, qui influe pratiquement sur sa conduite et colore son attitude intérieure en face du cours des événements. Au surplus, jusque dans la trame de l'existence quotidienne il y a des différences capitales entre le Matérialisme et le Spiritualisme : le premier, c'est la négation et le renversement, le second la justification et l'épanouissement, de toutes ces expériences intimes d'ordre moral et religieux qui remplissent tant de vies humaines, des plus humbles comme des plus hautes, et en font le sel, le nerf, la valeur suprême pour leur possesseur, et souvent, par contrecoup, pour son entourage et la civilisation en général.

L'exemple que je viens de résumer suffit, je pense, à vous faire toucher du doigt la colossale simplifi-

cation — mais aussi le changement de terrain — que le Pragmatisme apporte aux débats des métaphysiciens. Vous savez de reste, Messieurs, les montagnes d'argumentation qu'ont soulevées les controverses entre spiritualistes et matérialistes, les prodiges de dialectique auxquels on s'est livré de part et d'autre pour démontrer ou réfuter l'existence de l'âme et celle de Dieu, pour expliquer comment l'esprit peut gouverner la matière on les vibrations cérébrales engendrer la conscience, etc., etc. Le coup de balai du Pragmatisme supprime d'une fois toutes ces interminables discussions d'ordre intellectuel, et les remplace par cette alternative qui s'adresse non plus à la raison raisonnante, mais à nos facultés morales : — Tenez-vous assez à vos idéals spirituels pour oser croire que le cœur même de l'univers s'y intéresse aussi et pourvoira à leur réalisation ultime ? Ou bien estimezvous que toute l'histoire de l'humanité et ses efl'orts vers le Bien ne sont qu'une suite d'agitations stériles, auxquelles l'univers est parfaitement indifterent et qui finiront par s'éteindre dans l'inconscience du néant ? — Dans le premier cas vous êtes spiritualiste, dans le second, matérialiste; mais à quoi bon vous disputer là-dessus ! C'est à chacun de prendre le parti qui lui semble le plus « rationnel ». c'est-à-dire qui le satisfait le mieux, puis de vivre conformément à sa conviction, en laissant à l'avenir le soin de montrer qui avait raison.

Vous voyez par là, Messieurs, que le Pragmatisme

se borne à clarifier et simplifier les systèmes philosophiques en les réduisant à leur signification pratique et concrète, mais qu'il ne tranche pas entre eux : le choix définitif reste affaire de décision personnelle. La méthode pragmatique peut donc aboutir à des conclusions fort différentes suivant ceux qui la manient; aussi n'est-ce pas sans raison qu'elle a été comparée, par quelques-uns de ses plus enthousiastes partisans % à un corridor d'hôtel servant simplement de passage commun à tous les voyageurs pour se rendre à leurs chambres particulières, où chacun cultive sa philosophie de prédilection. Il est, en effet, aussi facile au matérialiste de justifier pragmatiquement sa doctrine en alléguant ses préférences pour la suppression finale de tout être conscient, qu'au spiritualiste de justifier pragmatiquement la sienne par son attachement à l'idéal moral dont il espère le triomphe.

Vous ne vous étonnerez pas en conséquence que les philosophes intellectualistes, accoutumés aux procédés traditionnels d'argumentation, aient fort mal accueilli le Pragmatisme. Ils lui reprochent de n'être qu'un scepticismedéguisé,uneécolede sophistique enseignant à légitimer le pour et le contre, un levain d'anarchie intellectuelle qui laisse chacun libre de croire ce qu'il veut au gré de sa fantaisie ou de ses intérêts. Et s'ils connaissaient le Catalosfue

' Le Club pragmatique de Florence. Voir Leonardo d'avril 1905, p. 47.

de Zofingue, ils n'hésiteraient pas à lui donner raison en déclarant que le Pragmatisme de James n'est qu'une philosophie de négociant, une incarnation de cet esprit de mercantilisme et d'arrivisme si caractéristique de la nation yankee. Car ils sont horripilés surtout par le principe fondamental de la méthode pragmatique, de juger des idées sur leurs conséquences pratiques, qui leur paraît d'un utilitarisme éhonté : ils protestent indignés contre cette prétention de soumettre les plus sublimes problèmes que puisse agiter l'esprit humain — tels que ceux du Spiritualisme et du Matérialisme, du Libre arbitre et du Déterminisme, de la nature de l'Être et de la Vérité, de l'existence des Causes finales, de la Substance, de l'Absolu, de l'Unité de l'univers, etc. — au même régime terre à terre et mesquin que les questions de bureau ou de laboratoire. Comment vouloir réduire à des applications concrètes et à des faits de détail ces notions transcendantes, dont l'essence est de représenter ce qui dépasse toute expérience particulière, tout caprice de la sensibilité humaine, et d'atteindre aux suprêmes vérités cachées derrière le chaos des phénomènes individuels?

A quoi les pragmatistes répondent que la question est justement de savoir si notre intellect est fait pour atteindre ces prétendues vérités en soi, indépendantes de notre nature contingente, ou s'il n'a pas au contraire pour unique fonction d'aider et de favoriser notre vie réelle, de lui servir d'instrument

et d'outil pour venir à bout des obstacles et réaliser ses fins dans le monde où nous nous trouvons.

Et voilà précisément le point de doctrine qui se trouve implicitement contenu dans la méthode pragmatique, et qui séparera toujours le Pragmatisme ou anti-intellectualisme de l'Intellectualisme ou anti-pragmatisme.

' Les Intellectualistes considèrent l'intelligence comme l'essence de l'humanité, la pensée comme notre faculté primordiale, autonome, supérieure aux autres, ayant en elle-même sa fin propre qui est de connaître, c'est-à-dire de reproduire ou copier la réalité objective par le moyen d'idées soigneusement expurgées de tout élément personnel et subjectif. C'est donc le devoir absolu et l'honneur suprême du savant et du philosophe, de s'oublier complètement soi-même dans la recherche de la vérité, d'y faire totalement abstraction de ses inclinations et de toutes les nécessités de la vie individuelle ou sociale. Car la vérité doit être poursuivie dans sa pureté sublime, sans aucun égard à ses conséquences possibles ; c'est en fausser irrémédiablement le sens, c'est s'en barrer d'avance le chemin, c'est faire faillite à notre véritable destination, que de laisser le sentiment et l'émotion, les intérêts et les désirs, fût-ce les aspirations les plus nobles de notre âme et les besoins sociaux les pins urgents, influer sur la direction de notre pensée. Pour tout homme vraiment raisonnable, les fameuses « raisons du cœur » de Pascal ne sont

qu'un abus de langage et n'ont rien à faire avec la raison proprement dite, qui doit se garder de les écouter si elle veut jamais atteindre à son idéal, la Vérité. Il saute aux yeux en elFet que la vérité, étant l'accord de la pensée avec son objet, suivant la définition reçue, ne peut être obtenue que lorsque la pensée reflète son objet sans se laisser troubler par les caprices ou les désirs du sujet.

Tout autre est la conception que les Pragmatistes se font de notre nature. Pour eux, l'homme est un être essentiellement actif et passionnel, qui cherche à se réaliser et se déployer au milieu de résistances extérieures, et chez lequel la pensée abstraite et rationnelle, bien loin d'être primitive et d'avoir sa fin en elle-même, est apparue au cours de la lutte pour l'existence, comme un auxiliaire, un instrument permettant à l'individu de se tirer d'affaire dans les conflits pressants où il se trouve plongé. Cela revient à dire que nous ne vivons pas pour penser, comme le proclame l'intellectualisme, mais que nous pensons pour vivre. Dans cette manière de voir — évidemment inspirée de la biologie évolutionniste, pour qui la raison d'être de toutes nos fonctions se trouve dans leur utilité vitale — les idées de notre intelligence ne sont plus que d'ingénieux moyens de faire face aux difficultés où nous nous trouvons, et ce que nous appelons leur vérité n'est pas autre chose que leur efficacité. Une idée est vraie ou fausse suivant qu'elle répond ou ne répond pas aux besoins qui l'ont fait naître, qu'elle se trouve rem-

plir ou non le dessein pour lequel nous l'avons forgée, qu'elle nous conduit ou ne nous conduit pas aux résultats attendus. En d'autres termes, la vérité d'une idée ou théorie quelconque est toujours relative à certains desiderata particuliers, et se mesure à son utilité effective, à la façon plus ou moins avantageuse dont elle joue, fonctionne, opère, réussit, dans les perplexités qui nous ont fait recourir à elle *. Autrement dit encore, le critère de la vérité est uniquement la satisfaction qu'elle nous procure, à l'usage, en résolvant les problèmes qui nous tourmentent et en rétablissant dans notre esprit l'équilibre, le repos, Tharmonie, au lieu de l'état d'embarras et de conflit où nous nous trouvions.

A l'appui de cette doctrine, les pragmatistes

' « L'homme est la mesure de toutes choses», disait déjà Protagoras. Ce point de vue foncièrement pragmatiste, que le rationalisme subséquent n'a cessé de discréditer en le traitant comme le comble du scepticisme, a été repris de nos jours et brillamment défendu dans !'« Humanisme » de M. F.-C.-S. Schiller d'Oxford (voir en français ses Etudes sur l'Humanisme, Paris, Alcan, 1909). — De même, la conception pragmatiste de la valeur essentiellement instrumentale, fonctionnelle, téléologique, de toutes nos idées et opérations intellectuelles, domine la réforme de la logique et de la théorie de la connaissance entreprise par M. J. Dewey et son école (voir ses Studies in logical Theory, Chicago, 1903). — MM. Schiller et Dewey sont avec James les trois champions par excellence du Pragmalisme; dont ils représentent chacun des nuances et développent des tendances un peu diflerentes, tout en étant d'accord sur ses principes fondamentaux. Dewey défend aussi une doctrine de l'Expérience immédiate ou « Immédiatisme » très voisine de l'Empirisme radical de James.

citent l'exemple de nos idées scientifiques et de nos notions de sens commun.

Pour ce qui est de ces dernières — telles que la croyance à l'existence indépendante et permanente des objets matériels, à la réalité psychique de nos semblables, aux connexions causales usuelles, etc., — il est clair que ne pouvant se démontrer par aucune nécessité logique, elles ont dû être à l'origine de simples hypothèses, des essais d'interprétation de l'expérience immédiate, et qu'elles se sont fixées, grâce à leur réussite et à leur utilité, au milieu de beaucoup d'autres qui n'ont pas survécu.

Par exemple, le petit enfant qui laisse tomber son hochet ne s'en préoccupe plus : il n'a pas encore le sentiment que les objets continuent à exister lorsqu'il a cessé de les percevoir. Cette idée a dû jaillir un beau jour dans l'animalité sous la pression du besoin, et s'ancrer peu à peu en vertu de ses conséquences fructueuses, en faisant chercher et retrouver les choses perdues de vue; car, en soi et pour la pensée pure, l'existence continuée d'une chose en dehors de sa perception est tout aussi alogique, mystérieuse, incompréhensible, que sa création et son annihilation répétées à intervalles. De même, si nous croyons à la vie mentale de nos semblables au lieu de les tenir pour des machines inconscientes (comme Descartes concevait les animaux, et de savants physiologistes l'homme luimême), ce n'est pas qu'on puisse démontrer logiquement celte vie mentale, mais simplement que

son rejet nous priverait de perpétuelles satisfactions émotives. Songez par exemple, dit James, à l'intérêt que pourrait encore vous inspirer votre fiancée quand vous sauriez qu'elle n'est qu'un automate, une admirable poupée mécanique réagissant aux vibrations de votre voix avec toutes les marques de la plus profonde tendresse, mais sans en rien éprouver intérieurement !

Quant à nos idées et théories scientifiques, vous n'ignorez pas qu'une conception toute pragmatiste de leur valeur ou vérité s'était déjà développée chez les savants, bien avant l'éclosion du pragmatisme en philosophie. Molécules et atomes, ions et électrons, l'éther et ses vibrations, notions de genres et d'espèces, principes d'inertie et de conservation de l'énergie, lois naturelles de toutes sortes, etc., toutes ces choses sont des créations de notre esprit en vue de satisfaire à son besoin de se retrouver dans le tohu-bohu des faits, à son désir de comprendre et d'« expliquer », c'est-à-dire de résumer, coordonner, simplifier, déduire, ou prévoir les données de l'expérience sensible. Non pas vérités absolues ou expression adéquate de réalités objectives, comme le voudrait l'intellectualisme, mais hypothèses commodes, postulats utiles, expédients efficaces, outils de travail, moyens qui jouent et qui réussissent dans la manipulation des phénomènes, voilà ce que sont en fait toutes les théories et les notions fondamentales dont se sert la science : leur valeur et leur sisrnification résident dans leurs con-

séquences concrètes, dans leur puissance à transformer le chaos des perceptions en un monde d'ordre et d'harmonie satisfaisant pour notre esprit. 11 s'en faut d'ailleurs que ce but, posé par nous, soit déjà atteint, et il ne manque pas de « vérités » longtemps tenues pour inattaquables, comme l'indestructibilité des atomes, qu'il a fallu réviser parce qu'elles ne cadraient plus avec les faits.

Si les sciences et le sens commun ont toujours procédé de la sorte, — je veux dire par essais et tâtonnements incessants, jusqu'à réussite satisfaisante de leurs hypothèses dans le détail concret de l'expérience, — pourquoi la philosophie s'y prendrait-elle autrement et s'attacherait-elle à la vaine sphère de l'universel, des abstractions creuses, et des Principes absolus sans contact direct avec les réalités empiriques ? Elle diffère, il est vrai, des autres disciplines en ce que, visant à une conception totale de l'Univers et de la Vie, elle ne peut se contenter de répondre à tel ou tel besoin partiel de notre esprit. Mais cela ne la dispense pas d'y répondre ; et l'on ne voit pas quel pourrait être le critère de la philosophie définitive, celle dont la vérité ne ferait plus de doute pour personne, sinon qu'elle donnerait pleine et entière satisfaction à tous nos besoins, intellectuels, esthétiques, affectifs, moraux, etc., pris chacun en particulier. Certes, nous n'en sommes pas encore là, ni ne savons si cet idéal pourra jamais être atteint. Mais ce n'est en tout cas pas le moyen de s'en approcher que d'interdire

d'avance à la philosophie, comme le font les intellectualistes, de prendre en considération les demandes de la partie émotionnelle et pratique de notre être!

On ne peut guère s'attendre à ce que Pragmatistes et Intellectualistes se mettent sitôt d'accord, leur façon opposée de comprendre le rôle et la nature de notre intelligence n'étant sans doute qu'un symptôme de très profondes différences de tempérament et de mentalité*. J'abandonne ce problème à vos méditations. Mais avant de passer à un autre sujet, il convient d'ajouter que si James a été depuis douze ans le plus illustre représentant de la méthode pragmatique, il n'en est pas l'inventeur, et ne s'est jamais donné pour tel. Il en faisait honneur à son compatriote et ami, beaucoup plus âgé que lui, l'ingénieur et philosophe Charles Peirce, un penseur trop peu connu et dont le principal écrit, sous le rapport qui nous occupe, a passé presque inaperçu jusqu'au jour où, vingt ans après, James le tira de l'ombre pour lui donner l'éclat de son adhésion *.

* Voir toutefois l'essai de conciliation de P. Bovet : La définition pragmatique de la vérité; 37 p., S'-Blaise, 1910.

' L'article de Peirce, paru dans le Popular Science Monthly de janvier 1878, a été traduit en français l'année suivante [Comment rendre nos idées claires. Revue Philosophique. VII, p. 39). Il y expose que toutes les croyances ne sont que des règles d'action : a toute la fonction de la pensée est de créer des habitudes d'action... tout ce qui se rattache à la pensée sans concourir à ce but [comme de nous distraire et de nous amuser] en est un accessoire, mais n'en fait pas partie... Pour développer le sens d'une

C'est en effet chez Peirce que James a pris le nom et les formules fondamentales du Pragmatisme ; mais il en retrouvait l'esprit avant la lettre, plus ou moins accusé, chez beaucoup de philosophes antérieurs, notamment chez ses prédécesseurs les empiristes anglais, Locke, Berkeley, Hume, etc., et surtout chez Stuart Mill. Aussi a-t-il intitulé son livre sur ce sujet « Pragmatisme, un nouveau mot pour de vieilles façons de penser*». Le mot lui-même (mais dans un sens un peu différent), et surtout la chose dans son principe essentiel, se rencontrent égale-

; ment chez Kant, qui, en affirmant la « primauté de la Raison pratique [morale] sur la Raison théorique »

: en matière de croyances, a donné une des défini-

pensée, il faut donc simplement déterminer quelles habitudes elle produit, car le sens d'une chose consiste simplement dans les habitudes qu'elle implique... L'idée d'une chose quelconque est l'idée de ses effets sensibles... » La règle pour rendre nos idées claires est donc de « considérer quels sont les effets pratiques que nous pensons pouvoir être produits par l'objet de notre conception. La conception de tous ces effets est la conception complète de l'objet. » — Mais ce n'est qu'en 1898 que le Pragmatisme a vraiment fait son apparition sur la scène par le retentissant discours de James à l'Université de Californie : Philosophicnl Conceptions and Practical HesuUs, Berkeley, 1898, 24 p.

* Pragmatism, a new name for some old ways ofthinking. Popular lectures on Philosophy hy William James, 1907. (On ne s'explique pas pourquoi la traduction française « Le Pragmatisme » a supprimé les sous-titres, qui ont bien leur importance.) L'ouvrage est dédié « A la mémoire de John Stuart Mill, qui le premier m'enseigna la largeur d'esprit pragmatique, et dont j'aime à me représenter qu'il serait notre chef s'il vivait aujourd'hui. »

lions les plus simples et les plus claires de l'attitude pragmatique K Et si le trait caractéristique de cette attitude consiste à subordonner l'intelligence aux facultés morales et à lui assigner le rôle d'auxiliaire indispensable, mais enfin d'auxiliaire, de la volonté et du sentiment, il est évident que le Pragmatisme a toujours été extrêmement répandu, autant peut-être que la tendance opposée qui fait de l'intelligence la reine de nos facultés et presque le tout de l'homme. Chez nous, particulièrement, on peut dire qu'il a toujours été dans l'air. Tous nos penseurs de la Suisse romande furent plus ou moins des pragmatistes sans le savoir, je veux dire sans se douter que leur tournure d'esprit serait une

' Si James ne cite pas Kant parmi ses ancêtres intellectuels, c'est qu'il ne paraît pas avoir jamais bien compris le penseur de Kônigsberg, dont la sécheresse rébarbative, les complications scolastiques et pédantesques, rebutaient sa nature d'artiste et avaient le don d'exciter sa verve malicieuse. Tout en respectant sans doute la rectitude morale du vieux sage, on voit qu'il se délecte à larder son système de traits aussi pittoresques qu'irrévérencieux : antiquaille, spécimen rare et curieux, musée de bric-à-brac, etc. James estimait que Kant n'avait apporté à la philosophie aucune notion indispensable qu'elle ne possédât déjà ou qu'elle ne dût acquérir tôt ou tard par le développement naturel de l'empirisme anglais, en sorte que la grande ligne du progrès de la pensée moderne, suivant lui, ne passait pas par Kant, mais devait au contraire l'éviter comme un obstacle encombrant. Il est vrai qu'il n'y a personne d'indispensable, pas plus en philosophie qu'ailleurs ; pourtant, indépendamment d'autres considérations, sans Kant aurions-nous eu Renouvier, et sans Renouvier le James que nous aimons et admirons ?

fois érigée en méthode précise et portant un nom ; car, pour eux, c'est bien le sachant et le voulant qu'ils adoptaient leurs instincts moraux plutôt que la pure logique comme guides de leurs spéculations philosophiques. Un écrivain distingué — antipragmatiste jusqu'aux moelles, bien qu'il soit de notre pays (car il n'y a pas de règle sans exception) — M. Albert Schinz, a récemment montré que J.-J. Rousseau fut un des précurseurs les plus authentiques de James dans la voie du pragmatisme *. On y pourrait joindre Vinet, Ch. Secrétan, Aug. Bouvier, Ern.

* Albert Schinz, Jean-Jacques Rousseau, a Forerunner of Praginatism, 39 p., Chicago, 1909. — M. Schinz est professeur à l'Université de Bryn Mawr (Pensylvanie). On Jui doit entre autres de savoureux et piquants articles sur le mouvement intellectuel et social aux Etats-Unis, et un volume qui est une charge à fond contre le Pragmatisme (Anti-Pragmatisme, examen des droits respectifs de l'aristocratie intellectuelle et de la démocratie sociale, 1 vol. in-8, 309 p., Paris. Alcan, 1909). Suivant lui, le Pragmatisme est bon pour la masse et pour les esprits sentimentaux qui se préoccupent du bonheur de l'humanité, mais il n'a rien à faire avec la philosophie véritable, œuvre purement intellectualiste, objective, impersonnelle, dont l'élite intellectuelle seule est capable ; et il s'efforce de montrer que le mouvement pragraatiste actuel n'est que le résultat et l'expression des besoins, tendances at conditions d'existence de la société américaine de nos jours. Ce livre est intéressant même pour ceux qui ne partagent aucunement le point de vue de l'auteur. On y rencontre nombre de choses fort justes et de pages remarquables, où l'on voit bien l'abime qui sépare les deux tempéraments intellectualiste et pragmatiste. Il est regrettable que James n'ait pas jugé bon, ou pas eu le temps, de répondre à cette critique passionnée, qu'il appelait « un amusant roman sociologique ».

Naville, G. Frommel, qui, en dépit de leurs procédés d'argumentation parfois terriblement intellectualistes, estimaient tous que l'homme doit aller à la vérité non par son intelligence seule, mais par toutes les puissances de son âme. (Je ne parle pas d'Amiel, dans la nature fluide et polymorphe de qui l'on peut trouver les germes de tout.) Et pour en venir à deux penseurs dont notre université de Genève déplore la perte récente, on découvrirait aisément le filon pragniatiste au fond de la philosophie de J.-J. Gourd et de la théologie d'Ernest Martin. Quoi de plus net à cet égard que des pensées comme cellesci, qui abondent déjà dans les plus anciens manuscrits de Martin, et où l'on croirait entendre comme un écho anticipé des idées que James devait proclamer bien des années plus tard :

(1877) n y a quelque chose de supérieur à l'intelligence, c'est la vie, dont l'intelligence n'est qu'une fonction... L'intelligence ne peut pas s'élever au-dessus de ce qui la porte et de ce qu'elle doit servir... Nous sommes faits pour agir et non pour penser. Nous pensons, nous devons penser, mais notre pensée doit être subordonnée à notre vie dont elle est une fonction... Chaque fonction a son rang, dont elle ne doit pas sortir ; la pensée sort du sien lorsqu'elle dit : je veux m'exercer indépendamment de tout l'organisme dont je fais partie. Et elle le dit quand elle veut se rendre un compte exact de ce qui est, avant de permettre à la sensibilité et à la volonté de jouer leur rôle...

(1878) Chacun est porté, quand il réfléchit, quand il pense, à n'avoir égard qu'à ce qui peut se formuler en une pensée nette ; or que de réalités dans la vie qu'il est impossible de

réduire à un mot usuel, ou même à une proposition péremptoire... Tout ce qui n'est pas clair et défini n'existe pas pour la science ; or il existe dans la vie une foule de choses qu'on ne sent ni claires ni définies, et dont il faut tenir grand compte sous peine d'aller se briser contre elles... Tout but assigné à la vie est étroit et mesquin s'il est autre chose que la vie elle-même, la vie pleine, harmonique, parfaite. Or la vie n'est pas une idée, c'est un acte.

(1886) Tous les grands problèmes philosophiques qui sont agités dans les esprits ne sont que des parties du problème souverain de la vie; ce problème n'est pas résolu; nous sommes en train de le résoudre chacun pour soi tous les jours par le choix de notre volonté. Les solutions philosophiques sont toujours sous la dépendance plus ou moins directe de cette solution intime et pratique....

Quant à Gourd, sous l'enveloppe d'une dialectique extrêmement abstraite, qui ne devait guère être du goût de James, il nous a laissé une philosophie très originale, fondée toute entière sur un principe de valeur librement adopté (l'agrandissement de l'esprit), ce qui est du pur pragmatisme et entraîne, en dépit des différences de terminologie, d'importants points de contact entre son système et celui de James, bien qu'ils fussent complètement indépendants Tun de l'autre.

Au total, nous sommes un peuple de pragmatistes-nés, anti-intellectualistes d'instinct, et dont la sympathie est d'avance acquise à toute philosophie dans le genre de celle de James. Cela s'explique parce qu'il y a certainement des allinîtés profondes et subtiles entre les grands courants de la pensée

philosophique et ceux de l'ordre politique, social, religieux. James a relevé lui-même à diverses reprises que sa conception des choses cadre avec la liberté, la science positive, la démocratie, le protestantisme. En mettant l'accent, disait-il, sur les réalités concrètes, les choses particulières, le détail, l'individuel, les conséquences précises — au lieu des abstractions, des idées générales et des grands principes impersonnels — le Pragmatisme déplace pour ainsi dire le « siège de l'autorité » dans le même sens que l'a fait la réformation religieuse. Et tout comme les mentalités papistes ne voyaient souvent qu'anarchie et confusion dans le protestantisme, pareillement, aux esprits foncièrement intellectualistes le pragmatisme doit faire l'effet d'une philosophie de camelote, d'un pur fatras. Pourtant, concluait-il, les pays protestants ont continué à vivre, à se développer, à prospérer, d'où l'on peut augurer qu'il en sera de même de ce « protestantisme philosophique » qu'est le Pragmatisme.

Quittons maintenantle Pragmatisme, qui peut s'allier à beaucoup de systèmes différents, pour aborder les conceptions particulières et personnelles auxquelles il était intimement uni chez William James. Et plaçons-nous d'emblée au cœur même de la philosophie de ce penseur, au carrefour central d'où

rayonnent les chemins dans toutes les directions : je veux parler de son Empirisme radical ou de sa doctrine de la pure Expérience.

Pour en bien saisir l'originalité, il faut se rappeler que de tout temps les philosophes se sont partagés entre deux tendances opposées, le Rationalisme et l'Empirisme, selon qu'ils avaient d'instinct plus de confiance, pour atteindre la réalité vraie, dans le travail de la raison ou dans les enseignements de l'expérience (externe ou interne), dans les Idées ou dans les Faits, dans ce qui est « conceptuel » ou ce qui est « perceptuel ». Nous avons vu que d'emblée James s'est rattaché à la seconde tendance, qui est presque un héritage de race chez les penseurs anglo-saxons. Mais il estimait que ses prédécesseurs n'avaient pas su pousser leur méthode jusqu'au bout, et qu'au lieu d'en tirer tout ce qu'elle peut fournir, ils l'avaient souvent trahie pour tomber, à l'égal des pires rationalistes, dans les errements de l'abstractionnisme vicieux. A ces empiristes inconséquents ou manquant de souffle, aussi bien qu'à tous les rationalistes, James oppose son Empirisme radical, qui fait coïncider sans réserve la Réalité avec l'Expérience et l'Expérience avec la Réalité. « Tout ce qui est expérience est réel, tout ce qui est réel est expérience »^ : telle est la

' Le verbe expériencer commence à être usité en français pour rendre l'anglais to expérience. Expérience veut dire senti, perçu, éprouvé, vécu — dans le sens de l'allemaDd erleben, Erlehnis (plutôt que de Erfahrung).

formule dans laquelle James eût pu résumer sa doctrine (peut-être d'ailleurs l'a-t-il fait), sans son aversion pour les propositions générales qui ont un faux air de dogmes ou de principes absolus; et par là, il aurait excellement marqué sa position au faîte de l'Empirisme, faisant pendant au sommet suprême du Rationalisme que couronne l'aphorismehégélien: « Tout te qui est rationnel est réel, tout ce qlii est réel est rationnel. »

Examinons rapidement l'attitude de James dans quelques-uns des principaux domaines de la philosophie, afin de mieux comprendre en quoi son empirisme va plus loin que celui de ses devanciers et mérite bien cette épithète de radical à laquelle il tient tant'.

I. — En psychologie tout d'abord, les empiristes les plus résolus, comme Hume ou Stuart Mill, après avoir par l'introspection décomposé notre vie mentale en ses données élémentaires (sensations de toutes sortes), ont conclu de la distinction de ces données pour l'analyse à leur séparation originelle dans la réalité, et se sont alors trouvés dans l'impossibilité de reconstituer l'unité de notre conscience au moyen de cette poussière d'éléments isolés*. Ils faisaient ainsi le jeu de leurs adversaires

' Le lecteur qu'effrayerait le caractère un peu aride et abstrus des paragraphes suivants, n'a qu'à lés sauter et à passer directement au Pluralisme, page 95.

• <( Je confesse la difficulté trop forte pour mon entendement», disait déjkHume {Traité de la Nature humaine, trad.

les rationalistes, qui ont toujours déclaré la mystérieuse unité du Moi inexplicable autrement que par un principe métaphysique spécial, l'Ame (ou la Monade, la Substance spirituelle, l'Aperception transcendentale, etc.), chargé d'effectuer la synthèse de cette multiplicité empirique.

A cela, William James réplique que l'âme est une hypothèse doublement inutile. — D'abord elle n'est qu'un mot mis à la place d'une explication; car si vraiment notre conscience se composait d'éléments séparés, on ne voit pas comment un élément de plus, une entité métaphysique échappant à l'observation directe, s'y prendrait pour les réunir en une unité ; ce n'est pas dissiper le mystère que de statuer dans la coulisse un « deus ex machina » qu'on gratifie du pouvoir incompréhensible d'effectuer ce qu'on ne comprend point ! — Mais ensuite, et surtout, l'Ame est superflue, parce que la difficulté pour laquelle on l'invente n'existe pas : il n'est pas vrai que notre vie psychique soit formée d'une multiplicité d'éléments ayant chacun son existence indépendante et qu'il faudrait relier entre eux: car ce que l'expérience immédiate nous offre, c'est une multiplicité donnée d'emblée dans un acte ou un

Renouvier et Pillon, Paris 1878. p. 378). Et Sluart Mill également {Phil. de Hamilton, trad. Gazelles, p. 235) déclarait «paradoxal, une vraie pierre d'achoppement, réellement incompréhensible», le fait qu'une succession d'états de conscience séparés puisse prendre connaissance d'elle-même, en tant que succession , dans un nouvel état de coDScieDce présent.

champ de conscience unique. L'unité est ici aussi primitive que la multiplicité et n'a donc pas à être expliquée plus que celle-ci : il faut se borner à la constater. L'un-multiple, ou le multiple-dansl'unité, voilà le fait.

En d'autres termes, c'est dénaturer la réalité que de comparer notre conscience, comme l'a fait toute l'école empirique, à un aggrégat, une mosaïque d'éléments juxtaposés, un tourbillon de poussière, ou une pluie d'étincelles dans un feu d'artifice, etc. ; la seule image qui répondrait à peu près à l'observation immédiate, serait celle d'un courant continu, d'un fleuve dont les flots se succèdent sans séparalion réelle, en se transformant directement les uns dans les autres. C'est notre pensée abstraite, conceptuelle, procédant par notions fixes et nettement délimitées, qui isole et fige arbitrairement certaines parties de ce torrent de la conscience sans s'inquiéter de leur mouvement réel, de même que la photographie instantanée saisit au vol le galop du cheval ou le passage de l'express et les fixe en une image immobile sur le papier; mais l'image n'est pas l'express ni le cheval, elle n'a rien pu recueillir de la vitesse ou de la force vive qu'ils possédaient dans la réalité. Ainsi en est-il de la différence entre notre vie mentale, telle qu'elle est vécue en fait, et telle qu'elle figure en idée dans nos descriptions et nos analyses logiques.

Par exemple, nous concevons le présent comme un point mathématique, ou une lame de couteau, sépa-

rant le passé, qui n'est plus, de l'avenir qui n'est pas encore. Mais dans la réalité donnée, ces trois choses se fondent l'une dans l'autre sans séparation aucune : chaque moment de notre expérience immédiate est un devenir, une durée, qui enveloppe à la fois en un tout indivisible le présent en train de se changer en passé, et l'avenir que nous sentons déjà poindre dans le présent ; le langage avec ses mots séparés, et la logique avec ses idées arrêtées, sont impuissants à rendre cette réalité fluide et mobile, qui veut être directement vécue pour être vraiment saisie telle qu'elle est. Même là où il nous parait y avoir solution brusque de continuité et simple juxtaposition de deux états successifs — comme lorsqu'une détonation éclate à l'improviste

'' dans le silence — en nous observant bien, nous constatons que le premier état se continue dans le second sans aucune séparation proprement dite, et si nous voulions décrire adéquatement ce que nous éprouvons, il faudrait dire que notre nouvel état

I n'est pas la perception d'une détonation, mais la perception d'une-détonation-qui-vient-de-romprele-silence : car le sentiment ou le souvenir du si-

I lence passé se poursuit comme partie intégrante

[ dans la perception actuelle du bruit.

I En résumé, bien que chaque moment de notre

■ vie, chaque pulsation de conscience, nous présente un contenu multiple, une complexité d'aspects ou d'objets que notre pensée discerne et peut, par abstraction, considérer chacun isolément des autres,

cela ne signifie point que cette pulsation de conscience soit elle-même composée d'une pluralité de morceaux dont il resterait à expliquer la synthèse; ni que l'ensemble de notre vie soit une série de pulsations séparées qu'il faudrait rattacher les unes aux autres, comme les grains d'un chapelet, par le fil caché d'un substratum métaphysique. En fait, la continuité, l'identité, l'unité, de notre conscience ou de notre personnalité sont choses immédiatement et concrètement senties, vécues, expériencées, et par conséquent réelles dans la ttiesure même où elles nous sont données. En les constatant soigneusement et les décrivant tant bien que mal, l'empirisme radical de James se garde à la fois de les perdre de vue comme font les empiristes ordinaires, et de leur chercher une soi-disant explication dans des principes inaccessibles à l'expérience, comme font les rationalistes.

II. — En épistémologie (théorie de la connaissance) , la philosophie de James prend la même position intermédiaire entre les deux extrêmes traditionnels.

Vous savez que dans tout acte cognitif l'analyse découvre une dualité de facteurs : d'une part les intuitions sensibles, les données de la perception ; d'autre part les éléments intellectuels qui nous servent à les relier, telles que les notions d'identité, de ressemblance, de différence, d'espace et de temps, de quantité et de qualité, de causalité, de finalité, de possibilité et de nécessité, de réalité, etc., bref toutes ces idées de relation qiiî sont

comme l'ossature de notre pensée, la charpente logique de nos constructions scientifiques et philosophiques. Or les empiristes ont toujours été fort embarrassés devant ces facteurs intellectuels, dont ils n'arrivaient pas à trouver une origine satisfaisante dans les données des sens, ce qui derechef fournissait occasion aux rationalistes d'en faire des principes antérieurs et supérieurs à toute expérience, sous le nom d'idées innées, concepts à priori, catégories de l'entendement, actes synthétiques de la raison pure, etc. Ici encore James, se basant sur l'introspection, pose en fait que les rapports que notre pensée conçoit entre les données brutes des sens, sont tirés de l'expérience immédiate et vécue aussi bien que les données sensibles elles-mêmes' ; de sorte que ces célèbres catégories intellectuelles, qui ont toujours été la pierre d'angle du rationalisme et la pierre d'achoppement de l'empirisme classique, cessent de l'être avec l'empirisme radical. Car si éthérés et purement rationnels que ces concepts paraissent à l'observation superficielle des logi-

* James ne veut pas dire que dans chaque cas particulier les rapports des choses soient immédiatement perçus tels qu'ils sont, car alors nous serions infaillibles et ne commettrions par exemple jamais le fameux sophisme post hoc ergo propter hoc, qui parfois nous fait admettre un lien de causalité là où il n'y a en réalité que succession fortuite : nous sommes naturellement sujets à l'erreur, et noire expérience doit sans cesse se corriger elle-même en se prolongeant et se développant, ce qui engendre la science. Ce que James veut dire, c'est que si nous nous trompons souvent dans l'application de nos idées de relation, ces idées du

ciens, une psychologie attentive n'a pas de peine à constater qu'ils sont bel et bien puisés dans des faits de conscience dont la réalité concrète est aussi indéniable que celle de n'importe quelle autre donnée d'expérience. C'est que notre vie intérieure est bien plus riche, plus délicate, plus nuancée, plus profonde que ne l'ont admis la plupart des philosophes, tant empiristes que rationalistes ; et scrutée avec suffisamment de pénétration, elle se trouve renfermer une foule d'expériences originelles qui ont échappé aux uns comme aux autres.

Ceci, qui est la grande découverte de William James en psychologie, constitue le fondement de son empirisme radical en épistémologie et en métaphysique. Avant lui, on ne regardait comme données sensibles, ou faits de conscience vraiment éprouvés, que les phénomènes assez frappants par leur stabilité, leur persistance dans la mémoire et l'imagination, pour attirer l'attention du vulgaire et mériter un nom dans la langue, tels que rouge, froid, dur, table, montagne, joie, colère, etc. Et même dans la langue il y a beaucoup de mots, par exemple les

moins ont eu leur source première quelque part dans une expérience immédiate aussi réelle et certaine que peut 1 être une expérience quelconque. Notre idée de connexion causale, par exemple, est tirée de nos expériences indéniables d'activité personnelle, et ce n'est pas de l'employer qui est fautif, mais de l'employer mal à propos ; tout comme en chemin de fer, lorsque nous croyons partir alors que c'est le train voisin qui s'cbraulc, l'illusion ne consiste pas à croire au mouvement, parfaitement réel, mais à le localiser à faux.

prépositions et conjonctions, auxquels on n'aurait pas eu ridée d'assigner un corrélatif vraiment senti ou perçu : ce ne sont pas, pensait-on, des données proprement dites, mais de simples rapports logiques, qui s'expriment par des vocables tels que mais, si, et, parce que, à condition que, donc, car, ni, etc. William James le premier, dans son célèbre mémoire sur « Quelques omissions de la psychologie introspective* », fit remarquer que ces mots, si vides en eux-mêmes qu'ils paraissent, ne sont point indifFérents à notre sensibilité, mais que chacun d'eux, prononcé isolément, nous jette dans une disposition d'esprit, une attitude mentale, une expectative, presque une émotion, parfaitement positive et distincte : on peut dire qu'il y a un sentiment particulier du mais et du */, du ni et du ou, du donc, du à condition que, etc. ; sentiment qui, tout fugitif et inanalysable qu'il soil, simple passage ou mode de transition entre des phénomènes psychiques plus durables, n'en est pas moins précis, concret, réellement éprouvé et — tranchons le mot — expérience, aussi bien que les « états substantifs » les plus accusés (sensations, perceptions, images, souvenirs....). Il est vrai que dans la vie ordinaire nous sommes trop absorbés par ces derniers, à cause de leur importance pratique et de leur permanence relative, pour remarquer les " états transitifs », qui

* On some omissions of inlrospective Psychology. Miad, IX, 1-26 (janv. 1884).

les relient comme le vol ou le saut de l'oiseau d'une branche à l'autre relie les positions fixes où nous le contemplons perché. Mais de même que le transport de l'oiseau, malgré sa rapidité, est un fait aussi patent que ses haltes, de même la quasi-instantanéité avec laquelle nous passons d'une situation mentale à une autre, en prononçant ou entendant prononcer les petits mots de liaison au cours d'une phrase, ne doit pas nous dissimuler la réalité positive et vécue de ce passage.

Ce que je viens de dire des phénomènes de conscience correspondant aux prépositions ou conjonctions, n'est qu un échantillon de ces états transitifs si négligés jusqu'à James, et qu'il a rétablis dans leur plein droit de réalités psychiques à l'égal des états substantifs. 11 en relève bien d'autres exemples encore, qui, sans avoir de représentant dans le dictionnaire, constituent cependant, lorsque nous y réfléchissons, la trame même de notre vie : sentiments de tendances, de significations, d'intentions, d'attitudes intellectuelles et morales, de directions latentes de la pensée, bref de mouvements intérieurs de toutes sortes, que nous désignons d'après le terme auxquels ils aboutissent, en sorte que nous en venons à ne plus remarquer que ce dernier et à perdre de vue le processus transitif, tout aussi réel pourtant, qui y conduit. Si l'on s'évertue, comme l'a fait James et comme la psychologie contemporaine s'y applique de plus en plus, à prendre en considération ces éléments fuyants de notre vie men-

taie, on s'aperçoit que le domaine de ce qui est directement éprouvé et vécu s'étend bien au delà des grosses sensations qui seules avaient frappé les observateurs antérieurs ^ : au bout du compte ce doqfiaine s'étend si loin qu'il finit par tout embrasser, mêmes les catégories intellectuelles, en sorte que dans cette nappe continue du donné et de l'expérience immédiate, il ne reste plus de lacunes ou d'interstices où faire intervenir des éléments d'un autre ordre, tels que les soi-disant principes à priori des rationalistes.

ni. — Il reste toutefois une notion épistémologique suprême qui semble faire exception et ne pas pouvoir se ramener à l'expérience, à savoir la notion même de « la vérité » ou de la relation de la connaissance à son objet. N'est-ce pas, en effet, l'essence de toute connaissance d'avoir un objet, c'està-dire de viser un quelque chose qui est au delà d'elle, autre qu'elle, transcendant à elle; et n'est-il pas évident que cette relation-là, la relation cognitive ou noétique, est de nature purement conceptuelle, absolument hétérogène et irréductible aux faits perceptuels, donnés, expériences, lesquels sont, simplement, mais ne visent rien au delà d'eux-

* Voir par exemple, sur ce sujet, le travail de P. Bovet : L'étude expérimentale du Jugement et de la Pensée, Archives de Psychologie. VIII. 9-48 (octobre 1908). Le Congrès international de Psychologie a émis le vœu que la « Psychologie de la Pensée » — quasi ignorée avant James — soit mise à l'ordredu jour de sa prochaine session (aux Etats-Unis, 1913).

mêmes ? La fonction de connaître, ou l'idée de vérité qui y est impliquée, ne suffit-elle pas en conséquence à réfuter péremptoirement l'empirisme radical ? — Cette question a beaucoup préoccupé James. Il l'a étudiée sous toutes ses faces, en de nombreux articles, réunis ensuite en un volume^ dont le but est de remplacer la conception intellectualiste de la vérité, où il n'aperçoit qu'un creux verbiage, par la conception pragmatiste qui seule répond aux faits et cadre parfaitement avec l'empirisme radical. — Ce sujet étant un peu ardu, je tâcherai de vous faire saisir la pensée de James à l'aide d'un exemple élémentaire.

Occupé à ma table de travail, j'entends du bruit dans le vestibule et je reconnais la voix de mon ami Paul. En quoi consiste la vérité de ma pensée « c'est Paul qui est là » ? — La vérité de cette pensée consiste évidemment dans sa conformité avec son objet, c'est-à-dire avec le fait que c'est bien Paul, et non un autre, qui est dans le vestibule. — Bien entendu, réplique le pragmatiste ; mais ce terme vague et général de conformité (ou ses équivalents correspondance, accord, adéquation, etc.), quesignifie-t-il au juste dans le cas particulier?

Dans le cas particulier, répondront sans doute plusieurs d'entre vous, il signifie que si je vais au vestibule, j'y trouverai Paul en effet; c'est-à-dire

■ The meaning of Truth : a seqiiel to « Pragmatism », XXII et 298 p., New- York, 1909.

que je le verrai, lui toucherai la main, causerai avec lui, et constaterai ainsi directement que je ne m'étais pas trompé en croyant reconnaître sa voix de loin. — A labonneheure, vous dira James. Votreclair bon sens vous l'ait tomber tout droit sur la définition pragmatique du vrai, et donner raison, du même coup, à l'empirisme radical : la vérité de ma croyance à la présence de Paul consiste en ce qu'elle se véi'ifie par une succession d'expériences concrètes et immédiatement vécues : ayant entendu la voix de Paul, je me suis levé de ma chaise, j'ai été à la porte de ma chambre, je l'ai ouverte, je suis venu au vestibule, et j'ai vu, touché, perçu pleinement la présence de mon ami Paul. En d'autres termes, mon expérience initiale (audition de la voix de Paul) m'a conduit, par une série d'autres expériences toutes assignables et nettement définies, à mon expérience finale, qui est l'accomplissement de ce qu'annonçait et faisait prévoir la première*. Et vous voyez bien qu'en tout cela il n'y a qu'un tissu d'expériences, reliées les unes aux autres par des transitions expériencées également, sans que nulle part on ait affaire à une soi-disant relation purement conceptuelle de la pensée à un objet transcendant ! Mais ici les intellectualistes protestent: — Vous venez de commettre la plus impardonnable confu-

' Par brièveté, je ne considère que le cas où la vérillcalion se poursuit jusqu'au bout, et je laisse de côté la théorie de James sur les substituts conceptuels d'expériences possibles, dont nous nous contentons le plus souvent.

sion qui se puisse, en mettant la charrue devant les bœufs et prenant l'effet pour la cause : franchement, ce n'est pas parce que votre idée de la présence de Paul au vestibule s'est vérifiée qu'elle était vraie, mais c'est parce qu'elle était vraie que vous avez pu la vérifier. Quant à demander en quoi sa vérité, sa conformité avec son objet, consiste dans le cas particulier^ cela est tout bonnement inepte : les cas particuliers diffèrent par la nature des pensées et des objets, non par celle du rapport qui unit les unes aux autres, car il va de soi que ce rapport — du moment qu'il est ce qu'il doit être, c'est-à-dire la vérité et non pas l'erreur — est toujours le même, identique, universel, éternel, immuable, unique, et indéfinissable autrement que par son nom ineffable et auguste entre tous... la Vérité, quoi ! Et que la vérité soit antérieure à toute vérification, qu'elle constitue l'essence intrinsèque et inaliénable de toute proposition vraie, c'est ce qui saute aux yeux et ne devrait pas avoir besoin d'être rappelé. En voulez-vous une preuve ? De ce couple de contradictoires « Mars est habité. Mars n'est pas habité », la logique nous enseigne que forcément l'une est vraie et l'autre fausse ; il est sans doute regrettable que nous ne sachions pas laquelle, mais cela n'y change rien : celle qui est vraie l'est en elle-même, indépendamment de nos vérifications impossibles, et on peut dire qu'elle l'a toujours été et le sera toujours, car l'état de Mars aurait beau changer, cela n'influerait en rien sur l'éternelle vérité de la

proposition exprimant ce qu'est cet état en l'an de grâce terrestre actuel. 11 n'est pas même nécessaire qu'une proposition soit pensée pour qu'elle soit vraie : ne savez-vous pas que dans tous les couples possibles de propositions contradictoires, même dans ceux qui ne sont pas encore venus à l'esprit de qui que ce soit et qui n'yviendront peut-être jamais, il y en a nécessairement une qui est vraie? Et les scolastiques n'avaient-ils pas déjà, en réunissant virtuellement toutes ces propositions vraies, formé le concept de la Vérité complète, totale, absolue, dont toutes les vérités partielles que nous découvrons ne sont que des bribes infinitésimales... —

Mais les protestations de l'intellectualisme n'ont aucune prise sur James. Il ne voit que des mots, une chimère abstractionniste, dans cette théorie platonicienne qui fait de la Vérité une sorte de royaume intermédiaire, antérieur à toute connaissance effective, et planant comme une nébulosité impalpable entre la Réalité d'une part et la Pensée de l'autre. Pour lui, il n'y a que ces deux choses (d'ailleurs faites de même étoffe, d'expérience), et le terme de vérité n'exprime point un rapport transcendant et indéfinissable avec quelque sphère indépendante de nous, mais il désigne des relations, toujours particulières et concrètement vécues, entre différentes portions de notre expérience même. En soi et au moment où il a lieu, un état de conscience, un fragment de vie (tel que : entendre la voix de Paul) n'est ni vrai, ni faux: il esty purement et simplement, et

porte l'évidence immédiate de sa réalité. Mais si cet état initial aboutit, par une série d'intermédiaires concrets (me lever, aller au vestibule), à une nouvelle expérience qui est ressentie comme son épanouissement, sa floraison, sa pleine confirmation (la vue directe de Paul) — ou au contraire comme sa faillite et son avortement (me trouver en face d'un étranger dont j'avais pris la voix pour celle de Paul) — alors il est rétrospectivement jugé vrai (ou faux) du point de vue de l'expérience actuelle, qui, elle, n'est ni vraie ni fausse en soi, mais es^ ce qu'elle est (la présence immédiate de Paul, ou d'un étranger) '. Bref, la vérité n'est pas pour James, comme pour l'intellectualisme, une qualité intrinsèque mais indéfinissable de certaines propositions ; c'est quelque chose d'extrinsèque, d'adventice, qui vient s'ajouter à une donnée d'expérience, et qui consiste en certaines relations concrètes survenant entre cette donnée et le cours ultérieur de l'expérience.

Quant aux vérités qu'on apprend toutes faites — comme: le plomb fond à 330°, l'exercice fortifie la santé, le carré de l'hypothénuse est égal etc., — ce sont des résumés d'expériences passées, des formules desséchées qui ne reprennent vie que lorsqu'elles

' Cette expérience pourra à son tour devenir rétrospectivement vraie ou fausse par rapport à quelque nouvelle expérience ultérieure qui la confirmera ou la renversera (par exemple si je reconnais de plus eu plus les manies habituelles de Paul — ou si je m'aperçois soudain que c'est Jacques qui s'est déguisé en Paul pour s'amuser, etc.).

interviennent activement dans quelque circonstance présente pour inspirer notre conduite matérielle ou intellectuelle; et alors leur vérité consiste de rechef dans leur succès pratique, dans leur eflicacité à nous guider vers des expériences nouvelles satisfaisantes, ce qui les vérifie à nouveau. (Comp. plus haut, p. 36). Je renonce à vous exposer convenablement, en quelques minutes, toute la doctrine de James sur la notion de vérité ; ce que je viens d'en dire suffît à vous donner un aperçu de la façon dont il arrive, en substituant le point de vue pragmatique au point de vue intellectualiste, à faire concorder la théorie de la connaissance avec son empirisme radical.

IV. — En métaphysique enfin, beaucoup de ceux qui se réclament le plus bruyamment de la méthode de l'expérience se conduisent en purs rationalistes lorsque, pour expliquer soi-disant le monde des phénomènes, ils imaginent derrière lui quelque chose d'autre qui lui servirait de substratum ou de soutien, une réalité ultra-phénoménale ou transexpérimentale, un .\bsolu caché au fond du relatif, tel que l'Inconnaissable de Spencer, la Force-Matière de Bùchner, la Substance de Hîeckel, ou encore, dans le camp idéaliste, le Dieu ou Penseur omniscient de Royce, etc. F^'empirisme radical de James rejette tous ces principes métaphysiques, aussi arbitraires et inutiles à ses yeux que l'Apriori en épistémologie ou l'Ame en psychologie.

En eflet, outre que ces fictions ne nous fournissent l'explication précise d'aucun phénomène, puis-

qu'on n'en peut jamais rien déduire de particulier et de concret, elles ne prêtent qu'un appui illusoire au monde empirique, qui n'en a que faire et se suffît parfaitement à lui-même. A quoi bon prétendre le soutenir ou le consolider par une réalité mystérieuse et inaccessible située au delà, laquelle en exigerait aussitôt une autre pour s'y étayer à son tour, et ainsi de suite à l'infini; car où s'arrêter ? La mythologie hindoue fait reposer le monde sur un éléphant, qui repose sur une tortue, qui ne repose sur rien; puisque c'est à ce rien que l'on aboutit inévitablement tôt ou tard, n'est-ce pas plus raisonnable de supprimer la tortue et l'éléphant hypothétiques et de reconnaître que le monde de l'expérience se tient debout tout seul, sans nul support étranger ? Quel enfantillage de la part des métaphysiciens que de vouloir expliquer la réalité donnée par une réalité supposée, dont on ne réussit à se faire aucune idée sauf par des symboles empruntés à la première, et qui en fin de compte devrait elle-même être admise comme un simple fait contingent et inexplicable ! Car pour ce qui serait de fournir une déduction logique du réel quel qu'il soit, de montrer comment l'Etre est sorti du Néaut, d'établir la nécessité du monde ou de Dieu, il y faut renoncer d'emblée. Nous sommes aujourd'hui bien revenus des tours de passe-passe par lesquels la dialectique hégélienne se flattait d'accomplir ce miracle; une philosophie sincère ne se mêle plus de dévoiler la façon dont ce qui

existe s'y prend pour exister : elle accepte la réalité déjà là et se propose seulement d'en étudier les détails et les caractères, mais non d'en expliquer la présence, laquelle restera toujours un fait énigmatique, alogique, irrationnel, impénétrable pour notre pensée. Pourquoi y a-t-il quelque chose plutôt que rien, et pourquoi ce quelque chose est-il ainsi plutôt qu'autrement, cette question n'est susceptible d'aucune réponse (ce qui d'ailleurs ne l'eitipéchera jamais de se poser involontairement à tout homme qui réfléchit). Cela étant, James estime que les philosophes sérieux doivent s'en tenir au domaine exclusif de l'expérience donnée — mais sans en rien omettre — et qjie tout ce qui n'en fait pas partie doit être banni de leurs préoccupations'.

Après les développements dans lesquels je viens d'entrer, vous comprendrez plus facilement l'esquisse très concise que James nous a laissée de son empirisme radical, lequel, suivant lui, consiste en trois points : un postulat, suivi d'une constatation, couronnée par une généralisation*.

1° Le postulat, ou la convention préalable qu'il met à la base de toute discussion, c'est que « les philosophes ne doivent parler que de choses susceptibles d'être définies en termes tirés de l'expé-

' Pour être radical, dit-il quelque part, l'Empirisme ne doit admettre dans ses constructions aucun élément qui n'ait pas été directement expérience, ni en exclure aucun élément directement expérience.

' Voir The Meaning of Truth, préface, p. XII et suiv.

rience. (Des choses d'une nature inexpériençable, il se peut qu'il en existe tant qu'on voudra, mais il est clair qu'échappant à toute prise de notre part elles ne sauraient rentrer dans le cadre des débats philosophiques.) » — Ce postulat élimine d'emblée du champ de la discussion les entités métaphysiques telles que l'Inconnaissable, l'Absolu, la Choseen-Soi, etc., qui par définition sont situées en dehors de toute expérience possible. L'empirisme radical de James coïncide par là avec le phénoménisme de Renouvier et de maints penseurs modernes, mais il s'en sépare par le trait suivant.

2" Le point de fait, c'est que « les rapports tant conjonctifs que disjonctifs (les connexions et les séparations) des choses entre elles sont affaire d'expérience particulière et directe, tout autant, ni plus ni moins, que les choses elles-mêmes. » — Ceci résume ce que nous avons vu plus haut sur la nature des catégories soi-disant intellectuelles, qu'on a coutume d'opposer aux phénomènes comme un élément d'une autre nature destiné à les relier. James a constaté que cette différence de nature n'existe pas : ce qui est conceptuel est homogène à ee qui est perceptuel, les idées et les choses sont « consubstantielles », c'est-à-dire faites de la même étoffe, à savoir d'expérience.

3° De la constatation précédente, James conclut par généralisation que toutes les portions de notre monde phénoménal sont en continuité les unes avec les autres, sans qu'aucun principe étranger soit

nécessaire pour leur servir de ciment ou de soutien: « Les parties de l'expérience tiennent ensemble, de proche en proche, par des relations qui font ellesmêmes partie de l'expérience; l'Univers, tel que nous l'appréhendons directement, possède par luimême une structure continue et concaténaire, où tout s'enchaîne sans avoir aucunement besoin d'un support connectif extérieur trans-empirique. »

Vous voyez. Messieurs, que les trois articles que James distingue dans son Empirisme radical convergent vers le même résultat, qui est de nous débarrasser complètement de tout ce qui n'est pas expérience. Cela revient à exorciser définitivement de la philosophie ce démon fatal de l'Absolu dont elle a été si longtemps possédée, cette sorte de vampire qui suçait le sang de notre vie, puisqu'en revendiquant pour lui toute réalité véritable, il n'en laissait point à l'ordre empirique et temporel des choses, qui est pourtant le théâtre et la substance même de nos luttes, de nos intérêts et de nos affections, de nos efforts, bref de toute notre existence pratique et journalière.

Que si maintenant vous me demandiez des éclaircissements plus circonstanciés sur la nature de cette « Expérience » que James substitue, comme étant la réalité vraie, aux principes traditionnels des métaphysiciens absolutistes, à la Matière, la Substance, l'Idée, etc. ; ou si vous la soupçonniez de n'être qu'un nouveau mot mis à la place de ces anciens, — • je ne pourrais que vous renvoyer à vous-même et à

votre « expérience » actuelle pour que vous la saisissiez sur le fait : vous y trouverez, non pas certes toute la réalité de l'Univers, mais du moins un bon échantillon, un exemple direct, un fragment authentique et plein, de ce qu'est cette réalité.

En cela, l'empirisme de James est aux antipodes des métaphysiques courantes. Sans doute, Expérience est un mot — nous ne pouvons pas parler sans mots — tout comme Substance, Matière, Idée, etc. ; mais tandis que ces derniers vocables, dans la langue de leurs adeptes, recouvrent quelque chose de prodigieusement abstrait, caché, lointain, que nous n'atteignons qu'en pensée ou ne pouvons nous figurer que symboliquement, l'Expérience ou la Réalité, chez James, désigne au premier chef la chose la plus concrète, la plus positive, la plus immédiatement et directement donnée qui se puisse. à savoir notre moment présent lui-même, V Erlebniss actuel total, tel que nous le vivons dans toute sa complexité et sa plénitude : cette salle, avec sa chaleur et ses lumières qui nous éblouissent, les sensations internes provenant de notre organisme, les paroles que nous entendons ou prononçons, les idées et les sentiments qu'elles éveillent en nous, les distractions qui nous assaillent, la conscience plus ou moins nette de notre personnalité, de « qui et où nous sommes » et de nos dispositions intimes. etc., etc. Dans la vie ordinaire, il nous arrive de nous oublier nous-mêmes et de ne considérer comme réels que les objets qui nous occupent spécialement

pour l'instant, les fleurs, les courbes du second degré, ou la succulence d'un mets, suivant que nous faisons du jardinage, des mathématiques ou un bon dîner. Mais en tant que philosophes empiriques, nous sommes tenus de ne rien négliger, et de nous rappeler l'incapacité de toute formule à rendre adéquatement ce dont l'essence consiste précisément à être, non pas exprimé ou décrit, mais directement éprouvé. Avec cette précaution, (m peut résumer en gros l'Expérience ou la Réalité dans cette définition que James en donne quelque part : « un champ de conscience, comprenant ses objets en tant que sentis ou pensés, plus une attitude à l'égard de ces objets, plus le sentiment d'un moi auquel cette attitude appartient. »

Le moment actuellement vécu, dans son intégralité concrète et fluente où le présent insensiblement se mue en passé et cède à l'avenir, voilà donc pour chacun de nous le pivot de toute réalité, le centre de toute notre connaissance du reste des choses'. De ce centre, l'esprit procède à une double extension : d'une part, embrassant dans mes souvenirs ou mes prévisions le passé et l'avenir plus éloignés, je prolonge virtuellement mon expérience personnelle bien au delà du court fragment de durée qui constitue mon présent immédiat; d'autre part, ne

' « Mein Jelzt uud Hier ist derlelzte Angelpunkl fur aile Wirklichkeit, aiso aile Krkennliiiss. » James cite cet aphorisme de 1 éminent psychologue et philosophe de Munich, M. Lipps, comme répondant bien à son idée.

me croyant pas seul au monde, j'imagine tant bien que mal la vie intime des autres êtres. Mais si loin que se porte ma pensée dans Tunivers, je ne sors pas du domaine de l'expérience, actuelle ou possible, de moi ou d'autrui. Même les choses dites matérielles, cette table, les molécules et les atomes qui la constituent, les pierres, etc., — si elles sont plus que des perceptions et des représentations pour nous, si elles existent en soi — ne peuvent être conçues que comme des consciences, c'est-àdire des expériences encore, aussi confuses et obscures qu'il vous plaira, mais enfin de même nature que les nôtres.

Il semble d'après cela qu'on pourrait faire rentrer la métaphysique de James dans le Panpsychisme', puisqu'elle ne voit partout qu'expérience, et qu'une expérience inconsciente est un non-sens. Mais ce serait, je le crains, forcer la pensée de James ; car, quoique se montrant toujours très sympathique au panpsychisme, il ne s'y est jamais explicitement rallié, et surtout l'expérience pure, dont il estime qu'est faite la réalité, n'a suivant lui rien de psychique, rien de conscient, au sens ordinaire du

' Le PaDpsychisme est la doctrine qui rejette l'existence métaphysique du monde matériel en tant que matériel, et qui admet que tout notre univers, minéral aussi bien que végétal et animal, consiste au fond en réalités immatérielles, psychiques, mentales, conscientes, soit sous forme individualisée et plus ou moins personnelle, soit à l'état encore disséminé, amorphe ou diffus (« mind stuff», atomes psychiques, etc.).

terme. Voici, si je ne me trompe, comment il entend la chose :

Il ne faut pas identifier notre expérience immèdiatCy celle que nous avons par exemple à l'instant actuel, avec l'expérience pure^ qui s'y trouve contenue et en est comme létofFe première, toujours présente, mais qu'il est impossible de discerner telle quelle sous l'apprêt que nous lui faisons subir à notre insu. Pour nous, en effet, héritiers du long travail de la pensée humaine, l'expérience immédiate est déjà toute pénétrée de croyances invétérées et de distinctions logiques — celles du moi et du nonmoi, des corps et des esprits, des choses réelles et des choses pensées, des objets permanents et de leurs rapports variables, des causes et des effets, etc. ; — et il nous serait aussi difficile de tracer dans notre champ de conscience la ligne de démarcation entre ce qui est donnée brute ou expérience pure, et ce qui est interprétation intellectuelle ou pensée, que de distinguer, dans un panorama d'exposition, l'endroit où les objets réels du premier plan se relient à la toile peinte du fond. Peut-être l'expérience pure, vierge de toute élaboration conceptuelle, existe-t-elle — et encore! — chez le nouveauné, et dans quelques états spéciaux (comme le réveil d'un évanouissement, certaines phases d'extase ou de narcose, etc.) ; mais, abstraction faite de ces cas exceptionnels, elle n'est plus pour nous qu'une sorte de limite inatteignable, dont nous approchons seulement plus ou moins en tâchant de vivre le moment

présent sans y réfléchir, de nous abandonner à la sensation dénuée d'idée, de rentrer dans la donnée de conscience la plus élémentaire et primordiale possible. Or, le point à noter, c'est que, tandis que la plupart des philosophes conçoivent cette donnée primordiale, origine de toute vie psychique, comme un état purement subjectif, d'où l'évolution ultérieure fera peu à peu sortir (on ne sait comment) l'idée d'un non-moi et la représentation du monde extérieur — pour James au contraire, les faits primordiaux, les expériences pures, sont complètement objectifs, simples phénomènes de « sciousness » et non de «consciousness* ». Cela signifie qu'à ses yeux la distinction du moi et du non-moi, impliquée dans le terme de « conscience » et dont nous ne pouvons plus nous affranchir à l'état normal, n'est pas primitive, mais résulte d'une construction subséquente, d'un triage ou classement conceptuel parmi les expériences pures du début.

Comme il s'agit là de questions fort obscures et où la pensée de James me paraît d'ailleurs être restée flottante, je ne m'y arrête pas davantage, et je me

' M. Baudin.dans sa traduction de la Psychologie de James, a adopté le mot à'escience par opposition à conscience pour désigner cette sorte de connaissance dépouillée de tout caractère subjectif. On peut s'en faire une idée par ce que les mystiques, et certains sujets qui ont été soumis à l'action des anesthésiques (surtout du protoxyde d'azote), racontent d'un état où tout sentiment du moi serait aboli et où régnerait seule l'intuition purement objective de la présence de quelque chose (le monde, Dieu, ou quoi que ce soit).

borne à insister sur le trait essentiel qu'il relève dans la réalité telle que nous la saisissons en notre expérience immédiate : je veux parler de ce caractère de fluidité, de mouvement, de transformation continue, de richesse exubérante, de croissance et de prolifération perpétuelles, bref, de devenir incessant, qui défie toutes nos descriptions ou définitions logiques, et qu'il faut prendre sur le fait, en vivant, si l'on veut savoir de quoi il s'agit. Mais ceci nous amène à d'autres aspects de la philosophie de James.

L'empirisme radical conduit tout droit à la négation du monisme, au pluralisme. Car s'il y a quelque chose d'empiriquement évident, c'est bien la pluralité, la diversité, la multiplicité des phénomènes et l'impossibilité de les ramener à cette unité absolue que proclament les philosophes monistes. Il est vrai que dans le chaos au premier abord inextricable de cet univers, notre science découvre et notre action tend à introduire certains éléments d'ordre, des rapports toujours plus étendus et nombreux, un degré croissant de systématisation et d'harmonie. Mais ce travail d'unification scientifique ou pratique, si loin qu'on le pousse, n'arrive pas, en fait, à supprimer les différences, incompatibilités, oppositions, qui de toutes parts continuent à nous crever les yeux. « Ma poche, disait James,

n'a rien de commun avec le portefeuille de M. Morgan [le célèbre milliardaire], ni les livres que j'écris avec les pensées du roi d'Angleterre. » Il suffirait de cela pour réfuter le monisme, qui perd toute signification s'il tolère la moindre fissure dans son Univers-Bloc. Le pluralisme, au contraire, s'accommode d'autant de corrélation et d'unité que l'on voudra entre les choses, pourvu qu'on laisse à celles-ci leur individualité, qu'on ne les fasse pas se confondre, ou se télescoper en quelque sorte les unes dans les autres jusqu'à n'en être plus qu'une seule, comme l'exige le monisme.

En fait, le pluralisme s'impose à nous avec une telle contrainte qu'il faut la naïveté de l'autruche pour s'imaginer lui échapper en plongeant sa tête dans le mystère d'un principe unique, que ce soit la Substance, l'Energie, 1 Idée, l'Inconscient, l'Omniscient, Brahma, ou tout autre. Cet Absolu, qu'on affirme être la seule réalité en soi dont la multiplicité empirique ne serait que la manifestation apparente, reste une supposition indémontrable, une pure affaire de foi. Aussi les partisans du monisme, s'ils veulent justifier leur dogme, ne peuvent-ils le faire que par cette méthode pragmatique qu'ils abominent, à savoir par la satisfaction esthétique ou mystique, l'espèce d'extase intellectuelle où les plonge la contemplation de cette Unité absolue, au sein de laquelle sont censées s'effacer toutes les diversités, se concilier toutes les oppositions, s'apaiser toutes les tourmentes de l'expérience humaine.

Le monisme exerce en revanche une répulsion invincible sur les tempéraments de moralistes et d'artistes comme celui de James, que les tentatives d'unification logique à tout prix laissent froids, et dont l'intérêt vivant s'attache aux réalités individuelles, à la variété concrète des choses, à tous les conflits où un cœur généreux se sent appelé à prendre parti. Entre ces deux appréciations pragmatistes, c'est à chacun de se décider. 11 se peut naturellement que l'hypothèse moniste ait raison au fond, et que la diversité de ce monde ne soit qu'un petit jeu d'illusionisme auquel se complaît l'Absolu. Mais, sans nier cette possibilité théorique, James, en ce qui le concerne, adopte résolument l'hypothèse pluraliste, la seule qui cadre avec son empirisme radical — et avec son moralisme.

.- A ses yeux, l'univers entier se compose, un peu à la façon de ce que nous voyons dans sa portion humaine, d'une quantité illimitée d'êtres individuels, ayant chacun son existence propre, réelle, indépendante ; mais ils peuvent nouer des relations de tout genre les uns avec les autres, et créer ainsi entre eux un réseau de rapports s'agrandissant sans cesse. L'unité, ou plus exactement l'union, dans un tel monde, n'est pas à l'origine, mais elle se fait peu à peu, et il n'est point certain qu'elle devienne jamais complète : il n'y a aucune impossibilité à ce qu'il reste toujours en dehors d'elle des réalités réfractaires ou hostiles à son organisation. Ce risque ne se présente pas dans le monisme, où il ne saurait y

avoir d'être particulier isolé, chacun n'existant que que par ses relations avec tous les autres et n'étant rien sans eux.

Vous saisissez la différence entre les deux conceptions opposées. — Dans l'univers du monisme, le Tout préexiste aux parties qu'il engendre, et qu'il domine de manière à former éternellement un système parfaitement clos et complet, un cosmos dont tous les détails sont solidaires les uns des autres, comme une sphère où chaque élément a son existence, sa place, sa nature, sa fonction assignées par l'ensemble, et en dehors de laquelle il n'y a rien qui puisse venir augmenter ou diminuer sa cohésion. — Dans l'univers pluralistique, ce sont les parties qui préexistent au Tout, lequel se trouve toujours inachevé, incomplet, fabriqué à l'aventure par addition successive de pièces et de morceaux indépendants. On peut le comparer à une société de coopération ou à une république fédérative, sans cesse ouverte à l'accession de nouveaux membres comme exposée aux attaques du dehors, et dont le pacte, oeuvre des contractants, est perpétuellement sujet à revision de leur part; — l'univers du monisme étant au contraire une monarchie où tout serait fixé, hiérarchisé, administré d'une façon immuable, et dont le fonctionnement, réglé en papier de musique, absorberait l'activité complète de chacun sans laisser à personne le moindre instant d'indépendance : tous fonctionnaires, et rien que cela.

Le pluralisme suscite toutefois une difficulté dont

PLURALISME Vfê

le monisme se tient pour exempt : c'est celle de l'entrée en relation de ces existences indépendantes, ou de la composition des consciences, selon l'expression de James. Comment des individus séparés, des courants d'expérience différents, peuvent-ils en venir à coïncider sur certains points, à se rencontrer, à avoir des objets et un univers communs? Comment comprendre, par exemple, que lorsque je vous montre ce livre, nous puissions tomber d'accord sur sa présence en ce point de l'espace et sur ses propriétés, grandeur, couleur, titre, accord qui prouve que nous percevons tous le même livre, malgré la diversité subjective des sensations tactiles ou visuelles qu'il procure à ses divers spectateurs suivant leur position ? Pareillement, nous ne doutons pas que tous les hommes ne , voient la même lune, ne discutent sur le même unif vers, etc. Comment se fait-il donc qu'un même objet puisse ainsi faire partie de plusieurs champs de conscience différents, leur servir de point de contact ou dintersection, être pour eux une expéf rience o co-terminale » ?

Ce problème, dont heureusement le sens commun ne s'embarrasse guère, a beaucoup préoccupé les philosophes, qui en ont tenté des solutions aussi diverses que peu satisfaisantes. — L'idéalisme solipsiste supprime la difficulté en disant qu'il n'y a rien au delà de mes représentations, et que ce livre aussi bien que mes honorables auditeurs n'ayant aucune réalité en dehors de la conscience que j'en ai, il n'y a pas à parler de la rencontre de

leurs existences séparées. Cette théorie, qui jouit du privilège d'être irréfutable, a le défaut de n'être en fait admise par personne, et James a toujours estimé que c'est manquer à la fois de bon sens et de sincérité que de soutenir des doctrines auxquelles on ne croit pas. Pour lui, il n'a jamais cessé de se déclarer réaliste, c'est-à-dire ne mettant pas en doute l'existence en soi, non seulement des consciences humaines, mais aussi des livres, de la lune, du monde entier (quitte, naturellement, à interpréter autrement que le vulgaire la réalité des objets prétendus matériels). — Le spiritualisme traditionnel se tire d'affaire en invoquant les facultés de l'Ame : Pourquoi nos âmes, quoique indépendantes les unes des autres, n'auraient-elles pas la faculté d'entrer en rapport soit entre elles, soit avec le monde physique, et de percevoir par conséquent la même lune et les mêmes livres ? Théorie très simple, qui revient, comme celle des vertus dormitives de l'opium, à répéter sous d'autres mots le fait qu'on prétend expliquer. — Le monisme idéaliste, à son tour, résout la difficulté par sa doctrine de la conscience universelle, ou du Penseur omniscient, qui, embrassant en soi-même toutes nos consciences individuelles, leur sert de trait d'union et fonde leur accord... là où il a lieu. Mais on ne gagne pas grand chose à cette explication, car aussitôt se présente le problème inverse parfaitement insoluble : Comment l'Etre unique a-t-il pu perdre la tête au point de s'éparpiller en une poussière de

consciences individuelles qui passent leur temps à se combattre ou à s'ignorer les unes les autres ? — Le matérialisme, enfin, ne comprend pas même ce dont il s'agit et répond tare pour barre, selon son habitude, en s'imaginant élucider les questions philosophiques et psychologiques par le jeu des vibrations cérébrales.

Quant à James, il a ruminé vingt ans sur ce problème du commerce et de la fusion des consciences, partagé qu'il était entre la difficulté logique de concevoir le fait, et l'évidence invincible de sa réalité, que la méthode même du pragmatisme et de l'empirisme radical lui interdisait de mettre en doute. Car enfin, ces mutuelles prises de contact, ces identifications incessantes de nos individualités mentales, éclatent à chaque instant dans tous nos rapports avec nos semblables ; sans parler de domaines spéciaux, comme celui de la religion, où d'innombrables âmes ont fait l'expérience immédiate, absolument certaine pour elles, d'entrer en communion avec une conscience supérieure qui tout ensemble fait partie d'elles-mêmes et les dépasse infiniment.

Après s'être usé sur ce mystère, et avoir vainement noirci, nous dit-il, des pages sans nombre pour essayer de comprendre comment une seule et même chose (un objet, une idée, un sentiment, etc.) peut appartenir à la fois à plusieurs courants de conscience différents — ou, ce qui revient au même, comment des consciences indépendantes peuvent

arriver à se rencontrer et se compénétrer l'une l'autre, — James finit par s'aviser qu'il y avait là un fait dépassant la logique, irrationnelcomme toute réalité, mais non moins certain pour cela, et que d'y voir une difficulté insurmontable, c'est de l'intellectualisme vicieux, pas autre chose*.

Notre pensée, assurément, ne peut pas admettre le contradictoire ; mais la réalité n'est jamais contradictoire par elle-même, c'est nous qui lui en donnons l'apparence en l'enfermant dans nos définitions abstraites et fallacieuses. Sur le point en question, il serait à coup sûr inadmissible qu'une chose faisant ea:clusivement partie d.\inc conscience fît aussi partie d'une autre; mais c'est notre manie de logique absolue et rigide qui a introduit cet exclusivement là où il n'a rien à faire. L'expérience immédiate nous montre que, dans la réalité, une chose faisant partie d'une conscience peut, en même temps, faire partie aussi d'une autre. Autrement dit, la coalescence, composition, communion ou pénétration mutuelle des consciences, si étrange qu'elle paraisse quand

' Voir A pluralistic Universe (en français : Philosophie de l'Expérience), spécialement chapitre V. James raconte qu'il lui a fallu l'exemple de Fechner, qui admettait « la libre combinaison et dissociation des états de conscience » — et surtout la lecture du célèbre philosophe français contemporain, profondément anti-intellectualiste, M. Bergson — pour le décider à « abandonner franchement, carrément et irrévocablement la logique » comme méthode philosophique ; car « la réalité, la vie, l'expérience, le concret, l'immédiat, peu importe le nom, dépasse notre logique, l'enveloppe et la submerge. »

TYCHISMB $03

on raisonne loin des faits, n'a rien d'impossible en soi, puisqu'elle se produit à tout bout de champ dans la vie, au moins sous certaines formes élémentaires. Elle doit donc être admise sans hésitation par, li^ penseur empirique qui a définitivement rompu avec les préjugés intellectualistes, et tourné le dos à la logique abstraite, pour puiser désormais sa philosophie à même le grand courant de la réalité immédiate. Kt il n'y a pas plus à expliquer le fait donné de la composition des consciences, que celui de leur séparation, ou de leur existence même.

, VII. — Tychis*[E.

A ce pluralisme transfersal, pour ainsi dire' — résultant de l'existence simultanée, en chaque instant, d'une multitude de consciences indépendantes (quoique en relations diverses) — il faut joindre, dans l'univers de James, un pluralisme longitudinal ou successif, qui consiste en cç que chacune de ces consciences, au lieu de présenter un état immobile et toujours identique à lui-même, se trouve dans un changement perpétuel, passe par une pluralité indéfinie de moments. J'ai déjà insisté sur ce trait — qui échappe à toute description exacte, mais que nous constatons directement en nous-même — de fluidité continue, de transformation incessante, de devenir en un mot, qui caractérise notre vie mentale. On ne se baigne pas deux fois dans le même fleuve, disait

Heraclite. Le torrent de la conscience non plus ne s'arrête jamais de couler et d'être « autre » que luimême. Aucun de ses flots ou de ses instants n'est parfaitement semblable au précédent, ni ne s'en peut déduire avec une nécessité logique; le nouveau, le différent, l'inédit, l'imprévu, s'infiltre et s'insinue partout à travers l'ancien. yKi «'M

Ce jaillissement sans trêve ni repos de ce qui n'avait pas encore été, l'arrivée du fait contingent créé de rien et surgi du néant, la réalité du changement et la nouveauté authentique du devenir, voilà ce qu'affirme le Tychisme(ou Fortuitisme^) qui est le complément indissoluble du Pluralisme de James, la négation directe du déterminisme comme le pluralisme l'est du monisme. La Chance, en un mot.

Il n'y a aucune place pour la chance dans l'Univers-Bloc des monistes, où règne jusqu'en ses moindres parcelles le déterminisme le plus rigoureux. Sans doute, dans la vie ordinaire, quand ils jouent aux dés ou font des projets d'avenir, les philosophes déterministes emploient comme tout le monde le terme de chance et ses divers synonymes : hasard, risque, éventualité, alternative, contingence, possibilité, rencontre fortuite, etc. Mais ils déclarent euxmêmes que ce sont là des expressions impropres qu'excuse seule notre ignorance, et que rien dans

' Ces deux expressions proviennent de Peirce et sont, suivant James, pratiquement synonymes du devenir réel, ou de V évolution créatrice, de Bergson.

TYCHISME 105

la réalité vraie ne correspond à ces idées d'indétermination. Le déroulement des événements ne comporte dans leur philosophie aucun aléa proprement dit, puisqu'il ne fait que mettre au jour, sous la forme d'une succession temporelle, ce qui est posé potentiellement d'un seul coup par l'existence même du principe suprême. Tout ce qui arrive à un instant quelconque était nécessaire, ce qui n'arrive pas était impossible; et cela, d'une nécessité ou d'une impossibilité absolues, entre lesquelles il i a'y a place pour aucune contingence ou possibilité réelle.

William James fut toujours ennemi du déterminisme. Il le fut d'abord d'instinct et de sentiment, parce qu'il se trouvait incapable, comme je l'ai dit plus haut, de prendre la vie au sérieux du moment qu'elle n'est pas un combat réel, à issue incertaine, mais une simple farce à dénouement fixé d'avance. Il en devint l'adversaire réfléchi et irréductible, lorsqu'il eut rencontré dans la philosophie de Renouvier, en faveur des futurs ambigus (pour employer l'expression technique), des raisons qu'il trouva bonnes et qu'il fit siennes, en y mettant du reste son empreinte personnelle. Enfin, son empirisme radical lui fournit le fondement positif du Tychisme, sous la forme du libre arbitre, puisque la conscience de faire passer à l'acte un possible entre plusieurs est une donnée aussi précise et concrète qu'aucune autre, une expérience vécue, qui se répète sans cesse dans les petites choses comme

dans les grandes, et qui s'accompagne d'une conviction immédiate de sa valeur objective.

Eprouvons-nous jamais, en effet, une impression de réalité plus marquée, plus poignante, plus incisive, que dans le fait du choix volontaire et délibéré, dans l'acte de trancher une alternative peut-être douloureuse, dans la résolution énergique, et qui nous coûte, par laquelle, entre diverses voies ouvertes devant nous, nous engageons notre avenir sur l'une à l'exclusion des autres ? — Assurément, on pourra toujours prétendre que ce sentiment d'une pluralité de possibles également réalisables, et dune intervention vraiment libre de notre part en faveur de l'un d'eux, est illusoire; il n'existe aucun moyen de réfuter expérimentalement l'hypothèse déterministe, puisqu'on ne peut pas faire machine en arrière et ramener le cours des choses à l'instant d'une volition antérieure pourvoir si l'on aurait pu vouloir autrement et le lancer dans une autre direction. La preuve du libre arbitre ne sera jamais empiriquement donnée autrement que dans cette expérience intime du « choix » ; et comme le jugement de valeur par lequel nous déclarons cette expérience véridique ou trompeuse, implique lui-même un choix, on se trouve logiquement enfermé dans un cercle dont on ne peut sortir, sinon par un coup d'autorité étranger à la logique : ainsi qu'on l'a dit, c'est par un acte de libei^té que nous affirmons la liberté. Mais ceux qui affirment le déterminisme, traitant de chimère le sentiment de l'ambiguïté des

r: u. A TYCHISMB 107

futurs et de la réalité de nos initiatives, ne peuvent pas davantage, sans pétition de principe, démontrer leur thèse, laquelle reste de leur part un simple parti pris : car on a beau constater que l'agent volontaire a choisi en fait une certaine voie, cela ne prouvera jamais qu'il l'ait choisie nécessairement et qu'il n'aurait pas pu en prendre une autre. i-.

Aussi James s'est-il moins préoccupé d'argumenter directement en faveur du libre arbitre attesté par l'expérience intime, que de repousser les objections, souvent bien ridicules, de ses négateurs. Quand on veut noyer son chien, on le déclare enragé, dit le proverbe. Dans leur aversion pour la liberté, les déterministes la chargent des pires méfaits. Ne vont-ils pas jusqu'à inventer qu'avec elle il faudrait s'attendre à tout, et par conséquent renoncer aux recherches scientifiques! — Si le libre arbitre existe, disait par exemple un métaphysicien compatriote de James, qui sait si la moitié des habitants de Londres ne se suicideront pas d'ici à demain, ou si tel général anglais, après sa prochaine victoire, ne va pas tourner à l'anthropophagie et manger tout crus ses prisonniers ? Ktc. — James n'a pas de peine à réfuter de pareilles inepties en recourant simplement à sa méthode concrète au lieu de raisonner en l'air. Les futurs possibles entre lesquels nous choisissons se bornent, en fait, aux alternatives qui ont déjà des racines dans notre caractère ou notre passé, en sorte que notre liberté n'est point illimitée, et que, quel que soit l'événe-

ment qui se réalise, il sera toujours aisé de lui trouver des antécédents du même genre auxquels le rattacher ; ce qui est tout ce que la science demande pour s'édifier.

Par exemple, j'hésite, en m'éveillant, à faire la grasse matinée ou à me lever pour aller à mon travail. Ce que l'hypothèse de mon libre arbitre réclame dans ce cas particulier, c'est l'égale possibilité de ces deux décisions, mais nullement celle d'autres éventualités imaginaires et extravagantes, telles que mettre le feu à mon lit ou me jeter par la fenêtre. Et comment ma liberté de me lever ou de rester couché, supposée réelle, pourrait-elle empêcher les savants de se livrer à leur petite cuisine et d'expliquer « scientifiquement » ma conduite — après coup — en l'attribuant ou bien à mon sentiment du devoir, ou bien à mon instinct de paresse, qui certes préexistaient tous deux en moi et n'ont pas attendu ce matin-là pour manifester leurs conflits! Vous voyez donc que l'hypothèse dite du libre arbitre (ou des futurs ambigus, de la réalité du choix, du tychisme,etc.), n'entraînerait aucunement la ruine de la science, comme on se plaît à le prétendre, ni ne mettrait plus d'incohérence dans le monde qu'il ne nous en offre déjà !

Au fond, les deux hypothèses rivales sont également irréfutables et indémontrables, parce qu'elles résultent toujours d'une préférence personnelle, extralogique, pour l'une ou l'autre des deux attitudes mentales qui se partagent notre être, l'attitude

TYCRISNB iM

rétrospective de la connaissance intellectuelle, et l'attitude prospective de la vie agissante '. — Quand je regarde en arrière pour embrasser de ma pensée la réalité déjà faite et à laquelle rien ne saurait plus être changé, mon besoin intellectuel de simplicité, ne pouvant réduire la succession des faits à une pure identité logique (ce qui serait l'idéal), se rabat sur la notion qui s'en écarte le moins et imagine que chaque événement était déjà virtuellement contenu, sans ambiguïté, dans l'état de choses précédent : il me semble alors que le déterminisme soit l'évidence même, et de fil en aiguille je le pousse jusqu'au monisme, tous les moments du passé s'emboitant les uns dans les autres pour mon intellect avec cette même nécessité supposée, jusqu'à ce que l'univers entier soit rentré dans son point de départ ou son principe absolu. — Quand au contraire je regarde en avant, sur le moment de prendre une résolution, je sens que l'avenir imminent est encore indéterminé et ne dépend que de moi : il sera ce que je vais le faire par mon choix entre les divers possibles en présence ; et dans l'acte de la volition, je prends conscience de moi-même comme d'un agent libre et créateur, qui en ce point-là de l'espace et du temps décide efficacement du cours des choses. De ces deux attitudes opposées, laquelle va le

' « We live forward, we understand backward. » (Nous vivons en avant, nous comprenons en arrière.) Parole du philosophe danois Kierkegaard, citée par HfifTding et reproduite par James. (Journ. of Philos, and se. Meihods, II, 180.)

plus au fond et atteint la réalité même ? — C'est la première, répondront toujours les intellectualistes, pour qui « comprendre » est la grande affaire, la seule chose intéressante et qui vaille la peine de vivre. — C'est la seconde, répliquera James, à qui l'énergie de son tempérament sans cesse tendu en avant, et son empirisme radical hostile aux abstractions, ne pouvaient laisser de doute à cet égard. Il est clair que pour lui la réalité par excellence ne saurait se trouver dans la sphère rétrospective de l'intelligence, qui n'en conserve qu'un écho conceptuel, affaibli et déformé; la Réalité se trouve dans l'expérience prospective et vivante du présent immédiat où le Moi palpite, hésite, délibère, choisit, se décide, agit, s'efforce, lutte, et apporte sa contribution personnelle, son initiative propre, à l'histoire de: l'univers. En chacun des points où est vécue cette actualisation d'un possible entre plusieurs, c'est quelque chose de réellement nouveau qui s'accomplit dans le monde. Du dehors, c'est une pure chance, un hasard heureux ou malheureux; du dedans, un acte de spontanéité et de liberté créatrice.

Et il est à remarquer que ces points singuliers où la courbe du devenir s'infléchit tout à coup dans un sens plutôt que dans un autre, ces lieux d'élection ou de sélection, ne sont pas des occasions rares et exceptionnelles dans le cours des choses, mais ils en constituent l'ordinaire, le régime continuel. C'est à chaque instant, et par chacun de nous, que le sort en est jeté et que se franchissent des Rubicons im-

TYCHISMB 111

portants ou infimes. Car aux yeux de James, le choix est partout dans notre vie, à tous ses niveaux et en toutes ses ramifications : choix de nos organes sensoriels, qui accrochent certaines forces du monde extérieur et ignorent le reste ; choix dans le chaos des perceptions sensibles, dont les unes sont remarquées et emmagasinées et les autres aussitôt effacées; choix, parmi les multiples propriétés d'un objet ou les faces d'un phénomène, de celle qui nous paraît essentielle et que nous retenons comme seule digne de compter ; choix, par notre attention volontaire surveillant toutes les idées dont la mémoire ou l'imagination nous assaillent, de celle que nous allons fixer, écouter, faire régner en nous ; choix dans l'art, dans la science, dans l'industrie, de ce qui présente une valeur pour nos fins; choix surtout, dans la vie morale, de ce que nous voulons être, des idéals, principes, modèles, que nous prendrons pour guides et au triomphe desquels nous consacrerons nos forces; choix, en conséquence, jusqu'en philosophie et en religion, de ce qui sera pour nous la Réalité même. Choix toujours et partout. L'homme est essentiellement un être qui choisit. Et en chacun de ces choix, c'est un réel tournant de l'Univers qui s'effectue, une parcelle de son avenir qui se décide, car chacun laisse après lui un pli, un commencement d'habitude, une ébauche de loi, un germe d'états futurs, que les choix ultérieurs viendront affermir et développer et qu'il sera toujours plus difficile, quoique toujours possible, de

changer ou de détruire par de nouveaux choix en sens contraire.

Quelle responsabilité, Messieurs, cette doctrine ne nous impose-t-elle pas, en faisant de nous et de nos moindres pensées, non plus de simples anneaux, transmetteurs passifs d'une impulsion étrangère, dans la chaîne sans fin de la nécessité universelle, mais des initiateurs véritables, des agents spontanés et effectifs, dans un univers en train de se créer et dont la nature finale sera ce que l'auront faite nos libres décisions !

Page 1