REJET OU MONISME
rien n'échappe, en sorte que tout ce qui arrive ou arrivera était déjà virtuellement contenu dans la nébuleuse primitive, et qu'un esprit infîni, selon la fiction de Laplace, aurait pu dès l'origine «calculer avec une certitude mathématique la suite des événements in sxcnla sœculorum, rien qu'en faisant varier le temps t dans la formule universelle. — A la matière ou énergie de ces messieurs, Hegel et ses disciples substituent son contraire, l'Idée absolue, mais cela revient au même, car celle-ci engendre tout le cours des choses avec la rigueur d'une dialectique implacable, rien qu'en exécutant sa sempiternelle valse à trois temps de la thèse, de l'antithèse et de la synthèse. — Schopenhauer à son tour explique tout par les poussées fatales et aveugles du Vouloir-vivre, et von Hartmann par celles de l'Inconscient. — Taine invoque l'Axiome universel qui se prononce au sommet des choses, et Renan l'Esprit infini qui pense tous les êtres finis, comme le romancier ses personnages, par manière de distraction. — Etc.
Vous le voyez, autant d'hymnes différents célébrant l'Univers, mais qui ont tous également le monisme et le déterminisme pour refrain. Sous cette variété de métaphysiques, quelle que soit l'essence de leur Principe premier et le genre de nécessité qui en découle — logique, géométrique, mécanique, physico-chimique, voire psychologique, suivant la mode du jour ou l'idiosyncrasie de leur auteur — c'est toujours la même conception fondamentale
qu'on voit reparaître, le vieux dogme oriental de l'Etre-Un, seul réel, immuable et éternel, dont toute la multiplicité empirique ne serait que la traduction phénoménale sous l'aspect fantasmagorique d'un déroulement temporel.
11 y a quelque chose de grandiose et de fascinant pour notre imagination dans cette idée de l'unité absolue de tout ce qui existe, cette main de fer de la nécessité étreignant l'universalité des choses sans laisser le moindre jeu au caprice individuel. James n'a jamais contesté la majestueuse simplicité de ce qu'il appelait r« Univers-Bloc » du monisme déterministe. Mais les avantages esthétiques de cette conception ne réussirent pas à lui dissimuler la gravité de ses conséquences au point de vue moral, à savoir l'impossibilité de prendre encore la vie au sérieux quand on se dit que tout ce dont elle se compose, y compris nos personnalités elles-mêmes, n'est plus en somme qu'illusion, apparence sans réalité propre, sans valeur en soi ni indépendance véritable. Comment continuera faire une différence entre le bien et le mal, le vrai et le faux, le juste et l'injuste, dans un monde où toutes ces choses sont identiques au fond et manifestent au même titre l'Etre unique dont elles jaillissent avec une égale fatalité? Comment s'enthousiasmer encore, lutter, souffrir peut-être, pour une cause ou un idéal quelconque quand nous savons que tous nos efforts n'y changeront rien : ce qui doit être sera, ce qui ne doit pas être ne sera pas, de parla puissance inexo-
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rable qui à chaque instant fait sortir l'avenir du passé où il était déjà virtuellement contenu ? A quoi bon s'efforcer de bien agir, ou vouloir améliorer le monde, du moment qu'à proprement parler nous n'agissons pas, mais nous sommes agis, et que le cours du monde est de toute éternité prédéterminé au sein de la Nébuleuse primitive ou de la Substance infinie ! Toute cette existence, en somme, n'est plus qu'une comédie — combien souvent, hélas, une tragédie — où nous ne faisons que jouer passivement un rôle imposé, dont nous prenons seulement connaissance à mesure, comme des marionnettes douées de conscience dans la main de l'Absolu!
Ces considérations et d'autres du même ordre, qui tendent toutes à paralyser la volonté et décourager l'effort, n'ont certes pas échappé aux partisans du monisme déterministe ; mais ils s'en consolent soit par la beauté intellectuelle de leur doctrine, soit par la douce quiétude que leur inspire la contemplation de l'absolue nécessité planant sur les événements et apaisant, de ce fait, tout remords quant au passé, toute préoccupation quant à l'avenir, dans un monde où rien ne saurait jamais être autrement qu'il n'est. Quant à William James, il n'était pas homme à prendre si facilement son parti de la ruine de nos croyances instinctives. Il avait un fond de nature trop actif, trop pénétré d'individualisme, pour consentir de gaîté de cœur à n'être qu'un polichinelle dont la Substance infinie ou la Nébuleuse primitive
tire la ficelle. Surtout, son sentiment de la réalité poignante du mal et des souffrances humaines était trop vif pour ne pas se révolter contre un système qui les justifie et les consacre, en définitive, comme d'inévitables émanations de l'Etre universel. Sans doute, si la vérité de ce système était démontrée, il faudrait s'y résigner. Mais l'aplomb avec lequel ses défenseurs prétendent à l'infaillibilité n'est pas une raison suffisante de les croire sur parole. Avant de se soumettre à de telles doctrines, James leur demanda leurs titres ; et il reconnut vite qu'elles n'en avaient d'autres que les préjugés ou les inclinations personnelles de leurs auteurs; car les soi-disant démonstrations rationnelles dont s'appuie le monisme déterministe ne sont, examinées de près, que de magnifiques échantillons d'intellectualisme vicieux, puisqu'elles consistent à ériger arbitrairement en dogme absolu le peu d'unité et de nécessité que nous offrent certaines parties du monde empirique, sans souci de toutes les autres données qui parlent en sens contraire. Alors James mit en quarantaine la théorie de l'Univers-Bloc sous toutes ses formes et se mit en devoir de chercher une conception des choses plus satisfaisante.
11 y a heureusement toujours eu, de par le monde, des philosophies divergentes, rebelles aux charmes du monisme et qui, pour jouir d'une moindre faveur que lui auprès du grand public demi-cultivé, n'en présentent souvent que plus de profondeur et de puissance critique. James en rencontra une, entre
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autres, où il trouva des aliments féconds et un vigoureux stimulant pour sa propre pensée. Je veux parler du Néocriticisme français de Charles Renouvier, auquel il a souvent rendu dans la suite l'hommage de sa reconnaissance', et dont sa philosophie est au fond un rejeton très émancipé, transplanté sur terre anglo-saxonne où il a pris un développement autonome fort original. Je ne puis songer à insister ici sur les très intéressants rapports de filiation, les points de ressemblance et aussi de différence, qu'il y a entre la philosophie de Renouvier et celle de William James. Rappelons seulement que le néocriticisme est un adversaire acharné du monisme déterministe sous tous ses accoutrements, et que, à l'exemple de Kant dont il continuait la tradition (en la réformant sur certains points capitaux), Renouvier conserve dans son système, à titre de croyances rationnelles, les postulats moraux de la liberté humaine, de l'existence de Dieu, et de l'immortalité individuelle. Vous devinez si de telles
' Dès 1881 James a fait en passant, dans un de ses discours, un bel éloge de Renouvier et recommandé ses ouvrages {Essors, p. 143). Plus tard, il a dédié son œuvre magistrale {Principlea of Psychology, 1890) « à mon cher ami Pillon [le collaborateur de Renouvier] en témoignage d'amitié et en reconnaissance de tout ce que je dois à la Critique Philosophique y>. Eniin son volume posthume qui vient de paraître (.S'orne Probleins of Philosophy, New- York. 1911), renferme une magnifique et longue dédicace a à la grande mémoire de Renouvier, sans l'influence décisive duquel je ne me serais peut-être jamais affranchi de la superstition moniste ».
doctrines devaient d'emblée gagner les sympathies de James, bien qu'au point de vue littéraire rien ne contraste plus avec son propre mode d'exposition, si familier et délicieux, que le style affreusement lourd et fatigant de Renouvier. Mais ces défauts de forme du philosophe français sont compensés par une pénétration d'analyse, une énergie morale, une vigueur de raisonnement qui devaient vite conquérir James. L'effet capital que la lecture de Renouvier eut sur lui fut de lui faire rejeter définitivement et complètement le monisme, auquel il ne cessa dès lors de livrer les plus rudes assauts*.
Il me faudrait maintenant, Messieurs, sans entrer dans des détails techniques ou chronologiques hors de saison, vous présenter une esquisse de la pensée personnelle de James telle qu'il l'a élaborée et mûrie au cours de sa carrière d'un tiers de siècle à peine. La chose n'est pas très facile, parce qu'il ne nous a nulle part laissé d'exposé systématique et complet de ses idées. Les dernières pages de son volume sur l'expérience religieuse faisaient espérer un prochain ouvrage consacré à ce tableau d'ensemble.
* Les deux sortes de monismes dont James s'est le plus occupé et qu'il a particulièrement combattues, parce qu'elles tenaient le haut bout du pavé philosophique autour de lui, furent le naturalisme évolutionniste d'Herbert Spencer au temps de sa grande vogue, et le panthéisme idéaliste, brillamment représenté d'un côté par lécole hégélienne et absolutiste d'Oxford (Green. les Cairds, Bradley, etc.), de l'autre aux Etats-Unis par Koyce, etc.
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Mais entre les exigences du professorat, le soin de sa sanlé toujours plus ébranlée, et les nombreux articles de revue que lui occasionnait la polémique du jour, les années s'écoulèrent sans qu'il pût donner suite à son projet.
Au surplus son esprit, quoique absolument ferme dans son propos général, était trop avide de progrès, trop constamment en quête de faits nouveaux, trop réfractaire par nature à tout ce qui serait construction fixe et arrêtée, trop intensément vivant en un mot, pour s'astreindre volontiers aux travaux plus ou moins artificiels d'architecture monumentale où se complaisent les philosophes de métier. James était l'homme le moins fait pour écrire un traité didactique de philosophie. Et à tenter de mettre en formules précises, bien agencées et clairement ordonnées, le contenu si varié de ses Essays et de ses conférences, on s'expose à le dénaturer gravement. Autant vaudrait, pour donner quelque idée d'une forêt vierge, commencer par la tailler au cordeau, y percer des avenues bien sablées, et la peigner jusqu'à en faire un jardin à la française. James est une de ces individualités qui par leur exubérance, leur originalité puissante, leur affranchissement de tout ce qui est conventionnel, nous font l'effet des forces primordiales de la nature, de ces sources jaillissant bouillonnantes des entrailles du sol, mais qui perdent forcément sinon leur vertu, du moins leur charme et leur beauté, lorsqu'on envient à les capter et à les canaliser. C'est dans ses œuvres
mêmes — je dirai presque dans la première venue tant on le trouve vivant en chacune — qu'il faut aller le chercher si l'on désire le connaître vraiment. Et son inspiration est si abondante, si touffue, si peu soucieuse d'éviter les apparences de contradiction, qu'en en rassemblant les multiples aspects on n'arrive pas à constituer un tout vraiment harmonique, et l'on s'est demandé, non sans quelque raison d'en douter, s'il aurait réussi luimême, avec le temps et en contraignant sa nature, à tirer un système bien enchaîné et cohérent du magnifique trésor de matériaux qu'il nous a laissé'.
Nous ne savons pas même avec certitude quel titre ou quelle désignation il aurait inscrit au fronton de l'édifice achevé. Le terme de Pragmatisme est celui qui vient le premier à l'esprit et que l'on accole communément au nom de William James. Mais il a insisté souvent sur le fait que ce terme désigne une méthode générale pratiquée par beaucoup de penseurs et pouvant conduire à bien d'autres métaphysiques que la sienne; quand il parle de celle-ci, il emploie de préférence des dénominations différentes. « Je voudrais — m'écrivait-il par exemple il y a quelques années — pouvoir me consacrer sans in-
* Ces doutes tombent devant le volume posthume, inachevé, de James (Some problems of Philosophy, New-York, 1911), qui est un admirable modèle de clarté et de précision et qui fait amèrement déplorer que l'auteur n'ait pas eu le temps de pousser son entreprise jusqu'au bout.