‹ La philosophie de William JamesChapitre 4 sur 11 · I. — Nature d'artiste · texte numérisé non relu

I. — Nature d'artiste

Artiste, William James le fut par le don de l'expression, par ces qualités et cette originalité de style qui l'ont mis au rang des plus brillants écrivains de son pays. Mais il le fut surtout par son sentiment extraordinairement vif et délicat des réalités concrètes, sa vision pénétrante des choses individuelles, son aptitude à saisir en chacune ce qu'elle a d'intime, d'unique, d'irréductible. Il ne s'agit point ici des choses matérielles et des réalités extérieures; certes, James sentait comme personne les beautés de la nature, et, remarquablement doué pour le dessin, il songea un moment à se faire peintre; mais le spectacle mystérieux de la vie de l'âme le fascinait plus encore, et c'est à l'observation de celle-ci qu'il se consacra. Il était né psychologue, et psychologue de génie, précisément grâce à cette complexion d'artiste qui, par un privilège exceptionnel, se trouvait doublée chez lui du sens scientifique le plus rigoureux.

Il règne, vous le savez, entre ces deux tournures d'esprit, un profond contraste intellectuel, en ce que l'une prend chaque chose dans sa particularité donnée et tend toujours à individualiser, tandis que l'autre décompose, abstrait, généralise. Il n'y a de science que du général, disait déjà Aristote; aussi la science ne touche-t-elle aux êtres partieu-

liers, comme le botaniste à la fleur qu'il dissèque, que pour les supprimer aussitôt, soit en les décomposant en leurs facteurs élémentaires, soit en les faisant rentrer dans des classes et sous des lois générales où se perd leur individualité propre. Cette individualité propre, au contraire, dans son unité intégrale et sa réalité immédiate, voilà ce qui seul intéresse l'art. Or, le tempérament de James lui fit comprendre que ce double point de vue est indispensable à la connaissance complète de notre vie mentale, et que nos faits psychiques veulent être observés dans leur intégrité, comme des touts, des pulsations indivisibles du torrent continu de la conscience (suivant ses expressions favorites), en même temps qu'analysés dans leur contenu introspectif et rattachés à leurs conditions extrinsèques. Aussi pourrait-on, retournant la fameuse formule «tout paysage est un état d'âme», dire que pour James tout état d'âme est un paysage dont sa sensibilité d'artiste perçoit l'atmosphère enveloppante, la tonalité d'ensemble et le charme total indéfinissable, en même temps que son coup d'oeil de savant y distingue le détail précis des objets et y devine jusqu'à la structure géologique du sol. La combinaison si rare de ces deux façons de percevoir confère à la psychologie de James un caractère à la fois hautement spiritualiste, en ce qu'elle n'escamote ni ne défigure jamais les manifestations même les plus idéales de la conscience, et profondément physiologique, souvent matérialiste en ap-

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parence, par son souci d'assigner le côté mécanique, les conditions organiques et cérébrales de notre vie psychique. Mais ce n'est pas de sa psychologie que j'ai à vous entretenir spécialement aujourd'hui.

Cette même fibre d'artiste, cette délicatesse de sentiment, grâce à laquelle James, tout en analysant ses états intérieurs, savait respecter le cachet et l'irréductible singularité de chacun, lui permit également de plonger dans la conscience d'autrui bien mieux que la plupart des psychologues n'y réussissent d'ordinaire. Par une sorte de divination immédiate ou d'intuition sympathique vraiment admirable, il pénétrait, sans les déflorer, dans les âmes les plus différentes de la sienne, pour y éprouver presque directement leur façon spéciale de vibrer au contact des choses. Il arrivait ainsi à communier, chez les autres, avec des phases ou des modalités dévie intérieure à côté desquelles nous passons le plus souvent indifférents et insensibles, emprisonnés que nous sommes dans les barrières infranchissables de notre égoïsme. Toute l'œuvre de James respire cette aptitude innée, mais volontairement entretenue et développée, à saisir la réalité palpitante et vécue partout où elle se trouve, dans les êtres les plus divers, de manière à élargir d'autant sa propre personnalité, et du même coup sa philosophie, bien au delà des horizons étroitement individuels où se confinent trop souvent les fabricants de systèmes.

Les traits de détail témoignant de cet esprit de largeur et de pénétration abondent dans la vie et les écrits de James. Ce ne sont pas seulement les philosophes ses égaux, mais d'une autre mentalité que la sienne, qu'il s'efforce de comprendre du dedans, en évoquant, au travers de leurs formules abstraites, la vision spontanée des choses qui les a inspirés. Les plus humbles rejetons de notre race ne l'intéressent pas moins dès qu'il y soupçonne quelque chose de sincèrement vécu. Aperçoit-il, par exemple, dans un musée, un couple de gens du peuple en contemplation béate devant une toile médiocre, au lieu de passer outre en souriant de leur naïveté, il se prend à songer que ces pauvres ignorants possèdent du moins, dans sa plénitude débordante, cette réalité de la vie esthétique dont sont trop souvent privés les critiques savants, chez qui l'intellectualisme a desséché la source des émotions vraies. Rencontre-t-il un de ces originaux que la bonne société traite dédaigneusement de toqués parce qu'ils ne se plient pas aux conventions reçues, d'instinct James se sent attiré vers lui, non pas seulement avec la curiosité du naturaliste pour une espèce rare, une variété à ne pas laisser échapper, mais avec la sincère affection d'un humain pour son frère en humanité, d'un être qui a expérimenté la vie au dedans de lui, pour un autre porteur d'expérience vivante.

Et notez bien qu'il n'est pas nécessaire, pour exciter l'intérêt de James, que cette expérience d'autrui présente quelque chose d'exceptionnel, de trans-

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cendant, de sublime : si modeste que soit une existence humaine, si insipide et nulle qu'elle paraisse du dehors, elle n'en possède pas moins pour elle-même et vue du dedans un accent d'intimité sui generisy une importance unique, une signifîcation personnelle, que la plupart des gens se savent pas soupçonner chez leur prochain, mais que James s'efforçait de toujours pénétrer.

Par exemple, lorsqu'un voyage dans la Caroline du Nord lui fait traverser une région de défrichement où la forêt naturelle se trouve abominablement massacrée pour faire place aux misérables enclos des colons, James se reproche son premier sentiment de répulsion à ce désolant spectacle : il s'accuse de n'avoir pas su d'emblée deviner, par un élan d'imagination sympathique, tout ce que ces choses, si dépouillées de beauté à son point de vue de touriste, représentent pour leurs propriétaires de labeur obstiné et de vicissitudes traversées, de sécurité gagnée à la sueur de leur front pour eux et leur famille, de victoires remportées sur l'élément... La plus vilaine localité a beau ne nous frapper que par la laideur de son aspect lorsque nous l'apercevons en passant, il se peut qu'elle dise tout autre chose à ceux qui l'habitent et qui y ont lutté, peiné, souffert ou vaincu; or c'est cela, c'est ce frémissement de vie intérieure et cette accumulation de souvenirs émouvants, que nous devrions y voir, car c'est cela qui constitue la vraie substance de sa réalité, et non pas l'image visuelle déplaisante qui of-

fusque un instant notre regard d'étrangers. James nous a laissé à ce propos un admirable sermon laïque sur notre péché capital, je veux dire sur cette étroitesse d'esprit, cette obtusion du cœur et cette paralysie de l'intelligence, bref cette sorte de cécité morale, qui nous empêche de lire dans l'àme du prochain dès que ses conditions d'existence diffèrent quelque peu des nôtres, et nous rend stupidement insensibles à tout ce qui fait pour lui la valeur des choses et l'intérêt profond de la vie'.

La sensibilité esthétique de James à l'égard de toutes les formes concrètes d'existence psychique ne se limitait pas aux autres gens : elle pénétrait à l'occasion jusqu'à la conscience obscure des bêtes pour y surprendre le sourd jaillissement de la vie, y deviner l'aspect sous lequel l'univers se projette en leur expérience confuse. Dans le regard interrogateur de son chien, dans l'appréhension vague du bétail qu'on mène à l'abattoir, dans les réactions de douleur de l'animal sur la table d'opération du physiologiste, James devine la façon dont retentit en eux le mystère des choses. Ce sont à ses yeux des fragments ou des pulsations de réalité qu'aucune philosophie n'a le droit de négliger, que ces états de conscience voilés, ces jouissances gros-

^ Voir les deux Essais de James intitulés « On a Cf.'rtain bliudness in human Beings » et « What makes a life significant », à la fin de son volume Talks to Teachers on Psychology- and to Students oh some oflife's ideals, New- York 1899, p. 229 et 265.

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sières et ces souffrances atroces dont est faîte l'existence de nos frères inférieurs. 11 n'est pas jusqu'à l'humble crabe que sa fantaisie n'appelle à la barre de la métaphysique pour y déposer en faveur de l'irréductibilité de la conscience individuelle, outrageusement perdue de vue dans nos généralisations scientifiques : « C'est un crabe », dit le naturaliste en le jetant avec les autres de son espèce. « Pardon, c'est Moi! », proteste l'animal, rappelant ainsi aux philosophes que si le savant croit en avoir fini avec un être vivant lorsqu'il lui a collé une étiquette ou assigné un compartiment dans la classification, il en est autrement dans la réalité : là, chaque individu compte pour lui-même et constitue un fait donné, devant l'existence duquel on doit s'incliner sans se flatter de jamais la réduire à une simple rencontre de lois générales ou de catégories abstraites. Je pourrais multiplier ces petits indices montrant combien James excellait à discerner ce qu'il y a d'original et de particulier en toute créature, et à ressentir en quelque sorte du dedans ce qui constitue pour chacune son être propre. Mais l'exemple typique et magistral qu'il nous a laissé de ce tact d'assimilation aux mentalités étrangères, est sans contredit son célèbre ouvrage sur les « Variétés de l'expérience religieuse ^>, qui a été pour d'innombra-

* The Varieties of religious Expérience, Londres, 1902. Voir l'excellente Ir.iduction française d'Abaiizil : L'Expérience religieuse, essai de Psychologie descriptive, Genève, Kûndig, et Paris, Alcan, 2« édition, 1909.

bles lecteurs une véritable révélation, initiant les uns à des mystères de la vie intérieure qu'ils ne soupçonnaient même pas, libérant les autres de jougs dogmatiques contraires à leur nature, élargissant les horizons de tous et leur donnant un splendide et bienfaisant enseignement de tolérance. Il n'y a pas de point, en effet, sur lequel les âmes différentes soient d'ordinaire plus hermétiquement fermées les unes aux autres que celui de la religion, pas de sujet où l'inintelligence réciproque des humains s'affiche plus entière et plus déplorable. James le premier a su renverser ces barrières, comprendre et faire comprendre la variété et les nuances infinies de ces expériences d'un ordre particulièrement intime ; et parla, il a été le plus puissant créateur, au sein de notre société moderne si profondément déchirée par les haines religieuses et antireligieuses, d'un courant de support et de respect mutuel, mieux que cela, de large sympathie humaine et de vraie fraternité où toutes les âmes sincères pourront se trouver à l'aise, se tendre la main, s'entr'aider même malgré la diversité de leurs tempéraments psychologiques et de leurs convictions personnelles.

De cette ouverture d'esprit, de ce don merveilleux d'intuition sympathique qui le faisait s'intéresser à tous les aspects de la vie psychique, il ne faudrait pas conclure que James fut un de ces esthètes raffinés, amoraux et sceptiques, pour qui le monde humain, dans son infinie variété, n'est qu'un spec-

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tacle amusant offert à leur dilettantisme. Sans doute, tout comprendre c'est tout pardonner. Mais si James pardonnait tout, c'est-à-dire ne condamnait personne et était d'une indulgence sans bornes pour les autres — à condition que de leur côté ils ne fussent pas intolérants et tyranniques, ce qu'il ne pouvait supporter — il n'en jugeait pas moins, et appréciait avec une rare finesse les différences de qualité morale, parce qu'il était lui-même une individualité marquée, une énergie vivante, un caractère, et non un miroir passif ou une girouette tournant à tout vent de doctrine. Il savait ce qu'il se voulait, étant quelqu'un qui possédait ses expériences intimes, sa manière de sentir bien à lui, sa vision très personnelle de l'Univers et de la Vie, en un mot sa philosophie. C'est de cette philosophie que je dois essayer de vous donner un aperçu, pour autant que cela est possible en une heure.

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