INFLUENCES PRÉALABLES
dernier, en même temps que dans l'inspiration fondamentale de sa philosophie. Ce n'est pas qu'il ait conservé telle quelle aucune des idées théologiques de son père, tant s'en faut, mais il lui en est resté la note dominante, pour laquelle, s'il faut l'exprimer d'un mot, je n'en vois pas d'autre que celui de sérieux. nmbnvfiU^-
Etre sérieux, prendre cette vie et ce monde au sérieux, tenir la réalité pour chose sérieuse, si ces phrases textuelles ne se rencontrent peut-être pas fréquemment sous la plume de William James qui n'aimait guère le ton prêcheur, elles rendent au moins l'impression générale qui se dégage de toute sa philosophie comme de sa personne. Et « sérieux» ici, ne signifie jamais, comme trop souvent ailleurs, ennuyeux, ni pédant, ni morose, ni timoré, ni doctrinaire ; cela n'exclut pas le charme et la liberté de la forme, l'esprit, l'entrain, la note piquante et humoristique, même l'ironie caustique ou légère ; mais sous ces grâces extérieures subsiste toujours le sentiment que cette existence n'est point une plaisanterie, qu'il y a une tache à remplir, un combat à poursuivre, des difficultés à vaincre, et des risques à courir.
Traduit en idées, ce sentiment global du sérieux de la vie se précisait aussitôt, chez James, dans la quadruple croyance à la liberté de l'homme, à la réalité du mal, à l'existence de Dieu, et à la possibilité du salut du monde (c'est-à-dire au triomphe définitif du bien) par la collaboration de l'homme et
de Dieu. Telles sont les convictions qui constituent le noyau central et vivant, l'inspiration première de la métaphysique de James. C'est l'arrière-pensée qu'on sent dans toute son œuvre, le pivot permanent de son individualité morale et de sa conception de l'univers. — Une vraie théologie, me direzvous, et qui ne présente même rien de neuf. Sans doute, mais resterait à savoir s'il est possible d'innover en fait de conceptions religieuses fondamentales, quand on est décidé à prendre la vie au sérieux! James vous aurait certainement dit que non, lui qui n'a jamais visé qu'à faire une philosophie populaire, mais se tenant debout et fondée sur le roc de l'expérience, une philosophie justifiant les convictions séculaires du sens commun, les intuitions morales indéracinables de notre race. L'originalité de William James ne gît pas dans ses croyances cardinales, qu'il a reçues en somme du grand courant de la pensée chrétienne, mais dans l'audace avec laquelle il a entrepris de les défendre, contre toutes les philosophies savantes qui les battent en brèche aujourd'hui, par une méthode imprévue et fort peu classique.
La seconde influence, qui s'exerça sur James pendant ses études universitaires et qui décida de sa future méthode philosophique, fut celle des sciences naturelles, et spécialement l'exemple d'un de ses maîtres préférés, l'illustre zoologiste Agassiz, dont il conserva toujours un souvenir enthousiaste. Per-
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mettez-moi de vous lire quelques passages d'un discours que James lui consacra il y a une quinzaine d'années, lors d'un congrès de naturalistes à Harvard '. Ces passages nous intéressent à divers titres, d'abord comme témoignage public rendu à un savant que notre petite Suisse romande peut être fière d'avoir donné à la grande Amérique, puis parce qu'on pourrait répéter de James lui-même la plupart des traits qu'il relève avec admiration chez son ancien professeur, enfin parce qu'on y trouve nettement indiquée la source première à laquelle il se sentait redevable de sa façon caractéristique de philosopher.
Agassiz faisait une impression sans pareille... Le secret de son influence extraordinaire résidait dans le mélange extraordinaire aussi de ses qualités physiques et sociales, de sa puissance intellectuelle et de son enthousiasme passionné. Dès son enfance, il lui parut que l'Univers et lui étaient faits l'un pour l'autre, qu'il était né pour s'emparer par la pensée de l'immense diversité des êtres vivants... Sa passion de connaître s'alliait à une promptitude d'observation et une facilité de mémoire qui toute sa vie lui rendirent le travail aisé, agréable, triomphant, en sorte qu'il ne perdit jamais un instant à douter si ses facultés étaient à la hauteur de leur tâche. Il était un de ces exemplaires in-folio
* W. James. Louis Agassiz, Cambridge 1897. [Discours prononcé le 31 déc. 1896]. — Louis Agassiz, né à Orbe en 1807, fut appelé à 39 ans comme professeur à l'Université d'Harvard, où il fonda le Musée d'histoire naturelle et donna une formidable impulsion aux recherches scientifiques. Il y mourut en 1873.
de l'humanité, tels les Linné et les Cuvier, qui ne visent à rien de moins qu'à la connaissance intégrale du monde de la vie...
Il fut un splendide exemple du tempérament qui regarde en avant, non en arrière, et qui ne perd jamais un instant à regretter l'irrévocable...
Sans jamais perdre de vue son idéal scientifique, Agassiz captivait tous ceux qui l'approchaient par l'intérêt plein de sympathie qu'il savait leur témoigner. Il était si expansif, si généreux, si dépréoccupé de lui-même, qu'on se disait immédiatement: En voilà un qui n'est pas un savant raccomi, mais un homme, un grand homme, un homme du type héroïque, avec qui ce serait mesquinerie et péché que de ne pas vouloir collaborer...
Son influence sur nos méthodes d'enseignement a été prompte et décisive. La vieille routine de faire apprendre par cœur des textes abstraits n'a jamais reçu de coup pareil à celui qu'il lui porta. Tous nos maîtres scolaires actuels pourraient vous dire la façon qu'avait Agassiz d'enfermer l'étudiant dans une salle pleine de carapaces de tortues, de coquilles d'huîtres, et de cuirasses de crabes, sans un mot ni un livre pour l'aider, et de ne pas le laisser aller qu'il n'eût découvert toutes les vérités contenues dans ces objets. Il y en a qui, après des semaines et des mois de tracas, trouvaient ces vérités, et cela les sacrait du coup naturalistes ; d'autres n'y arrivaient pas, et ils en restaient disqualifiés à jamais.
« Adressez-vous à la Nature, — disait Agassiz, — prenez les faits dans vos propres mains, regardez et voyez par vousmême ! )) Ces maximes, qu'il prêchait partout, eurent un effet électrique sur la pédagogie. L'extrême rigueur avec laquelle il resta fidèle à cette méthode concrète d'enseignement, était le résultat naturel de son genre particulier d'intellect, beaucoup moins fait pour raisonner dans l'abstrait,
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spéculer sur les causes, imaginer des hypothèses et en déduire des chaînes de conséquences, que pour embrasser d'énormes masses de détails et y saisir les analogies ou les rapports les plus prochains et concrets. Je me souviens de lui avoir souvent posé des questions, pendant notre expédition au Brésil, à propos des régions tropicales où nous nous trouvions, mais je ne crois pas qu'il m'ait jamais répondu directement. « Voyons — me disait-il toujours — vous êtes là devant un problème défini, vous n'avez qu'à chercher et trouver vous-même la réponse. » Sa sévérité, sous ce rapport, était un reproche vivant à tous les abstractionnistes et aux soi-disant biologistes philosophes. Plus d'une fois je l'ai entendu citer avec conviction les vers de Faust :
Grau, theurer Freund, ist aile Théorie Und grûu des Lebens goldner Baum.
Il n'aimait réellement que ceux qui pouvaient lui apporter des faits. Pour lui, vivre signifiait constater des faits, et non pas argumenter et ratiociner ; et je crois qu'il abominait positivement le type d'esprit ratiocinant. « M. Blank, vous manquez totalement d'éducation», lui ai-je entendu dire un jour à un étudiant qui lui proposait une théorie générale séduisante. Et dans une autre occasion semblable, il donna à son interlocuteur un avertissement qui dut l'atteindre profondément : « M. X., il y a peut-être des gens qui vous regardent maintenant comme un brillant jeune homme, mais quand vous aurez cinquante ans, s'il leur arrive encore de parler de vous, ce sera pour dire : Ah oui, ce M. X. je le connais, c'est celui qui passait pour un si brillant jeune homme ! ' »
* Il convient d'ajouter que ce M. X. était William James lui-même, qui venait d'exposer à Agassiz des théories darwinistes dont il était alors enthousiaste. On peut juger si l'admonestation d'Agassiz a porté ses fruits.
Heureux les jeunes présomptueux qui reçoivent au bon moment cette salutaire douche froide de la part de quelqu'un qui leur porte d'ailleurs une véritable amitié 1 — Nous ne pouvons pas tous nous empêcher d'être des abstractionnistes. Pour moi, par exemple, je n'ai jamais pu y échapper ; mais les heures que j'ai passées avec Agassiz m'ont si bien appris la différence qu'il y a entre tous les abstractionnistes possibles, et ceux qui vivent dans la lumière de la plénitude concrète du monde, que je n'ai jamais pu l'oublier. Ces deux sortes d'esprits ont leur place dans le plan infini de l'univers, mais il n'y a pas d'hésitation possible sur celle qui se rapproche le plus du type de la pensée divine.
La conception qu' Agassiz se faisait de la Nature était toute saturée d'un sentiment religieux simple, profond, sans rien de conventionnel... Depuis lui, nos sciences ont pénétré jusqu'en des profondeurs qu'il ne soupçonnait pas : ce sont les éléments causals, maintenant, non plus les touts, que nous voudrions passionnément comprendre. Or, ces causes et ces forces élémentaires, une fois mises à nu, nous paraissent singulièrement misérables et dépouillées. Mais la vérité des choses consiste, après tout, dans leur plénitude vivante ; aussi nos descendants, ayant sur Agassiz et tous ceux de sa génération l'avantage des résultats accumulés de nos investigations analytiques, en reviendront-ils un jour à sa façon plus élevée et plus simple d'envisager la Nature...
Au lieu des coquilles d'huître ou de tortue dont il est question ci-dessus, mettez quelque exemple tiré des phénomènes de conscience ; je veux dire, transposez toute cette citation du domaine des choses extérieures où se meuvent Agassiz et les sciences naturelles, au domaine des expériences internes qui est celui de la psychologie et de la philoso-