INFLUENCES PRÉALABLES
phie, et vous pourrez appliquer presque textuellement à William James lui-même tout ce qu'il vient de nous dire de son vieux maître de zoologie. James aussi nous apparaît comme un de ces exemplaires in-folio de notre race, un de ces êtres du type héroïque dont la pensée, emportée par la passion de la vérité, n'aspire à rien de moins qu'à embrasser l'universalité des choses vivantes, à ébaucher une philosophie où toute donnée réelle soit prise en considération, où toute expérience humaine puisse trouver sa place. Lui aussi fut du tempérament qui regarde en avant, non en arrière ; un homme d'enthousiasme et d'élan communicatif, toujours penché vers cet avenir que nos efforts contribueront à créer, une nature expansive et généreuse gagnant d'emblée les cœurs, non un érudit raccorni et figé dans les ornières stériles du passé ! Lui aussi réclame sans cesse des faits, et recherche la lumière de la réalité concrète, bien convaincu, comme il le dit, « que la vérité des choses se trouve en définitive dans leur plénitude vivante »...
Pour en revenir au point qui nous importe ici, celui de l'origine de la méthode que William James suivra en philosophie, le passage que j'ai souligné dans la citation de tout à l'heure nous montre qu'il faisait remonter à ses études de sciences naturelles, sous la direction d'Agassiz, une distinction qui resta dès lors capitale à ses yeux, car elle retentit, comme la tonique ou la dominante de sa pensée, à travers toute son œuvre et jusque dans la péroraison de sa
dernière conférence ^ C'est l'opposition entre la façon de penser .abstraction/liste — c'est-à-dire purement logique et dialectique, si chère aux philosophes, mais qui n'inspire à James aucune confiance et qui lui paraît fragile, creuse, « chétive », parce que trop sevrée du contact des choses particulières — et la façon de penser concrète, laquelle se nourrit de faits d'expérience et ne quitte jamais la région terre à terre, mais solide, des écailles de tortues ou autres données positives. Cette seconde méthode, celle d'Agassiz et de tous les savants sans cesse aux prises avec le monde réel, est pour James la seule qui vaille, la seule vraiment pleine et « cossue » ; il n'hésite pas, vous l'avez vu, à la rapprocher du type de la pensée divine, car il est bien évident que si les choses sont connues ou créées de Dieu, elles doivent l'être par le menu, dans le détail et au vif de leur réalité immédiate, et non pas en gros et de loin !
' A pluralistic Universe, p. 330-331. James se déclare satisfait si ses conférences d'Oxford ont pn graver « un point de méthode » dans l'esprit de son public : c'est qu'il est grand temps que la philosophie abandonne la voie stérile de l'intellectualisme et des subtilités logiques pour se placer, à l'imitation des sciences, sur le terrain large et solide des faits particuliers ; et il termine en souhaitant que ses jeunes auditeurs, poussant toujours plus avant la méthode concrète, arrivent à des conclusions philosophiques vraiment tirées du M détail de la vie (parliculars oflifejn. — Pour caractériser d'un mot imagé ces deux méthodes, James affectionnait les épithètes opposées de thin (mince, ténu, maigre^ chétif) et thick (épais, solide, massif, cossu).
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Est-il besoin de vous faire remarquer, Messieurs, qu'en condamnant l'abstractionnisme — dont il s'accuse lui-même par cet excès de scrupule qui fait que ce sont les âmes les plus parfaites qui souffrent le plus de leurs imperfections — James ne condamne pas l'abstraction, c'est-à-dire cette faculté essentielle de notre intellect de former des idées générales, des concepts, sans lesquels aucune de nos sciences n'existerait et notre vie journalière serait réduite au niveau de celle de l'animal. Personne n'a insisté plusque James lui-même, en maint chapitre de son œuvre, sur le rôle indispensable de l'abstraction dans la formation de nos pensées ; et personne ne l'a plus pratiquée qu'Agassiz, dont il nous dit que « son génie pour la classification était tout bonnement merveilleux » ; or, on ne classe pas sans abstraire.
Il ne faut donc pas confondre. Entre l'abstraction (ou conception, intellection, etc.) et l'abstractionnisme ou intellectualisme, il y a pour James toute la distance d'une fonction normale à son abus ou sa perversion : la fonction de l'intelligence, c'est de résumer en idées ou concepts le cours de notre expérience de manière à pouvoir ensuite le prévoir et le maîtriser en quelque mesure; mais ce n'est pas de s'en écarter et de le perdre de vue, comme font tant de théoriciens qui s'envolent dans les nuages, sur les ailes de leur spéculation, sans plus s'embarrasser des réalités positives. Afin d'empêcher tout malentendu à cet égard, James emploie sou-
vent l'expression complète d'abstractionnisme ou intellectualisme vicieux- pour désigner cette aberration, qui consiste essentiellement à prendre nos notions ou définitions, légitimement tirées des faits par l'intellect, en un sens absolu qu'elles ne comportent point dans l'expérience donnée, et à en déduire, au mépris de celle-ci, des conclusions purement logiques mais au bout du compte parfaitement illusoires.
Que diriez-vous, par exemple, d'un dialecticien à outrance qui, se basant sur la définition du cavalier (un homme à cheval, Littré), déclarerait contradictoire et impossible quun cavalier fasse jamais une promenade à pied ? Le sens commun suffirait naturellement, dans des cas aussi élémentaires, à réfuter de pareilles sottises; mais dans les sphères brumeuses de la métaphysique il est plus difficile de voir clair, et la même erreur s'y commet couramment sans qu'on s'en aperçoive. Les célèbres sophismes, irréfutables en pure logique, par lesquels Zenon d'Elée démontrait l'impossibilité du mouvement, sont de cet ordre ; ils prouvent à l'évidence que la méthode abstractionniste, qui jongle avec des concepts rigides et poussés à l'absolu, est incapable de saisir dans sa réalité changeante et mobile le monde concret, au sein duquel s'écoule notre vie quotidienne et s'élaborent toutes nos sciences.
En somme, ce qui irritait instinctivement Agassiz le savant, et ce qui est devenu l'objet d'une prohibition consciente et réfléchie chez James le philoso-
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phe, ce ne sont pas les idées générales et les théories comme telles, puisque personne ne peut s'en passer, ce sont celles qui planent dans le vide sans redescendre prendre pied sur le sol, je veux dire celles qui ne trouvent pas leur point d'application terminal dans quelque réalité immédiate qu'on puisse palper de ses mains, voir de ses yeux, constater par un organe quelconque de perception — comme les coquilles d'huître et de tortue (pour reprendre encore une fois cet exemple typique) qui sont les matériaux de la zoologie, ou comme les états de conscience directement éprouvés et vécus qui sont les données de la psychologie.
Ce point est si important pour l'intelligence de la philosophie de James que vous m'excuserez d'y insister encore par une comparaison. — Rodolphe TOpfFer, dans ses Voyages en zigzag, emploie souvent les termes de spéculer et spéculation, empruntés aux philosophes et aux hommes d'afFaires, pour désigner le fait de prendre des chemins de traverse, des raccourcis ; et à ce propos il ne perd pas une occasion de plaisanter agréablement les imprudents qui, croyant abréger, se lancent à l'aveuglette dans des voies sans issue. Il est clair, en effet, qu'une spéculation n'a de sens et de valeur qu'autant qu'elle réussit : il faut que le sentier retombe en fin de compte sur la grande route, ou arrive à la même étape; et nous appelons fort justement n fausse spéculation » celle qui mène perdre le touriste dans des régions étrangères à son but.
Eh bien, c'est à peu près sous celte image que James se représente le rôle de la spéculation intellectuelle par rapport à l'expérience immédiate. Toutes nos idées, notions, catégories, propositions, aflirmations et démonstrations, théories, hypothèses, opinions, croyances, doctrines, etc.; bref tout ce qui est pensée par opposition à ce qui est sensation ou sentiment, conception par opposition à ce qui est perception (externe ou interne), pour avoir une valeur ou un sens quelconque, ne doit jamais constituer qu'un chemin de traverse, une coupure, un raccourci — un court-circuit, c'est l'expression même de James — partant de la grande route des faits, la route royale de l'expérience immédiate, et la rejoignant plus loin, sinon au but lui-même du moins dans sa direction. En d'autres termes, nos pensées, qui forment le domaine conceptuel, n'ont de valeur, c'est-à-dire de Vérité, qu'autant qu'elles nous acheminent à de nouvelles expériences et nous poussent à plonger plus avant dans le domaine perceptuel, dans cette plénitude vivante des choses qui constitue la Réalité. Cette formule, où se trouvent condensés à la fois le pragmatisme et l'empirisme radical de James, résumerait assez bien, avec les termes mêmes qu'il employa plus tard, l'impression que paraît lui avoir laissée l'enseignement d'Agassiz.
Résumons ce qui précède. — Dans la mesure où une personnalité de génie nous paraît explicable par les influences ambiantes, nous pouvons dire
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que William James, au moment où il va commencer sa carrière propre, avait puisé dans son milieu familial la conviction morale et religieuse qui resta dès lors rinspiratrice permanente de sa philosophie, et à l'école des sciences naturelles cette façon concrète de penser, qui cadrait si bien avec son tempérament inné d'artiste, et qui s'épanouit plus tard dans ses deux doctrines, étroitement connexes, du Pragmatisme et de l'Empirisme radical.