INTRODUCTION. XLIX
grand (1). — S'il fallait en croire Tertullien (2), Andréas de Caryste, dogmatique comme les précédents, et sans doute anatomiste comme eux, se serait refusé à localiser l'âme, par cette raison, qui n'en semble pas une, qu'elle se confond avec les sens.
Mais ces questions du siège de l'âme et des organes propres de la sensibilité et de la motilité, que les dogmatiques, en leur qualité d'anatomistes, devaient nécessairement toucher, ne sont pas les seules dont ils se soient inquiétés. On peut affirmer que les recherches médicales , toujours voisines des recherches psychologiques, en ont mis d'autres sur leur chemin, et qu'ils y ont au moins jeté un regard. C'est ainsi qu'Erasistrate , étudiant dans son traité De la paralysie l'influence de l'habitude dans l'état de santé et de maladie, notait avec un soin égal les habitudes de l'esprit et les habitudes du corps, par un heureux et fécond mélange de la psychologie et de la physiologie. Gela se voit clairement, et avec intérêt, dans un long passage conservé par Galien (3).
Enfin, il n'est pas jusqu'aux questions les plus générales et les plus hautes de la physique philosophique auxquelles les dogmatiques ne se soient intéressés. Erasistrate, qui paraît être le plus philosophe des médecins de cette secte et de cet âge, avait une forte teinture péripatéticienne, comme l'atteste Galien (4), qui lui reproche, peut-être à tort,
(1) Gai., Des dogm. d'Hipp. et de Plat., 1. VIII, ch. m; De Vus. des part. y 1. VIII , ch. xm.
(2) De anima, ch. v.
(3) Des habitudes, ch. i, sub fine.
(4) Des fac. naturelles, 1. II, ch. iv.
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d'avoir mal compris Aristote. Sur les traces du maître, dans un livre que Galien cite plusieurs fois (1), sans nous en révéler le véritable objet, De ^universalité des choses, il semble bien qu'il ait embrassé la nature en général avec la nature humaine, et qu'il ait étudié les êtres, et singulièrement l'homme, du point de vue de la finalité. Nous voyons partout, dans le traité Des facultés naturelles (2), dans le traité De r usage des parties (3\ que Erasistrate affirmait que la nature a toujours un but et ne fait rien en vain; qu'il célébrait l'art, l'industrie de la nature allant toujours par les meilleurs moyens aux meilleures fins. Galien , il est vrai , l'accuse d'avoir souvent manqué de fidélité à. ses principes dans l'explication particulière de tel ou tel organe du corps humain ; mais, en supposant le grief fondé, il reste toujours que Erasistrate avait tenté d'expliquer la nature humaine au moins du point de vue téléologique.
L'empirisme est aussi ancien que la médecine, dont il est nécessairement le premier début et naturellement la première forme : comme secte, il ne remonte pas au-delà de Philinus de Gos, disciple d'Hérophile, dont il se sépara par une raison inconnue, pour marcher dans une voie différente (4). Sérapion d'Alexandrie, que Gelse regarde comme le chef des empiriques, paraît avoir été le plus remarquable d'entre eux. 11 faut encore citer les deux Apollonius, père et
(1) Des fac. nalnr., ch. m, iv; De Vus. des part., 1. IV, V, VII.
(2) L. II, ch. in } iv, vi.
(3) L. IV, ch. xv ; 1. V, ch. vi; 1. VII, ch. vin. .
(4) Les empiriques avaient la prétention peu fondée de procéder de l'Agrigentin Acron.
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fils, cTAntioche, Ménodote, Héraclide et Theutas (1). On peut ajouter Glaucias , nommé avec honneur par Celse.
Or ces médecins-là sont encore philosophes en quelque mesure, quoique malgré eux, à leur corps défendant. En leur qualité d'empiriques, ils n'ont aucun goût pour les choses cachées, qui sont celles précisément auxquelles la philosophie s'intéresse ; ils né se livrent donc sciemment à aucune recherche philosophique. Ils n'aiment pas l'anatomie, qui leur paraît inutile, sinon dangereuse ; ils ne sont donc conduits à s'enquérir ni du siège de l'âme, ni des instruments de ses facultés. Mais cette même qualité d'empiriques les condamne à discuter les questions de méthode, et les voilà bon gré mal gré logiciens, donc philosophes.
Dégoûtés de la méthode dogmatique, peut-être par l'abus qui s'en faisait autour d'eux, peut-être par l'influence du pyrrhonisme, comme le veulent nos modernes historiens de la médecine (2) ; résolus à se passer du raisonnement, qui scrute les causes, et à s'en tenir à l'expérience, qui constate les faits, les empiriques, pour satisfaire aux nécessités de leur art, comme pour répondre aux attaques de la secte rivale, durent faire une étude approfondie du procédé expérimental appliqué à la médecine. Il ne paraît pas qu'ils y aient manqué. Ces ennemis superbes de l'anatomie ont fait celle de l'observation , si je
(1) Galien, Du médec, ch. ni; De l 'empirisme, ch. xin. Héraclide est perpétuellement cité par Cœlius Aurelianus, De morb. acut., 1» I, 17 ; II, 9, 24, 29, 38; III, 8, 17.
(2) Sprengel, 1. 1, p. 470; — Bouchut, Hist. de la méd.9 t. I, p. 426, 427.
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puis ainsi dire, et distingué avec un arl merveilleux ses divers organes. Par une analyse pénétrante, ils ont discerné dans l'expérience en général l'observation proprement dite, l'histoire, qui est l'observation dans le passé, et le passage du semblable au semblable, qui est l'observation concevant l'inconnu à l'image du connu. C'est là le fameux trépied empirique. Et ils ne s'en sont pas tenus à ces généralités. Dans chacun de ces genres, ils ont compté et décrit des espèces. L'observation proprement dile comprend, selon eux, l'observation fortuite et l'observation cherchée : la première qui a uno double source, savoir le hasard, comme lorsqu'une chute nous ouvre un abcès et nous en débarrasse, et la nature, comme lorsqu'un saignement de nez nous délivre de la fièvre ; la seconde qui consiste tantôt dans un essai qui réussit et tantôt dans Yimitation d'un procédé déjà heureusement employé. — L'histoire est de deux sortes, avec ou sans contrôle, et n'a de valeur que dans le second cas. Le contrôle s'opère par trois moyens : les mœurs de l'écrivain, qui déposent pour ou contre son intelligence et sa bonne foi ; l'analogie des faits racontés avec ceux que nous avons nous-méme observés ; la concordance entre les témoignages- Mais la concordance est très-différente selon qu'elle se rapporte à des choses cachées et de raisonnement ou à des choses évidentes et d'expérience. Cette dernière mérite seule considération (i). — Le passage du semblable au semblable est également de deux sortes : s'il se fonde sur une prétendue connaissance des causes des
(1) Galien, De Vemph:, eh.