‹ La philosophie des médecins grecsChapitre 48 sur 83 · INTRODUCTION. LXXIX · texte numérisé non relu

INTRODUCTION. LXXIX

En voilà plus qu'il n'est nécessaire , parmi tant de pertes, pour nous donner une idée, et la plus haute, de la morale philosophique de Galien.

Est-il besoin d'informer le lecteur que Galien a une physique, comme il a une morale et une logique ? et que cette physique n'est pas restreinte aux seules questions plus ou moins impliquées dans les recherches médicales, mais s'étend à tous les problèmes que les philosophes ont coutume d'agiter, notamment à ceux qui concernent l'homme et Dieu (1) ? Il ne s'inquiète pas seulement de la nature de l'âme et de son siège dans l'organisation (2) , ce qui serait encore d'un médecin ; il veut connaître les diverses facultés générales de l'âme et les facultés particulières qu'elles comprennent, ce qui est proprement d'un philosophe. C'est ainsi qu'il adopte , en la confirmant et la développant, la division platonicienne de la raison, de la colère et de l'appétit (3). C'est ainsi qu'il analyse la raison, dans laquelle, infidèle à Platon, qu'il prétend suivre, il distingue deux facultés élémentaires : les sens , auxquels il rattache l'imagination, la compréhension et le raisonnement ; et la puissance de mouvoir les organes ,

(1) La physique chez les anciens est proprement la science des êtres réels et actuels, et elle comprend un triple objet, la nature, l'homme et Dieu.

(2) Que les moeurs de l'âme suivent le tempérament du corps, ch. i, x. Des dogm. d'Hippoc. et de Platon, 1. I, III, IV.

(3) Que les mœurs suiv., ibld.\ Des dogm. d'Hipp.> ibid. — Galien avait écrit, en trois livres, un traité, aujourd'hui perdu, Des parties de l'âme et de ses facultés. Il le range parmi ceux de ses ouvrages qui concernent Platon, ce qui nous autorise à penser qu'on y trouvait à peu près la théorie platonienne des trois facultés (De mes propres écrits, ch. xiv).

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cl par ceux-ci les objels environnants (1). C'est ainsi que, sans nommer lu volonté, et à plus forte raison sans l'analyser en elle-même, il discute le libre arbitre, le nie formellement-, et réfute la doctrine contraire , soutenue par les stoïciens (2). Non content d'avoir observé l'âme d'une manière générale , il étudie l'habitude , dans son opposition au régime naturel (3) ; le sommeil , dans son opposition à la veille (4) ; fa maladie , dans son opposition à la santé' (5), notant avec soin les modifications introduites dans la vie ordinaire par ces trois états nouveaux. Et ces recherches spéciales, il les pousse Lien au-delà du point où elles intéressent la médecine. — Mais où Galien vogue à pleines voiles dans les eaux de la physique générale, c'est lorsqu'il aborde le problème de l'existence et de la nature de Dieu, Le médecin ne s'efface pas sans doute ; c'est dans la nature humaine, dans la nature organique, dans l'exacte appropriation des organes aux fondions, qu'il cherche et. qu'il recueille les traits divins ; et le traité où il se livre à celte haute recherche est intitulé : De l'image des parties (6) ; mais cette préoccupation de l'action et de la présence divines, celte attention à suivre ia trace de la suprême intelligence

(1) Des dogm. d'Hipp.., I. VII; De l'as, des part VIII, elc. ; Du mouvem. des muscles, l. I. (S) Que les mœurs de l'âme, dernier chapitre.

(3) De t'hahittuie, passim.

(4) Du moment, des muscles, II, 5; Du diagn ; sommeil ; Du coma.

(5) Des lieux aftectés, 1. III et IV.

(6) Voir aussi, Des dogm. d'Hipp., 1. IV, ch. VIII t iiijssa^es intéressants sur ia Providence divine.

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dans les détails comme dans l'ensemble de l'organisme , cette perpétuelle démonstration de l'ouvrier par l'œuvre, de l'ouvrier parfaitement sage par l'œuvre parfaitement belle, tout cela est d'un médecin supérieur à son art et qui, d'un vigoureux coup d'aile, s'élève aux sommets de la philosophie. Galien nous apparaît donc encore sur le terrain de la physique doublement philosophe, en médecin et en philosophe désintéressé.

De ces constatations, il résulte qu'il y a en Galien tout à la fois un médecin-philosophe, en quoi il ressemble à ses devanciers dans la médecine , et un philosophe proprement dit, en quoi il en diffère.

Et c'est ce qui nous explique ce phénomène peu commun dans les fastes de la médecine ancienne et moderne : quoique Galien soit loin d'avoir en philosophie la même originalité et la même supériorité qu'en médecine, c'est cependant le philosophe qui domine le médecin. Galien ne procède pas, selon l'usage des médecins, de la médecine à la philosophie ; il procède, au contraire, delà philosophie à la médecine. Et cela chronologiquement aussi bien que logiquement. Il s'était élevé de l'étude des mathématiques et des arts libéraux à celle de la philosophie, et il eût passé sa vie au sein de cette dernière, si son père , averti par un songe, ne l'eût voué à la science et à la profession médicales. « Sous la discipline d'un père sage et attentif, j'ai d'abord été exercé et nourri dans l'arithmétique, la grammaire et les arts libéraux, jusqu'à ma quinzième année; je passai ensuite aux exercices de la dialectique, afin de me mettre en état de vaquer seul aux recherches de la philosophie. J'avais dix-sept ans,

lorsqu'un songe très-clair sigtiiQa à mon père rie me mettre sur le chemin de la médecine, que je. devais allier à la philosophie (1). * Je souligne ces derniers mots, aussi justes que précis. Galien allie véritablement ia médecine à la philosophie, empruntant toujours à celle-ci les lumières dont il éclaire celle-là. Sa logique médicale n'est qu'une application et un détail de sa logique philosophique, ainsi que tout le prouve, les propres déclarations de Galien, les textes qui nous restent, et l'analogie des deux méthodes, qui ne diffèrent que de la différence du particulier et du général. De môme, nul doute que sa morale médicale ne vienne en ligne droite de sa morale philosophique ; et, quant à sa physique, les parties qui touchent de plus près à la médecine ne forment qu'un tout indivisible avec celles qui s'en éloignent le plus. La médecine galénique est partout pénétrée et, si je puis le dire, imprégnée de la philosophie galénique; elle y vit et elle en vit.

De là la perpétuelle application de Galien aux recherches et aux exercices philosophiques; de là ces innombrables traités sur loutes'les écoles philosophiques et leurs principaux représentants, lesquels, s'ils n'étaient perdus, nous feraient comme une histoire complète, et combien curieuse de la philosophie (2). Le philosophe Galien est en même temps un historien de la philosophie, aussi bien que de la médecine. 11 a le génie de l'histoire, comme i! a le génie de la science. C'est un dernier trait à ajouter à celte grande physionomie.

(t) De l'ordre de met écrits.

(2) De ma propres écrits, voir leK listes de Galien.

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On voit par cette longue et laborieuse enquête que si la philosophie en Grèce fait une large place à la médecine, celle-ci, réciproquement, fait une place non moins large à la philosophie. De sorte qu'il y a bien véritablement, en ce pays de curiosité et de synthèse universelles, d'une part, une médecine des philosophes, d'autre part, une philosophie des médecins, Tune et l'autre d'un incontestable intérêt.

C'est cette dernière, c'est la philosophie professée par les médecins grecs que, en ma qualité de philosophe, j'ai essayé d'écrire.

Dans un travail de ce genre, il faut s'attendre à d'innombrables et «immenses lacunes, faciles à concevoir et à marquer, après l'étude qu'on vient de lire. De tous les livres des écoles médicales issues de la philosophie et des écoles asclépiadéennes, sauf celle de Gos, il ne reste rien; des livres des sectes alexandrines, dogmatisme, empirisme, méthodisme, jusqu'à Galien exclusivement, il ne reste rien. Ce n'est pas dans les traités Des affections internes. •— Des maladies.- Du régime des gens en santé, uniquement consacrés à la pathologie et à la thérapeutique, qu'on pourrait espérer de trouver la philosophie cnidienne ; ni dans le De re medica de Gelse , et le De morbis acutis et chronicis de Cœlius Aurelianus, non moins uniquement consacrés aux mêmes objets, qu'on aurait chance de rencontrer la philosophie méthodique. Donc, dans la période proprement grecque, rien avant ni après Hippocrate , et dans la période alexandrine, rien avant ni après Galien.

ISTRUIilTTluN.

Hippocrate el Galien demeurent seuls, debout i milieu de ce déserl, appuyés Hurleurs œuvres iramoi telles. Et l'histoire de la philosophie des médecins grecs, par ta force des choses, se trouve nécessairement n'être que l'histoire de îa philosophie hippocratique et de la philosophie galénique.

La philosophie hippocratique et la philosophie galénique ne sont que deux fragments dans ce tout imposant de la médecine grecque, mais deux fragments du plus grand prix. Si donc il était donné à. la critique contemporaine de les reproduire dans leur intégrité, si elle pouvait rétablir dans leurs éléments et enchaîner dans leurs rapports tant de belles théories de logique, de morale et de physique, médicales ou philosophiques, elle aurait encore lieu de se complaire en son œuvre. Malheureusement, il n'en est

s ainsi : la philosophie hippocratique el la philosophie galénique elles-mêmes ne nous sont parvenues que déplorablement mutilées par le temps et les circonstances.

En ce qui concerne Hippocrate, nos perles sont moins grandes. Comme on l'a vu, il n'est pas sorti de la médecine, et sa logique, sa morale, sa physique, sont exclusivement médicales. Cette logique médicale, cette morale médicale, cette physique médicale, nous les possédons au moins dans leurs principaux traits ; et si la critique ne peut se flatter d'en développer une exposition complète, elle peut du moins espérer d'en tracer une esquisse fidèle.

Pour Galien , nous sommes à la fois dans une plus grande abondance et une plus grande disette. Sur certains points, il y a. comme une accumulation de documents, des traités conservés entiers, où '.

ISTRODCCTlON. LXXXV

questions sont débattues dans tous les sens, creusées h toutes les profondeurs ; sur d'autres, tout a sombré, et Ton n'a que le néant devant soi. Le lecteur se souvient que Galien a tout ensemble une logique philosophique et une logique médicale, une morale philosophique et une morale médicale, une physique philosophique et une physique médicale. Vainement essaierait-on de reconstruire sa logique philosophique ; nous en pouvons à peine déterminer le caractère général, et ce ne sont pas seulement les détails, c'est la lumière même qui nous manque sur ce point capital. En revanche, il n'est pas impossible, en réunissant, complétant et éclaircissant les uns par les autres un certain nombre de traités , de reconstituer sa logique médicale assez complètement, surtout dans la partie critique. — C'est, au contraire, la morale médicale de Galien qui se dérobe absolument ; son existence même ne se constate pas sans efforts. La morale générale nous est mieux connue ; il n'en subsiste que des débris, mais d'une vraie valeur , et d'autant plus précieux qu'ils sont représentés par des traités spéciaux , qui ne paraissent pas avoir souffert. — De la physique galénique, considérée au point de vue philosophique ou médical, il reste beaucoup. Il reste une psychologie. Il reste une théologie. La théologie , conclusion d'une vaste étude sur la finalité physiologique (1) ♦ n'est qu'une ébauche ; mais la psychologie comprend plusieurs théories, dont quelques-unes sont même fort savantes et développées. — Enfin , Galien n'est pas seulement un philosophe, c'est aussi un historien

(1) Cette étude remplit le traité De Viiiage des parties.

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