‹ La philosophie des médecins grecsChapitre 50 sur 83 · INTRODUCTION. LXXXIX · texte numérisé non relu

INTRODUCTION. LXXXIX

outre toute sorte de données précieuses sur le stoïcisme et singulièrement sur certaines doctrines de Chrysippe, il lui arrive de citer de si nombreux fragments de ce philosophe, et avec de telles indications, qu'on peut presque reconstruire des ouvrages perdus du plus grand des stoïciens , ou certains livres de ces ouvrages. Voilà pour Galien.

L'histoire de la philosophie médicale chez les grecs, même réduite aux proportions que je viens de dire, vaut donc la peine d'être cherchée , rassemblée et rédigée. Si le résultat ne trompe pas mes espérances, ces études ajouteront quelques traits nouveaux à la grande figure de cette sereine Antiquité, dans le commerce de laquelle il fait si bon vivre.

Hippocrate est né à Cos , dix ans après Socrate (460): quand et comment est-il mort, et par quelles étapes est-il arrivé de Tune de ces extrémités à l'autre? C'est ce que nul ne saurait dire aujourd'hui. On peut accumuler les négations : il n'a pas voyagé en compagnie d'Euryphon ; il n'a pas chassé la peste d'Athènes ; il n'a pas refusé ses secours au grand roi, qui ne les a pas demandés ; il n'a pas écrit à Démocrite et ne l'a pas visité à Abdère; il n'a pas protégé sa patrie contre les Athéniens ; il n'a pas brûlé la bibliothèque de Cnide ou de Cos ; il n'a pas fourni une carrière démesurée ; il n'a pas plus guéri miraculeusement mort que vivant : voilà ce qu'il n'a pas fait. Mais qu'a-t-il fait , et de quels fils se compose le tissu de sa vie? L'érudition n'a rien à répondre.

Hippocrate a écrit, mais qu'a-t-il écrit? Quels sont, parmi les innombrables traités de la Collection hippocratique, ceux qu'on peut lui attribuer avec certitude ? J'ose dire que pas une question n'a été plus tourmentée que celle-là, ni plus vainement. Les plus grands esprits et les plus savants hommes dans l'antiquité et les temps modernes , l'ont prise à cœur, l'ont tournée et retournée , sans jamais arriver à un

aux fables de la légende Ilippocratique ; le Dr Malgaigne {Rev. médico-chirurgicale de Paris, janv. 1851 , p. 54 et suiv.), a soutenu la même thèse. Littré (Œuvr. compl. d'Hipp., t. I, ch. u, p. 27), et Daremberg (Œuvr. choisies d'Hippocr., introduction, p. xxx et suiv.), ont amplement et savamment discuté et réfuté leurs arguments.— Schulze (Hist. médic, Lips. in-4° 1798), avait déjà conclu en ces termes, p. 24 : « Unicum itaque quod de Hippocrate coo cerlum habemus, est illud : fuisse eum lemporibus belli pelopponnesiaci, et libros de medicina grœce, dialectio ionicOy scripsisse.

HIPPOGRATE.

La critique moderne, si habile à rassembler, à. discuter et à interpréter les textes , s'est épuisée à restituer la personnalité d'Hippocrale (1). Définitivement une seule chose reste démontrée : c'est que le problème est insoluble. Ni l'existence, ni le génie d'Hippocrate ne sont contestables , bien qu'on les ait contestés (2) ; mais sur les événements de sa vie, sur ses doctrines et ses œuvres, plane un doute invincible (3) ; c'est la nuit noire, nox une sidère.

(1) Voir les savants travaux de Leclerc, Schulze, Ackermann, Pierer, Kùhn, Link, Petersen, Littré, Daremberg.

(2) L'existence d'Hippocrate a été contestée plus ou moins sérieusement par le Dr Boulet, dans une thèse intitulée : Dubitationes de Hippocratis vita, genealogia, forsan mythologicis, et de qaibusdam ejus libris multo antiquioribus quam vulgo credititr. — Son génie était plus ou moins méconnu des médecins empiriques, comme nous l'apprend Galien, dernier chapitre du traité De l'empirisme. Erotien avait déjà porté le même témoignage, au commencement de son Lexique : « Un grand nombre de médecins, ne voulant apprendre que les choses faciles, ne se donnent pas même la peine d'ouvrir Hippocrate, et trouvent plus commode de le tourner en ridicule. •

(3) Petersen, après Link (Zeit und Lebensverhœltnisse des HippocratesJ , s'est efforcé de rendre quelque vraisemblance

4 inrrocruTE.

fermée. Il n'avait pas achevé la grande publication à laquelle il doit la meilleure part de sa notoriété, qu'elle était rouverte par Daremberg. Il faut lire dans l'introduction des Œuvres choisies d'Hippocrate la savante discussion de ce dernier, et les profondes et nombreuses modifications qu'il apporte, non sans vraisemblance, au groupement de Littré. Pour ne citer qu'un exemple, et qui est aussi ce qu'il y a àe plus essentiel, Littré avait établi cette liste des œuvres appartenant proprement à Hippocrate : De F Ancienne médecine;— Pronostic; — Aphorismes; — Épidémies, 1er et 3e livres ; —Régime dans les maladies aiguës ; — Des airs, des eaux et des lieux; — Des plaies de tête ; — Articulations; — Fractures; — Instruments de réduction ; — Le serment ; — La loi. Daremberg y porte le fer et le feu, et la réduit, par une simplification extrême, à deux seuls traités : Articulations ; Fractures (1). Ce qui fait naturellement penser à cette affirmation encore plus radicale d'un critique antérieur (Link): il n'est pas certain que Hippocrate ait écrit un seul des traités qui portent son nom. Il semble donc que le dernier mot de la critique, qu'elle s'exerce sur la vie ou les œuvres d'Hippocrate, soit précisément le mot de Montaigne : que sais-je ?

Ainsi l'individualité d'Hippocrate échappe à toutes nos prises.

Par conséquent, je considère comme une entre-

(1) Pour être juste, il faut dire que sa 2e classe comprend des écrits appartenant à peu près certainement à Hippocrate, savoir : Aphorismes ; — Pronostic; — Régime dans les maladies aiguës; - Airs, eaux et lieux; - Plaies de tête; — Mochlique ; — Officine; — Ancienne médecine.

prise vaine de vouloir exposer la philosophie personnelle (THippocrate. Sans doute, il y aurait un intérêt supérieur à suivre le progrès de la pensée philosophique dans l'école de Gos, en faisant, en même temps que la part d'Hippocrate, celle de ses prédécesseurs et de ses successeurs. Mais, ce partage étant impossible, se vouer à ce travail serait se vouer à la conjecture, à l'incertitude, à d'inévitables et interminables contestations.

Que faire donc ?

Une chose très-simple et très-sûre. — Pourquoi Hippocrate se dérobe-t-il? D'une part, parce que l'admiration a peu à peu substitué aux événements réels de sa vie des faits merveilleux, des fables, qui les ont fait oublier ; d'autre part, parce qu'elle lui a peu à peu rapporté toutes les doctrines, tous les ouvrages, et confondu en lui les personnalités médicales antérieures, postérieures et contemporaines. L'homme s'est ainsi perdu dans le grand homme, et l'individu dans le mythe. A la place du personnage historique que connurent les grecs du V° siècle, la gloire a mis un personnage symbolique, créé par elle, et qui représente toute la médecine hippocratique, on pourrait presque dire toute la médecine coaque. De cette haute personnalité que ses contemporains appelaient Hippocrate, elle a fait ce cycle célèbre que nous appelons encore Hippocrate, mais qui est toute une période médico-philosophique.

Il faut donc distinguer deux Hippoerates, celui de l'histoire et celui de la tradition ; le premier qui nous fuit comme une ombre impalpable, le second substantiel, matériel, si je puis ainsi dire, et qui se laisse saisir à pleines mains.

Or, s'il est impossible cio déterminer avec précision et certitude les idées philosophiques d'Hippocrale pris au sens historique, il est au contraire très-facile de déterminer les idées philosophiques d'Hippocrale pris au sens traditionnel.

En effet, la Collection hippocratique est là, et l'immense majorité des traités qu'elle renferme appartient incontestablement au cycle hippocratique. 11 est vrai que des traités étrangers se mêlent à ceux-là; mais ils sont relativement peu nombreux et faciles à discerner. Tandis que les critiques, même les plus récents, ne s'entendent pas quand il s'agit de distribuer les écrits hippocraliques entre Hippocrate et les divers membres de sa famille ou de son école, ils diffèrent à peine, et d'une façon à peu prés insignifiante, sur le point de savoir quels traités portent ou ue portent pas la marque hippocratique. Il e^l une série de traités certainement cnidiens; il est une série de traités sans origine connue et sans caractère déterminé de l'aveu do tous les critiques. Sur deux, ou trois traités seulement, il y a désaccord (par exemple, le traité du Régime des gens en santé, attribué à Polybe par Littré, et mis parmi les ouvrages cnidiens, mais non sans hésitation, par Daremberg } ; ou est libre alors de les joindre à la liste hippocratique ou de les en exclure. Sauf ce point, faible, que je devais signaler, la partie hippocratique de la Collection se présente avec évidence, et permet au lecteur aLlentif d'en extraire des idées philosophiques qui, sans nul doute, sont celles d'Hippocrale, considéré non comme une personne, mais comme une école, ou un âge dans cette école.

On voit le sens et la portée du travail qui suit.

Quand je dis Hippocrate, j'entgnds la famille hippocratique, et jusqu'à un certain point l'école de Gos tout entière; et quand j'expose la philosophie d'Hippocrate, c'est la philosophie hippocratique, ou même coaque, que j'expose.

Or, sur cette philosophie là, j'ai à faire une double remarque préliminaire :

1° Elle est exclusivement médicale. Comme je l'ai déjà expliqué, ni Hippocrate ni les hippocratistes en général ne sortent du cercle de la médecine. Et cela se conçoit, s'il est vrai, comme l'affirme Celse, que Hippocrate ait plus que personne à cette époque distingué les recherches médicales des recherches philosophiques. Gos s'est dont strictement enfermé dans l'enceinte de la médecine. Il n'en a pas moins cultivé la philosophie, mais dans l'intérêt de son art, et pour lui demander seulement les règles, les préceptes, les lumières dont il avait besoin. La philosophie coaque est la philosophie de la médecine, ni plus ni moins;

2° Elle est complète. Une division qui domine dans toute l'antiquité, qui s'accuse plus nettement dans les écoles épicurienne et stoïcienne, et que Galien reproduit comme chose consacrée dans l'opuscule, déjà cité, où il expose que la médecine ne peut se passer du concours de la philosophie, est celle qui partage cette dernière en trois parties : Logique, Morale et Physique. Hippocrate et son école ne sont restés étrangers à aucune de ces parties; ils ont leur logique, leur morale et leur physique, c'est-à-dire une logique médicale, une morale médicale, une physique médicale.

Le moment est venu de les exposer.

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LOGIQUE UIPPÔCRATJQUE. 9

Toujours attaquée, la médecine Tétait déjà du temps d'Hippocrate, et même ardemment. C'était le règne de la Sophistique, et cette Critique, plus brillante que sérieuse, sans foi ni bonne foi, ne devait pas plus épargner la médecine que la philosophie. Il fallait donc défendre la médecine, en montrer la réalité, Futilité, la légitimité. Hippocrate et les siens n'ont eu garde de manquer à cette tâche. C'est l'un des objets du traité De l'ancienne médecine, et le propre objet du traité De l'art.

La médecine est un art, le premier et le plus utile, car elle a tout le prix de la santé conservée ou recouvrée. Son objet est de protéger l'homme sain et de guérir le malade; sa règle de s'abstenir de donner des soins illusoires à l'incurable.

L'existence de la médecine comme art est un fait incontestable. Il faut le reconnaître, ou nier qu'aucun malade ait jamais été guéri par des remèdes bien choisis et appliqués à propos. Il y a de mauvais médecins ; oui, mais il y en a de bons, et sans l'art médical, tous les hommes seraient également ignorants, le hasard seul décidant des remèdes (1).

Que manque-t-il à la médecine pour être un art véritable? On ne niera pas que ce qui se voit par les yeux et se comprend par l'esprit, soit réel. Or la médecine a un objet parfaitement visible et intelligible, savoir, le corps humain, les phénomènes morbides qui s'y manifestent, le traitement qu'on y applique, les résultats qu'on obtient; sa substantialité est donc hors de doute, ainsi que les services qu'elle rend.

Elle a des ennemis ; c'est vrai, mais quels enne-

(1) De l'Ane, mécl, § 1.

10 LOGI'jl'E UIPPOCRATIQLrE.

mis? Des gens « qui se font un art d'avilir les arts », ne visant en cela qu'à étaler leur Tain savoir et leur triste habileté I Méprisable engeance, et qui le paraîtra d'autant pltra qu'on y réfléchira davantage. Découvrir quelque vérité inconnue, et qui profile aux hommes ; porter à leur perfection des découvertes ébauchées : voilà un honorable emploi de notre intelligence. Mais s'attaquer aux découvertes d'autrui, non pour les corriger, mais pour les flétrir ; calomnier la vérité et triompher dans l'erreur; prostituer à ce vil usage l'art de la parole et du raisonnement, c'est se ravaler aux yeux mêmes de ceux qui goûtent ces honteux artifices. La médecine peut en souffrir ; elle ne risque pas d'y succomber.

Pauvres arguments que les leurs, et auxquels il est en vérité facile de répondre.

Ils disent: si la médecine guérissait toujours, il faudrait bien lui eu faire honneur ; mais le nombre de ses échecs égalant au moins celui de ses guôrisons, rien ne prouve que celles-ci ne soient pas dues au hasard. Ce que les médecins regardent comme un effet de leur art est tout simplement une rencontre de la fortune. — Mais, sans médire de la fortune, estil raisonnable de lui attribuer une si extraordinaire puissance? Et quand un malade guérit à la suite d'un traifement approprié, ne saulc-l-il pas au\ yeux que le traitement est la cause, et la guOrison l'effet? Tout le monde en juge ainsi, puisque tout le monde appelle le médecin, puisque personne ne s'abandonne à la fortune. Notez que si les médecins étaient plus attentifs, et les malades plus dociles, les guérisons seraient moins rares.

Ils disent : nombre de malades recouvrent la santé

LOGIQUE HIPPOCRAÏIQtJft. 11

sans l'intervention des médecins ; donc, par la seule faveur de la fortune. — Mauvais raisonnement; ils recouvrent la santé sans médecins, mais non sans remèdes. Ils recouvrent la santé en faisant ou évitant telle ou telle chose, en s'abstenant de boire ou de manger, en prenant certains médicaments : or, tout cela, c'est un traitement; tout cela suppose la médecine et en relève. C'est donc bien la médecine qui guérit, même en l'absence des médecins. Elle est donc bien l'art de guérir; art réel, nécessaire, légitime; art fort imparfait chez les hommes qui n'y sont pas versés, et qui raisonnent plus ou moins rigoureusement sur un petit nombre de faits plus ou moins bien observés ; art qui, chez le praticien, chez le savant, arrive à une perfection relative chaque jour plus grande.

Ils disent : la mort de tant de malades qui succombent entre les mains des médecins ne démontre que trop, et trop cruellement, l'impuissance et la vanité de la médecine. Étrange art de guérir qui laisse mourir les gens qu'il a pour objet de sauver ! — Mais, si la médecine est un art, elle n'est pas pour cela infaillible et toute-puissante. Elle ne fait pas profession de détruire le mal quand le malade s'applique à l'entretenir. Dans les conjonctures fâcheuses, on accuse le médecin, on plaint le malade : il serait souvent plus juste d'accuser celui-ci et de plaindre celui-là. Tandis que le médecin, qui sait ce qui convient, et qui est de sens rassis, ordonne, le malade, sans connaissances spéciales, et qui souffre, et qui perd la tête, désobéit ; il fait cause commune avec la maladie contre le médecin, qui n'en peut mais; il est à son insu le bourreau aussi bien que la victime.

12 LOGIQUE IIIPPOfiBATIQUE.

fis disent: la médecine se condamne elle-même en refusant de soigner !es maladies incurables. Le devoir dïin art de guérir digne de ce nom serait de tout guérir. Un arl qui s'attaque aux maladies légères, qui se guériraient sans lui, et se détourne des maladies graves, qui réclament son secours, est moins un art qu'une duperie. Ils se moquent, les médecins qui se présentent quand ils sont inutiles. et se dérobent quand ils sont nécessaires. — Mais ce reproche est insensé. Demander à la médecine de réparer l'irréparable, c'est lui demander de faire des miracles. On le concevra mieux, si l'on se représente qu'au lit du malade une lutte s'établit entre la maladie et les moyens thérapeutiques dont le médecin dispose: si la maladie est plus forte que les moyens thérapeutiques les plus forts, le médecin est nécessairement désarmé. C'est à la nature' des choses, non à la médecine, qu'il faut s'en prendre.

Veut-on rendre pleine justice à la médecine, faut distinguer entre les maladies apparentes et lei maladies cachées. Les premières sont celles qui manifestent à la surface du corps par des change menls de couleur, des tumeurs, et autres modiflea lions perceptibles aux sens. Ces maladies, la médecine les constate sans peine comme sans erreur et y applique avec succès le remède convenable. On ne voit pas ce qu'on pourrait lui reprocher. Les mal; dies cachées sont celles qui ont leur siège dans os et les innombrables cavités du corps ; innombrables, car les Os même, les articulations même ont leurs pores, leurs anfractuosités, comme le prouve Yichor (synovie), qui s'en échappe lorsqu'elles sont ouvertes. Or, ces maladies profondes ne se laissent

LOGIQUE HIPPOCItATIQUE. 13

ni voir ni percevoir, et de là la difficulté de les combattre. Cette difficulté tient, non à la nature du mal, mais à cette circonstance qu'il se dérobe. Gomment en effet le traiter si on ne le connaît pas, et comment le traiter efficacement si on le connaît trop tard? Mais ici encore c'est la nature qu'il faut accuser, non l'art. L'art fait tout ce qu'il peut, c'est-àdire fait merveille. Ne pouvant ni voir le mal, ni l'induire des explications défectueuses du malade, il le devine par le raisonnement. 11 interroge la clarté et la rudesse de la voix, la rapidité et la lenteur de la respiration, les caractères des flux quotidiens et des parties qui en sont le siège, concluant de ces signes visibles l'affection secrète. La nature refuse-telle de fournir des indications, l'art l'y contraint par d'innocentes violences. Il a des moyens, connus de lui, de provoquer des excrétions, des transpirations, des exhalations qui, par les qualités inusitées qu'elles présentent, lui sont de clairs indices, et le mettent sur la voie de ce qu'il cherche. De sorte que c'est précisément dans ce champ des maladies cachées, où l'incertitude est plus grande et les échecs plus fréquents, que la médecine se montre plus féconde en ressources et plus admirable (1).

Telle est la médecine: un art vrai qui, observant, raisonnant, poursuivant la nature jusqu'en ses dernières retraites, dispute efficacement à la douleur, à la mort, tous les malades que la nature n'a pas condamnés sans appel. Si elle abandonne les autres, c'est qu'à tenter l'impossible, elle perdrait son temps et se compromettrait.

(1) De l'Art tout entier.

14 LOGIÛUK HIITOCIUTIOUË.

Mais, pour que la médecine soit tout ce qu'elle peut, tout ce qu'elle doit être, il faut deux choses : 1° que ses adeptes possèdent les qualités requises; 2" qu'ils y appliquent la méthode que réclament sa nature et son objet.

Si la médecine est irréprochable, il n'en est malheureusement pas de môme des médecins. L'auteur du traité de La loi n'est pas plus indulgent aux mé> decins qui déshonorent leur art, que celui du traité de L'art, aux sophistes qui le bafouent. Il médecins incapables, qui ne savent ni observer, ni raisonner, ni se faire des idées précises dans leur généralité ; il en est d'ignorants, qui n'ont pas étudié, pas pratiqué suffisamment, n'ayant pas parcouru les villes, n'ayant pas acquis par conséquent ce trésor de l'expérience, que rien ne remplace. Les uns et les autres sont moins des médecins que des simulacres de. médecins. Ils ressemblent à des figurants de théâtre, qui n'ont de l'acteur que l'habit et le masque ; et ils mériteraient d'être punis autrement que par l'ignominie.

Il faut qu'on ie sache bien : la médecine n'est la portée de tous. Pour l'embrasser et la pratiquer avec succès, il faut le rare concours des six condi' lions suivantes : une nature généreuse, un maître savant dans son art, un lieu favorable à de sérieuses études, de la jeunesse, du travail et du temps.

Sous ce rapport, on peut utilement comparer la médecine à l'agriculture. Cette nature généreuse, sans laquelle il n'est point de médecin digne de et nom, c'est le champ fertile qui portera une moisson abondante; le maître expérimenté, c'est le laboureur qui répand la semence à pleines mains; le lieu

LOGIQUE HIPPOGRATIQUE. 15

propice, c'est l'air qui baigne et nourrit les plantes; la jeunesse, c'est la saison printanière; le travail, la culture donnée à la terre. Enfin, avec l'aide du temps, les champs comme les âmes, les âmes comme les champs, verdissent, fleurissent et fructifient (1).

Le premier soin, quand on a l'aptitude médicale, doit être de circonscrire la médecine dans ses limites naturelles. Hippocrate et les hippocratistes ont une juste défiance de cette curiosité universelle qui avait égaré les philosophes, et probablement aussi les médecins de l'âge cosmologique. Ils entendent que le médecin mesure son ambition à ses forces, et n'étende pas ses recherches au-delà des nécessités de son art. Vouloir s'élancer jusqu'au ciel, ou pénétrer jusqu'aux entrailles de la terre, c'est se préparer un inévitable échec. Il n'est pas donné à notre esprit, faible et borné, de monter si haut, de descendre si bas. Notre vue, étendue au-delà de sa portée naturelle, se trouble, et ne sait plus distinguer la chimère de la réalité. Le moyen de bien voir, c'est de peu voir; c'est de regarder autour de soi, ou plutôt en soi. Le véritable objet de la science, singulièrement de la médecine, c'est l'homme. .

Encore faut-il s'entendre. Il est des médecins et des sophistes qui prétendent que l'art médical ne saurait être connu, si Ton ne sait premièrement quelle est la nature de l'homme, de quels éléments il est formé, comment ils se sont assemblés, agencés, et enfin quelle est sa première origine (2). Il n'en est

(1) La Loi.

(2) Je crois devoir interpréter ce passage autrement que M. P. de Rémusat (Rev. des Deux-Mondes, 1er août 1855). Ilippo-

rien : ces connaissances générales, excellentes pour l'étalage, sont parfaitement inutiles à la médecine. D'ailleurs, ces habiles gens renversent la relation naturelle des choses : ils veulent que la médecine s'appuie sur la science de l'homme, et c'est la science de l'homme qui dérive de la médecine, comme il est évident à quiconque possède cet art dans toute son étendue. Soyez d'abord médecin, et par la médecine vous arriverez infailliblement à pénétrer le double mystère de l'origine et de la constitution humaines. — Quant à la Nature, il importe et il suffit de connaître ses rapports à notre corps ; en quoi elle peut nous être utile, en quoi nuisible ; les aliments et les breuvages qu'elle fournit à l'homme sain et à l'homme malade (1).

A ces recherches exclusivement médicales, quels procédés appliquer? Ce point essentiel n'a échappé à la sagacité, ni d'Hippocrate, ni des siens.

11 faut bannir les hypothèses de la médecine. 11 faut les laisser à ceux qui, prétendant deviner des

crate ne blâme que les systèmes a priori sur l'homme ; s'il avait en vue l'anatomie, comment pourrait- il écrire plus loin dans le même traité : a Le médecin doit connaître le degré et la force des humeurs, et les figures des parties, c'est-à-dire leur conformation. Les unes sont plates, les autres rondes, etc. »

(1) Dd l'Ancienne médecine.— On pourrait croire, au premier abord, que ces vues, essentiellement restrictives, sont démenties par ce passage de Platon :

« Socrate : Penses-tu qu'on puisse connaître suffisamment la nature de l'âme, sans connaître la Nature universelle? - Phèdre : S'il faut en croire Hippocrate, le descendant des fils d'Esculape, il nfest même pas possible, sans cette étude préparatoire, de connaître la nature du corps {Phèdre, édit. Charp., t. II, p. 384). »

Il semblerait donc que Hippocrate, dans l'estime de Platon ,

LOGIQUE H1PPOCRAT1QUE. 17

choses impénétrables à l'esprit humain, n'ont rien de mieux à faire que de s'abandonner aux rêveries de leur imagination. L'objet de la médecine n'a rien de transcendant, sa méthode ne doit rien avoir d'hypothétique.

On trouve dans la Collection un passage fort explicite, qui se peut résumer ainsi :

« La méthode propre à la médecine se compose d'un double procédé de l'esprit, savoir : l'observation et le raisonnement, Tpt5y) u.sïà Xcycu. L'observation recueille les faits, qui tombent sous les sens, et laissent dans la pensée une claire représentation d'euxmêmes. Le raisonnement , avec le secours de la mémoire, rapproche ces faits, les compare et les résume en quelque chose de général. Si le raisonnement n'est pas précédé de l'observation, il s'exerce dans le vide et n'est qu'une arme de parade; si l'observation n'est pas suivie du raisonnement, elle est insuffisante (1). »

considérait la science de la Nature en général comme l'antécédent nécessaire de la science du corps humain en particulier : doctrine absolument opposée à celle du traité De V Ancienne médecine. Mais la contradiction n'est qu'apparente et s'évanouit dés qu'on lit les lignes suivantes du Phèdre, dans lesquelles l'auteur se commente lui-même. Il y expose en effet que ce que disent sur la nature Hippocrate et la droite raison, c'est que, étant donné un objet, il faut examiner quelles sont ses propriétés ; comment et sur quoi il agit, comment et par quoi il peut être affecté ; en un mot, ses vertus actives et passives (p. 385;. D'où il paraît clairement que Hippocrate, au témoignage même de Platon, entend par la connaissance de la Nature universelle, nécessaire à la connaissance du corps humain, celle de l'action et réaction qui s'établit entre les corps étrangers et le nôtre. (1) Les préceptes.

18 LOGIQUE HIPPOCHATIQUE.

Ces considérations, je l'avoue, appartiennent à un traité que Littré n'avait cru pouvoir être rapporté, ni à Hippocrate, ni même aux hippocratistes. Mais, averti par Daremberg (1) , Littré s'est ravisé. Et , lors même que ce traité serait d'une main étrangère, on pourrait toujours se demander s'il n'y a pas lieu de penser que l'auteur, quel qu'il soit, des Préceptes, n'a fait qu'exposer, en des termes qui lui sont propres, la méthode conçue, recommandée, pratiquée par Hippocrate et les hippocratistes? Je le crois.

D'abord, on ne peut douter que Hippocrate ait connu l'observation et en ait fait une règle. 11 faut rendre cette justice aux premiers médecins, même à ceux de l'Egypte, c'est-à-dire aux plus anciens, qu'ils observaient déjà, et qu'ils observaient bien. Nonseulement ils observaient, mais ils consignaient leurs observations dans dos livres qui devenaient sacrés, ou les gravaient sur les colonnes des temples. On conçoit d'ailleurs que, dans l'ignorance à peu près complète de l'anatomie et de la physiologie, les médecins de l'antiquité ne pouvaient guère se livrer à des spéculations a priori sur les causes et les remèdes des maladies. Ils étaient observateurs par nécessité. Hippocrate l'a peut-être été plus qu'aucun autre. Qu'est-ce, je vous prie, que le premier et le troisième livre des Épidémies, sinon un double recueil de faits

\\\ Uttrô avait relégué les Préceptes dans sa 9e classe, celle \\\* ouvrages dont les critiques de l'Antiquité n'ont rien dit. tMtromhorg a trouvé dans un manuscrit du Vatican une scholie (UtMite qui prouve que Ghrysippe s'est occupé de ce traité, que Mvhlutow on a parlé, et qu'enfin Galien en avait fait l'objet d'un otmmtontttlro pordu.

LOGIQUE HIPPOCRATIQUB. 10

curieusement observés, curieusement décrits? Il a donc pu, il a donc dû dire : Il faut observer.

Reste à savoir s'il a ajouté : Il faut raisonner, c'està-dire généraliser?

Or, je remarque qu'avant lui, dans l'école de Cos, on avait déjà joint le raisonnement, qui généralise les faits, à l'observation, qui les constate seulement. Lisez les Prénotions de Cos, lisez le Prorrhétiqtte, vous n'y trouverez pas, comme dans l'ouvrage que je citais tout à l'heure, des cas particuliers constatés et analysés avec soin, mais partout des maxiirtes, partout des propositions générales. Exemples : « La couleur livide dans les fièvres est bientôt suivie do mort; » — « les fièvres à la suite de vives douleurs, sont longues » ; etc. Voilà le raisonnement à l'œuvre. Le moyen de supposer que Hippocrate n'ait pas raisonné, comme ses prédécesseurs, ou que, raisonnant, il ne l'ait pas su; ou que, le sachant, il n'ait pas dit : vous n'observerez pas seulement les faits, vous y appliquerez encore le raisonnement pour les généraliser?

Est-ce que ce n'est pas là l'objet même du débat entre l'école de Cos et celle de Cnide? Est-ce que ce n'est pas sur ce terrain que Hippocrate et Euryphon en viennent aux mains? A Cnide comme à Cos, les médecins observent. On en peut voir la preuve dans le IIe livre Des maladies et dans le traité Des affections internes, deux ouvrages égarés dans la Colléetio?i, et qui appartiennent à Euryphon, ou tout au moins à son école. Mais à Cnide les médecins se bornent à observer, distinguant autant de maladies que de symptômes, et ne sortant pas du détail des cas particuliers. A Cos, après avoir observé, ils rai-

Louons iurroiriATH.iiE.

sonnent sur ces observations et les généralisent, groupant les cas particuliers, les symptômes, et ramenant toutes les affeclions à un petit nombre de maladies. Vous ne raisonnez pas, vous ne généralise! pas : tel est le perpétuel reproche d'IIippocrale à son rival. Hippocrate veut donc qu'on raisonne pour généraliser, et la mélhode à ses yeux consiste bien dans l'alliance de l'observation et du raisonnement.

11 est instructif de rapprocher de ces considération^ une page Tort connue du 1" chapitre du I" livre de la Métaphysique où Aristote expose avec une remarquable netteté la théorie des opérations de noire esprit el la formation de l'art et de la science. Voici comment il s'exprime :

« Les animaux ont naturellement la faculté de sentir. Mais tandis que les uns sont bornés à la sensibîliié, les autres ont en outre la mémoire. Ces derniers sont seuls en état d'apprendre. Toutefois, les plus favorisés entre les animaux atteignent à peine à l'expérience, tandis que l'homme a le pouvoir de s'élever par le raisonnement jusqu'à l'art. L'expérience prend naissance dans la mémoire . car elle se forme de plusieurs souvenirs relatifs à une même chose, souvenirs que l'on ramène à l'unité. De l'expérience dérivent la science et l'art. Plusieurs concepts de l'expérience réunis en une notion générale applicable à tous les cas semblables voilà l'art. Ainsi savoir que Callias. ayant telle maladie . a été guéri par tel remède, et de même Socrale, et de même plusieurs aulres, c'est de l'expérience ; savoir qu'un certain remède guér ralement tous ceux qui sont atteints d'une certaine

LOGIQUE HIPPOCRA.TIQUE. 21

maladie, la fièvre ou la jaunisse, c'est de Fart. Dans la pratique , l'expérience ne paraît pas différer beaucoup de l'art, et nous voyons même les gens expérimentés réussir beaucoup mieux que ceux qui raisonnent sans prendre conseil de l'expérience. C'est que l'expérience est la connaissance du particulier , et l'art celle du général ; c'est que la pratique roule toute dans le cercle du particulier. En effet , ce n'est pas l'homme que le médecin rend à la santé , c'est Callias, ou Socrate, ou tel autre. Si donc quelqu'un néglige l'expérience pour le raisonnement, et connaît Je général sans savoir le rapporter aux cas particuliers, il commettra mille fautes dans le traitement des maladies. Cela n'empêche pas, qu'au point de vue de la connaissance et de la sagesse, l'art ne l'emporte de beaucoup sur l'expérience, etc. »

N'est-on pas frappé , en lisant ces lignes , d'y retrouver exactement les deux mêmes procédés que nous considérons comme constituant la méthode hippocratique? 11 y a bien quelques mots nouveaux : l'expérience , l'art ; mais l'expérience représente les notions particulières , acquises par l'observation ; et l'art , les notions générales , formées par le raisonnement. N'est-on pas frappé aussi d'y voir Aristote emprunter tous ses exemples à la médecine ? N'y a-t-il pas bien de l'apparence qu'il conçoit l'art en général sur le modèle de l'art médical? Dans les médecins expérimentés, qui ne font guère usage du raisonnement , et dans ceux qui , raisonnant plus qu'ils n'observent, ne savent pas assez rapporter le général aux cas particuliers, n'est-on pas tenté de reconnaître les deux écoles rivales de Cnide et de Cos? Ce qui prouve , à mon avis , qu'on avait beau-

22 LOGIQUE niPPOCRATIQUE.

coup observé dans les écoles de médecine , et beaucoup raisonné, beaucoup généralisé dans celle de Cos; que Hippocrate avait élevé ces deux procédés à la hauteur d'une méthode; que Aristote, traitant des sens et de l'expérience , du raisonnement et de l'art, n'a fait que répéter Hippocrate, en le perfectionnant.

Aristote disciple d'Hippocrate : voilà une thèse qu'on jugera d'abord singulière, bien qu'elle ne soit que nouvelle , mais que l'on trouvera d'autant plus vraisemblable qu'on y réfléchira plus mûrement. La théorie d'Aristote sur les sens et les notions particulières qui sont l'expérience , sur le raisonnement et les notions générales qui sont l'art, est trop précise, trop parfaite pour n'avoir pas d'antécédents : Nulla res consummata est dura incfpit. Ces antécédents , où peut-on mieux les placer que dans la médecine, que dans l'école de Cos, que dans l'esprit supérieur et la réflexion d'Hippocrate ? Qui a plus et mieux observé que les médecins? Qui a plus et mieux raisonné, généralisé, que les médecins de Cos ? Qui était plus en état de comprendre ces deux procédés, de les unir et de les ériger en préceptes, en méthodes, que le plus célèbre des médecins de Cos, que Hippocrate ? Et qui était plus digne que lui de partager avec Platon l'honneur de donner des leçons à Aristote ?

L'observation et le raisonnement, la première qui constate les faits, le second qui les généralise ; la première qui s'arrête à Y expérience, le second qui s'élève jusqu'à Y art : voilà bien dans l'opinion des Hippocratistes la vraie méthode médicale. Mais est-ce

LOGIQUE HIPPOCRÀTIQUE. 23

toute la méthode médicale, et Hippocrate en particulier n'a-t-il ajouté rien de plus précis à ces notions fondamentales , mais un peu vagues dans leur généralité ?

Il y a ici un point obscur à éclaircir.

On ne trouve dans les traités hippocratiques aucune règle en dehors de ce qui précède ; mais il y a dans Platon une indication , dans Galien une exposition dont il est impossible de ne pas tenir compte.

Dans un passage fort remarquable du Phèdre, dont il a déjà été parlé en note, Platon, discutant la méthode à suivre dans les recherches, introduit Hippocrate. Après avoir déclaré que Hippocrate n'admet pas qu'on puisse connaître le corps sans la Nature universelle, il poursuit ainsi : « Examine tout ce que disent sur la Nature Hippocrate et la droite raison. » Or ce que disent sur la Nature Hippocrate et la droite raison, c'est que, étant donné un objet, il faut: 1° examiner s'il est simple ou composé ; 2° s'il est simple, rechercher ses propriétés , comment il est affecté par ce qui l'entoure et' comment il l'affecte réciproquement, et s'il est multiple, répéter ce travail tour à tour sur ses diverses parties considérées une à une. Textuellement : « D'abord nous examinerons si l'objet dont nous voulons nous rendre compte et que nous prétendons faire connaître aux autres est simple ou composé ; ensuite, s'il est simple, quelles sont ses propriétés, comment et sur quoi il agit, comment et par quoi il peut être affecté; s'il est composé, nous compterons les parties qu'on y peut distinguer, et nous ferons sur chacune d'elles le même examen que nous aurions fait sur

l'objet ramené à l'unité, pour en déterminer toutes les propriétés actives et passives (1). »

Dans un ouvrage où il se propose d'exposer les analogies qu'il croit constater entre Hippocrate et Platon, Galien consacre tout un livre et neuf chapitres (2) à démontrer que Platon et Hippocrate ont pratiqué une même méthode, l'un en philosophie, l'autre en médecine. Dans ce livre, dans ces neuf chapitres, Galien développe tour à tour deux points, d'ailleurs étroitement liés. Le premier, c'est que l'art de discerner la vérité n'est que l'art de distinguer les ressemblances et les différences des choses, ce qui se fait au moyen de deux critères naturels, les sens et l'intelligence. La règle essentielle de cette méthode est de commencer par observer les ressemblances et les différences les plus considérables, lesquelles sont aussi les plus faciles à connaître. Or cette méthode est également celle d'Hippocrate et de Platon. On la trouverait partout indiquée ou exposée dans les Dialogues ; elle est très-nettement formulée par Hippocrate dans les premières lignes de Y Officine. Il y déclare' qu'il faut d'abord rechercher en quoi les choses se ressemblent ou diffèrent, en commençant par celles qui importent le plus et sont aussi les plus accessibles, et en s'en référant aux sens et à l'esprit. Textuellement : « 11 faut, dès le principe, noter par où les choses sont semblables ou différentes, en prenant pour point de départ celles qui présentent, et plus d'intérêt, et plus de simplicité, et en faisant usage de la vue, du tact, de l'ouïe, et en

(1) Phèdre, édit. Charp., t. II, p. 3&'*, 385.

(2) Les Dogmes d'Hippocrate, de Platon, 1. IX.

LOGIQUE HIPPOCRAT1QUB. 25

général des sens, comme aussi de l'intelligence ; car ce sont là les instruments de la connaissance. » Cette méthode de discerner le semblable et le dissemblable, commune au plus grand des médecins et au plus grand des philosophes, Galien s'applique q. en montrer des exemples dans les écrits de l'un et de l'autre. En ce qui concerne Hippocrate, il cite un passage du Pronostic (1) et un passage du traité Des articulations (2); plus prolixe avec Platon, il cite plusieurs passages de la République (3) et du Phèdre (4), en les commentant avec complaisance.

Le second point, c'est qu'il ne faut pas séparer de l'art de distinguer les ressemblances et les différences le double procédé de division et de composition, qui y fait naturellement suite et le complète. La division se prend en effet aux caractères différents et la composition aux semblables. Diviser, composer, c'est toute la science, c'est tout Fart, ou du moins c'en est le principe et la condition. Il n'y a de scientifique et d'artistique que ce qui est distinct, et sans la

(1) En voici le commencement : « Dans les maladies aiguës, il faut d'abord observer le visage du malade, s'il ressemble à celui des personnes en santé, et surtout s'il se ressemble à lui-même. S'il en est ainsi, c'est un très-bon signe. C'en est au contraire un très-mauvais, s'il s'écarte beaucoup de cette ressemblance, si le nez est mince, les yeux caves (§ 21). *

(2) En voici le commencement : « Voici à quels signes on reconnaît s'il y a luxation du bras. Il faut comparer le membre malade du patient au membre sain du même patient, et non à celui d'une autre personne. C'est le vrai procédé pour reconnaître s'il y a dérangement, bien que des erreurs soient encore possibles... »

(3) Édit. Charp., t. VII, p. 241, 243, 249.

(4) Ibid., t. II, p. 363, 364, 366, 367.

26 tOGIQUB HlPPOCRATIQtJE.

division, tout est confus ; que ce qui est rationnellement lié et coordonné, et sans la composition, tout est épars et incohérent. Or c'est encore là un point de vue commun à Hippocrate et à Platon. Attestant le Phèdre, Galien n'a pas de peine à démontrer que cette méthode, qui consiste à s'élever pas à pas de ce qu'il y a de plus particulier à ce qu'il y a de plus général, et à descendre par une marche inverse du plus général au plus particulier, est celle de Platon. Il cite notamment ce passage significatif entre tous : « Socrate. Il y a deux procédés dont il serait fort utile de comprendre toute la portée. — - Phèdre : Lesquels ? — Socrate : C'est d'abord d'embrasser sous une seule idée beaucoup de choses particulières éparses, afin de faire comprendre par une définition exacte le sujet qu'on veut traiter. — Phèdre : Et quel est l'autre procédé? — Socrate: C'est de savoir inversement diviser l'idée générale comme en autant d'articulations naturelles, en se gardant de mutiler les éléments primitifs, comme un mauvais écuyer tranchant (t). » Mais elle est aussi celle d'Hippocrate. Hippocrate, dit-il, bien avant Platon, avait déjà donné les mêmes préceptes dans le traité Du régime dans les maladies aiguës. Là, en effet, il blâme les médecins cnidiens qui méconnaissent les différences et les ressemblances des maladies selon les genres et les espèces. Prêchant d'exemple, il introduit des distinctions qui font voir que ce qui paraît un, dans les maladies comme en toutes choses, est souvent susceptible d'être divisé. Mais, en même temps, il avertit qu'il faut prendre garde de diviser sans fin et sans mesure. Il

(1) Édit. Charp., t. II, p. 272, 273.

LOGIQUE HIPPOCRÀTIQUE. 27

y a un double écueil à éviter : se perdre dans d'infimes détails ou en d'extrêmes généralités. Certains médecins, même très- versés dans la connaissance des maladies et de leurs formes, se sont heurtés au premier et n'ont pu classer les maladies, pour n'avoir pas su grouper celles qui se ressemblent plus qu'elles ne diffèrent (i). Cette méthode qui par l'analyse cherche le multiple dans l'un et par la synthèse l'un dans le multiple, et qu'il croit commune à Hippocrate et à Platon, Galien s'applique à en montrer des exemples dans leurs écrits. D'une part, il cite, parmi les Dialogues, outre le Phèdre, le Politique et le Sophiste, qui

(1; Voici in extenso et littéralement traduit par Daremberg le passage auquel Galien fait allusion. « Ceux qui ont composé les Sentences qu'on appelle Cnidiennes ont décrit convenablement quels symptômes éprouvent les malades dans la maladie, et aussi la manière dont certaines se terminent : on en pourrait faire autant sans être médecin, pour peu qu'on s'informe avec soin auprès de chaque malade de ce qu'il souffre ; mais les notions que le médecin doit acquérir sans que le malade lui dise rien, sont presque toutes omises, bien qu'elles varient suivant les cas et que plusieurs soient essentielles pour arriver à la connaissance des signes positifs... Ceux qui ont soumis les Sentences à une nouvelle révision ont traité plus médicalement des remèdes qu'il convient d'administrer dans chaque maladie ; mais les anciens n'ont rien écrit sur le régime, rien du moins qui soit digne de remarque : en cela ils ont négligé une partie très-essentielle. Cependant ils n'ignoraient ni les formes diverses que revêt chaque maladie, ni la multiplicité de leurs espèces. Quelques-uns même, voulant donner un dénombrement bien exact des maladies, ne l'ont pas fait convenablement; car un dénombrement n'est point facile si on établit, pour chaque malade, une espèce particulière de maladie sur la seule différence d'un cas avec un autre, et si, à chaque état pathologique qui ne paraît pas identique avec un autre, on impose un nom différent » (Du régim. dans les mal. aig., § 1).

28 LOGIQUE IIU'1'OIllt.VTIijUE.

ne sont que deux longues séries tic divisions aboutissant chacuneà une définition, le /Vuïède où ia volupté est successivement considérée et jugée dans ses différentes espèces; et, d autre part, sans sortir Du régime dans les maladies aiguës, il cite les distinctions établies par Hippocrate entre les divers médicaments, entre les différentes qualités d'un même médicament, tel que le vin, qui convient ou ne convient pas à une maladie donnée, suivant qu'il est sucré, généreux, blanc, noir, etc.

Voilà ce que nous révèlent, sur la méthode que Hippocrate aurait recommandée et pratiquée, Platon, son contemporain, et Galien, son disciple. D'où semblent découler ces deux conséquences trèsgraves, que (ialien , d'ailleurs, accepte ou plutôt professe absolument, savoir : 1" quo la métaodf d'Hippocrate n'est pas seulement la méthode d'observation et de raisonnement, commune aux médecins dogmatiques en général , mais ce procédé supérieur, qui parcourt dans un mouvement inverse tous les degrés des espèces et des genres, ne s'arrèlant dans sa marche ascendante qu'à la plus haute généralité possible , et dans sa marche descendante 'qu'à la particularité la plus concrète, en un mot, la Dialectique, sinon en son épanouissement, du moins dans son premier germe ; 2" que Hippocrate ayant connu et employé cette méthode avant Platon , qui la mentionne en s'y ralliant comme à la droite raison , le médecin est positivement le précurseur du philosophe et son maître en logique. — Mais les textes de Galien et de Platon disent-ils tout ce qu'ils paraissent ou prétendent dire ? C'est ce qui vaut la peine d'être examiné.

LOGIQUE HirPOCRATIQUE. 29

Commençons par Galien. Certes, l'autorité de Galien est grande, mais moins en philosophie qu'en médecine, moins dans le traité Des dogmes cTHippocrate et de Platon que partout ailleurs. Ce long et diffus parallèle entre ces deux grands penseurs, et qui est nécessairement tout à l'honneur du premier, ressemble à une gageure contre la vérité. On en verra plus loin une preuve frappante. Galien attribue, sans sourciller, à Hippocrate,la théorie des trois facultés, ou des trois âmes, en dépU de l'histoire, qui nous en montre l'origine dans l'école pythagoricienne» et au mépris des traités hippocratiques, ou même de toute la Collection, qui n'en présentent pas la moindre trace. J'ai peur que Hippocrate n'ait pas plus inventé la Dialectique que la psychologie platonicienne.

Et, en effet, comment Galien s'y prend-il pour montrer que la méthode de composition et de division est la vraie méthode hippocratique? Il cite, en des traités qui n'ont pas du tout pour objet la méthode, des passages qui renferment bien moins un précepte général, une règle, qu'une prescription toute particulière. De ce que, au commencement du Pronostic, Hippocrate recommande d'observer le visage du malade et d'examiner en quoi il ressemble ou ne ressemble pas à celui d'une personne bien portante ; de ce que, au commencement du traité Des articulations! il expose que pour reconnaître s'il y a luxation du bras il faut le comparer au bras à l'état normal, conclure d'une manière générale et absolue que la méthode à ses yeux consiste à observer d'abord les ressemblances et les différences des choses, c'est un procédé qu'on peut juger aussi hardi qu'arbitraire.

LOGIQUE niPPOCRATIOUE.

Il y a, il est vrai, le commencement de L'officine où Hippocrate semble bien poser des règles générales : Il faut noter si les choses se comportent semblablement ou différemment ; il faut commencer par ce qui est plus considérable et plus apparent ; il faut interroger tour à tour les sens et l'intelligence. C'est fort bien. Mais si l'on considère que h'officine est un traité chirurgical, et si l'on rapproche ces paroles de celles qui ouvrent les Articulations, autre traité chirurgical, on sera porté à croire que, sous une forme différente, le sens est le même, la portée la môme, et qu'il s'agit ici d'un cas particulier, non d'une méthode générale. Voilà pour la comparaison et le rôle qu'elle joue dans la logique hippocratique. Quant au rôle de la division et de la composition, il n'est ni beaucoup plus considérable ni surtout mieux établi par Galien. Galien n'atteste que le seul traité Du régime dans les maladies aiguës. II voit la méthode de composition implicitement affirmée dans le reproche d'Hippocrale aux médecins de Cnide, e la méthode de division dans le reproche du mèmi aux médecins de son temps qui ne distinguaient pas assez entre les médicaments ou les différentes modifications et propriétés d'un même médicament. G' à coup sûr se contenter de peu ; et, en supposant la provenance hippocratique de ce double procédé suffisamment prouvée , on conviendra que nous sommes loin de la généralisation au sens platonicien, et du double mouvement ascensionnel et descensionnel de la dialectique.

La vérité est que Hippocrate veut qu'on donne aus sens le supplément de l'intelligence, à l'observation le supplément du raisonnement, et qu'on se

LOGIQUE HIPPOCRÀTIQUE. 31

serve de celui-ci pour généraliser quand il y a lieu, pour diviser quand il y a lieu, comme aussi pour comparer l'état morbide à l'état sain, afin de mieux constater l'existence et les caractères du premier. Galien n'a nullement prouvé que ses vues se soient étendues plus loin ou plus haut. — Reste Platon.

11 est positif que Platon indique d'un trait rapide la méthode d'Hippocrate, lui fait l'honneur de l'associer à la droite raison, et déclare se l'approprier. Mais quelle est cette méthode, et en quoi consiste-telle précisément d'après le texte du Phèdre judicieusement et loyalement interprété ?

En ces deux choses: d'abord, étant donné un objet, examiner s'il est simple ou composé, et dans ce dernier cas le diviser en ses parties ; ensuite, rechercher quels sont les rapports de l'objet simple ou des parties de l'objet complexe avec les objets voisins, comment il les affecte et en est affecté, quelles sont enfin ses propriétés actives et passives. De plus, il convient d'ajouter que tout cela vient comme explication de cette proposition attribuée à Hippocrate : il n'est pas possible de connaître le corps humain sans la Nature universelle, avec laquelle il est dans une relation perpétuelle, recevant son action et lui faisant subir la sienne. De sorte que de ces deux préceptes : diviser les objets complexes, les étudier dans leurs relations, c'est évidemment le second qui est l'essentiel. Voilà toute la méthode hippocratique du Phèdre. Or ce n'est là qu'une manière de concevoir l'observation, qui n'est sûre que si elle procède analytiquement, et complète que si elle joint à l'étude de l'objet en lui-même l'étude de ses rapports. Que Hippocrate Tait pra-

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