LOGIQUE AUTOCRATIQUE
tiquée , je ne dis pas non ; que Platon la lui ait empruntée, je ne dis pas non; mais, nonobstant cette communauté de mélhode , la dialectique, qui en diffère essentiellement, hors de cause, demeure l'invention de Platon, inspiré de l'esprit de Socrate.
Je ne crois donc pas que Hippocrate , bien que connu et admiré de Platon, ait exercé sur lui une notable influence. C'étaient deux esprits de trempe trop différente. Il allait mieux au génie d'Aristote, dont je l'ai déjà rapproché , dont je dois le rapprocher encore.
Hippocrate n'a pas seulement des idées très-justes sur la nature et les limites de son art, sur les qualités qu'il réclame, sur les procédés de l'esprit qui y sont applicables : il comprend encore que cet art a une histoire, puisqu'il a un passé, et que cette histoire peut lui être d'un grand secours. 11 écrit le traité justement célèbre De r ancienne médecine.
Le traité De l ancienne médecine n'est pas ce qu'on pourrait croire d'abord. Il ne s'y rencontre pas une date, pas un nom propre. Hippocrate néglige complètement les médecins, pour ne s'occuper que de l'art, de sa naissance , de ses premiers développements, de ses erreurs, de ses progrès. Il ne raconte pas seulement, il juge aussi, approuve, blâme, rectifie, et de la sorte fait servir l'histoire de l'art à son avancement. L'ancienne médecine, pour laquelle il est plein de respect , ne doit pas être seulement étudiée par un sentiment de curiosité , c'est une leçon, et une leçon nécessaire à quiconque a l'ambition des découvertes. Cette pensée, aussi juste que
LOGIQUE HIPFOCRATIQCE. 33
neuve, Hippocrate l'exprime en termes singulièrement clairs et précis :
« La médecine, déjà vieille dans le monde, est en possession de principes certains, et, par une route sûre, est arrivée à mille précieuses découvertes, que le temps et l'usage confirment de jour en jour. Des découvertes nouvelles se feront infailliblement , pourvu que les médecins aient l'art de s'élever du connu à l'inconnu. C'est en partant de ce qui est déjà trouvé qu'on peut espérer de trouver encore. Celui qui, ne tenant aucun compte des travaux de ses devanciers, prétendrait être arrivé par des chemins nouveaux à de nouveaux résultats, se tromperait soimême et tromperait les autres (1). »
Cette méthode historique , si bien décrite par l'auteur du traité De V ancienne médecine , vous la retrouvez identiquement la même dans le traité Du régime, où vous pourrez lire les lignes suivantes :
« Si ceux qui ont traité avant moi du régime avaient toujours dit la vérité et l'avaient dite tout entière, il ne me resterait qu'à transcrire leurs découvertes en les approuvant. Mais aucun d'eux ne mo satisfait complètement. 11 est des points où ils ont bien vu, d'autres où ils se sont trompés, d'autres qu'ils ont omis. Je leur emprunterai leurs vérités, je corrigerai leurs erreurs, je comblerai leurs lacunes; et, de cette façon, prenant la science où ils l'ont laissée, et profitant de leurs travaux, je pourrai la porter plus loin (2). »
Ainsi il y a dans Hippocrate un historien de la raô-
(1) De V ancienne médecine, § j, 2.
(2) Du régime, § 1.
LOGIQUE HirpOCR.VriQCE.
decine. comme il y a dans Aristote un hislorien de la philosophie ; l'un et l'autre conçoivent de la même manière le rôle de l'histoire par rapport a l'art et à la science ; et l'on ne peut lire le traité De l'ancienne médecine sans songer incontinent au premier livre de la Métaphysique. Ce sont là des faits : on eo tirera la conclusion. On jugera si Arislole, que Platon appelait le liseur, qui était fils de médecin, de la famille des Asclépiades, qui disait d'Hippocrate le grand Hipporrate, qui cite dans l'un de ses ouvrages les plus considérables (i) un long passage du traité hippocratique De la nature de l'homme, a pu ne pas lire le traité De l ancienne médecine, l'un des plus importants de la Collection, ou le lire sans le comprendre, ou le comprendre sans être frappé, éclairé, mis dans la voie où il a marché d'un pas si ferme, d'une si libre allure.
J'ai dit que la médecine me paraissait être tout naturellement le berceau de la méthode d'observation, et l'école de Cos celui de la méthode de généralisation : il me semble que c'est encore à la médecine ef à ses diverses écoles qu'il appartenait de découvrir et de mettre en œuvre cette méthode historique qui n'est pas moins que l'éclectisme bien entendu.
II ne faut jamais perdre de vue le caractère particulier de l'ancienne médecine. Elle ne s'appuyait ni sur l'anatomie, que l'on soupçonnait à peine, ni sur la physiologie, que l'on ne soupçonnait môme pas. Elle ne pouvait connaître les diverses maladies et leurs divers remèdes que par l'étude patiente des
(1) Histoire des Anim., I. III, ch. in.
LOGIQUE H1PPOCRÀT1QUE. 35
cas particuliers, dont le nombre est pour ainsi dire infini. Ce qui faisait dire à Hippocrate : « La vie est trop courte , et l'art trop long. » Cet art, en effet, dans de telles conditions, ne pouvait être l'œuvre ni d'un seul homme, ni d'une seule génération. C'était donc une nécessité pour chaque homme d'interroger ses devanciers, pour chaque génération de recueillir les découvertes des générations antérieures, et pour la médecine en général de procéder historiquement. A la rigueur, on pourrait être tenté de retrouver par l'anatomie et la physiologie des conclusions tirées de ces deux sciences ; on ne saurait songer à retrouver par l'observation personnelle les résultats de l'observation des siècles. En sorte que si l'histoire est encore fort utile à la médecine actuelle, elle était la condition sine qua non de la médecine anté-hippocratique.
Aussi voyez comment procèdent les médecins avant Hippocrate. Us inscrivent leurs observations sur les colonnes des temples ; chaque siècle profite ainsi des découvertes des siècles passés et y ajoute les siennes, pour les transmettre au siècle suivant, qui recueillera à son tour ce précieux héritage , en l'augmentant encore. Puis, quand la médecine sort des temples, et se répand dans le monde, un ancêtre d'Hippocrate copie à Cos les Prénotions coaques , Euryphon copie à Cnide les Sentences cnidiennes, et la science du passé, divulguée, sert de point de départ, d'appui et de règle aux efforts et aux travaux du présent. Et qu'est-ce que cela, sinon la méthode historique en action ?
Telle est la logique hippocratique. On y peut
3fl
LOGIQUE IIIPPOGHATIQUE.
compter les parties suivantes: valeur de la médecine, ses conditions, ses limites, ses procédés d'investigation. Or, il semble bien que Hippocrate et son école aient vu juste sur presque tous ces points.
Et d'abord leur apologie de la médecine est excellente. On ne peut contester ni que la médecine ait un objet, puisque ce serait nier l'existence des maladies ; ni qu'elle soit un art, puisque ce serait nier qu'elle en puisse guérir une seule: ce qu'on lui reproche , non sans vraisemblance . ce qu'on lui reprochera éternellement, c'est de ne guérir qu'un petit nombre de malades, et ceux-là seuls qui ne sont pas gravement atteints. Or, là-dessus les hippocratistes ont bien l'air de répondre victorieusement.
Sur la rareté des guérisons, ils font une double observation, absolument juste. Il s'en faut bien que tous les échecs de la médecine soient imputables à la médecine. Beaucoup sont le fait du médecin, beaucoup sont le fait du malade. 11 y a de mauvais médecins, soit par pesanteur d'esprit, soit par ignorance, soit par distraction ; il est impossible qu'ils ne commettent pas d'erreurs, mais ces erreurs, infiniment regrettables, la médecine en est innoccnte.il y a, d'autre part, des malades indociles, qui ne se plient pas aux ordonnances de leur médecin et paralysent ses efforts par leur résistance ; la médecine est encore innocente de résultats qu'elle eût prévenus si elle eût été obéie. Faites qu'il n'y ait que des malades soumis et des médecins habiles, et vous verrez croître d'une manière merveilleuse le nombre des malades rendus à la santé.
Mais il restera toujours que la médecine demeure impuissante devant les maladies très-graves. Le fait
LOGIQUE HIPPOGRATIQUE. 37
est malheureusement trop vrai, mais les hippocratistes l'expliquent à leur honneur. — D'abord, pour guérir une maladie, il faut la connaître, la connaître dès le début. Or, quand les maladies sont très-profondément cachées, le diagnostic est d'une extrême difficulté. Cette difficulté, la médecine en triomphe souvent par les plus ingénieux moyens ; si elle n'en triomphe pas toujours, c'est qu'elle a ses bornes infranchissables, comme toute chose humaine.— Ensuite, parmi les maladies graves, il faut distinguer : il y en a qui peuvent être guéries, et que la médecine guérit quelquefois ; il y en a qui ne peuvent être guéries, et que la médecine ne guérit jamais. En quoi la trouvez-vous répréhensible? Il faut la féliciter d'avoir réussi dans le premier cas , et l'absoudre d'avoir échoué dans le second.
Les hippocratistes eussent pu ajouter que la médecine est un art d'une complication infinie, dont les progrès, à cause de cela, sont nécessairement trèslents, mais qui marche cependant, et destinée à acquérir toujours plus d'efficacité avec plus de savoir.
Un seul détail, de grande importance, il est vrai, appelle une réclamation et une correction, c'est celui qui concerne les maladies incurables.
L'Antiquité n'a jamais été tendre. Elle était trèsdure aux valétudinaires (t), et on a vu Platon faire
(1) L'école anglaise contemporaine paraît se porter son héritière. C'est surtout Herbert Spencer qui déplore les excès d'une aveugle philanthropie , laquelle a pour effet d'encombrer la société de non-valeurs. « La charité , dit-il , s'exerce en sens inverse de la sélection. » Mais , sans sortir de cette doctrine de la sélection , ne pourrait-on opposer à la sélection des mieux doués physiquement celle des mieux doués moralement? — Voir
un crime à Hérodicus d'avoir inventé l'art fendre leur inuliie vie. Elle n'était pas moins dure aux incurables. Hippocrate interdit aux médecins de perdre leur temps et de se compromettre à les soigner. Celse reproduit la même interdiction, et G-a!ien aussi. Les modernes ont corrigé celte erreur, et j'ai le plaisir de rencontrer une première protestation dans Avicenne. Avicenne fait remarquer, avec un grand sens médical, que les ressources de la nature sont infinies, et que, d'ailleurs, si l'on ne peut sauver le malade, on peut du moins adoucir son mal. Voilà la vérité et voilà la justice. La médecine n'a pas le droit de prononcer Tincurabilité. Ce qui est incurable chez un individu peut ne pas l'être chez un autre. Ce qui était incurable hier ne le sera peutêtre plus demain. Et puis, la médecine n'est pas seulement l'art de guérir, elle est aussi l'art de soulager ; et comme elle ne doit jamais désespérer de soulager un malade, quel que soit son état, elle ne doit jamais lui refuser ses soins. J'ajouterai une dernière considération, qui a échappé à Avicenne: à côté de l'incurable, autour de l'incurable, il y a la famille. La famille d'un malade no comprendra jamais, c'est son honneur, qu'on l'abandonne à sou sort. Elle a un invincible besoin de lutter et d'espérer jusqu'au bout. Le médecin doit !a soutenir dans cette lutte, et l'encourager dans celte espérance. Qu'il ne craigne ni de perdre son temps ni de se compromettre : le temps employé à bien faire n'est
Caro, Probli.'nh.:' ;/.■ M>i;il-:. swiftle ; l'.-jiin dans la Revue )ihil>m>hique , nov. 188 Bévue, fevr. 1881, p. iBê, les craintes disciple français de Spencer.
i, I:'t;<d<:* anciokiyiii'ie:!, — Voir aussi, même t les espérances d'ua
LOGIQUE HIPPOCâATIQFE. 39
jamais perdu, et on ne se compromet pas à consoler les malheureux.
Quant aux conditions de la médecine, je goûte extrêmement Hippocrale et les bippocratistes exigeant des adeptes de leur art certaines qualités nécessaires. Tout le monde peut être médecin, mais non bon médecin. Il s'en faut bien que la médecine soit à la portée de toutes les intelligences, et j'ajouterais volontiers : de toutes les âmes. L'auteur du traité de La loi réclame six conditions : une nature généreuse, un bon maître, un lieu favorable, de la jeunesse, du travail et du temps; il n'insiste sur aucune, il fallait au moins insister sur la première. Une nature généreuse, c'est-à-dire une intelligence très-ouverte, très-pénétrante, très-persévérante, d'une part; une âme tendre, aimante, capable de désintéressement et de dévouement, d'autre part: ce sont là des qualités qui ne se rencontrent pas partout, et cependant que peut-on attendre d'un médecin dont l'esprit est sans étendue ni souplesse, dont la sensibilité n'a ni chaleur ni émotion ? Voilà pourquoi il y avait du temps des hippocratistes tant de mauvais médecins; et voilà pourquoi ce fléau ne cessera de sévir tant qu'on s'appliquera à la médecine sans une vocation spéciale. C'est un grand malheur que nos examens, d'ailleurs infiniment trop faciles, no puissent constater qu'une certaine somme de connaissances acquises tellement quellement, et qui ne sont nullement une garantie: ce qu'il importerait de constater chez nos jeunes gens, avant de leur ouvrir une carrière, où ils peuvent faire tant de bien, ou tant de mal, c'est l'aptitude médicale, et, si je puis ainsi dire, la générosité médicale.
logique HOTûCkiugra.
Sur les limites dans lesquelles la médecine doit circonscrire ses recherches, on peu! ne pas être entièrement de l'avis des hippocraiistes. Ils ont raison de bannir les ambitieuses rêveries de l'âge cosmologique, dont l'art médical ne peut retirer aucun profit. Mais ne vont-ils pas trop loin lorsque, dans ie cercle de la nature humaine, ils interdisent à la médecine de se préoccuper des éléments constitutifs du corps et de leur agencement? Que vous importe, disentils, l'origine du corps? Cela n'importe pas, en effet, si par là on entend la cause première du corps ; mais si l'on entend sa composition intime, cela importe extrêmement ; et la médecine contemporaine est allée jusqu'à créer des sciences qui sont précisément les sciences des éléments anatomiques. 11 suffit de citer comme exemples l'histologie et la chimie organique.
Enfin, en ce qui concerne les procédés applicables aux éludes médicales, on peut trouver insuffisantes, trop peu explicites, les vues d'Hippocrate sur l'observation, qu'il ne décrit pas assez, et sur le raisonnement, qu'il a l'air de réduire à la généralisation. Mais ces vues d'Hippocrate sont-elles toutes les vues d'Hippocrate? De ce que noua n'en avons pu recueillir d'autres, il ne s'en suit pas qu'il n'en ait pas existé d'autres. En fût-il autrement , elles témoigneraient encore d'une réflexion prolongée , d'un grand et heureux effort d'esprit. Hippocrate, on peut le dire hardiment, est le premier logicien de l'Antiquité, avant Platon, qui le déclare, avant Arislote, et peut-être le maître de ce dernier, sinon de tous les deux. Ce qui est certain, c'est qu'il a pratiqué et décrit, avant Aristole, la méthode expérimentale du
LOGIOUE HlTPOCBATIQtng. 41
premier chapitre de la Métaphysique, et la méthode historique du premier livre du même ouvrage. Ce mérite, qu on ne peut lui contester, il le doit sans doute à l'ouverture et à la rectitude de son esprit, mais aussi à son art même, où l'observation et le raisonnement, ainsi que l'histoire, étaient en usage et en honneur dès la plus haute antiquité.