CHAPITRE II
MOtlALE HIPPOCRATIQUE.
Les devoirs de l'homme sont en nombre infini. Outre les devoirs communs envers nous-même, nos semblables et Dieu , qui se rapportent à ce que Rousseau appelle si bien le « métier d'homme, » il y a les devoirs particuliers de chaque état, qui se rapportent à ce que j'appellerais le métier social. Car les divers états, issus d'un fait éminemment social, savoir la division du travail, comme ils ont des objets différents, des conditions et des résultats différents, donnent lieu à des devoirs différents aussi, dont on ne peut méconnaître la gravité, si on regarde à l'individu, et la portée, si on regarde à la communauté. Tels sont les devoirs professionnels du médecin, du magistrat, de l'avocat ; tels sont les devoirs professionnels en général.
Les devoirs professionnels du médecin sont peutêtre les plus importants de tous (ce qui tient à l'objet de la médecine, qui est la santé ou la vie, c'est-à-dire le plus grand intérêt de ce monde, et aux rapports qui s'établissent nécessairement entre le médecin, le malade et la famille du malade) ; ils sont incontestablement les premiers qui aient été étudiés, rédigés en un code, imposés comme une
MORALE HIFPOCIUTlOtK. A3
loi inviolable. Deux choses qui s'enchaînent d'ailleurs : des devoirs si essentiels, dont l'oubli est aussi terrible qu'il est facile» devaient de bonne heure attirer l'attention des médecins, surtout de médecins philosophes. Leur nécessité a fait leur antiquité.
La morale médicale date en effet de la famille hippocratique. C'est l'immortel honneur des hippoeratistes d'avoir, dès ce temps-là, clairement compris les obligations d'un art aussi délicat à pratiquer qu'ardu à apprendre, d'en avoir dressé la liste, et de nous les avoir transmises revêtues d'une telle autorité que personne aujourd'hui même n'oserait les décliner.
Le plus ancien traité de morale médicale appartenant à l'époque hippocratique est aussi de tous le plus célèbre. C'est celui qui est connu sous le titre de Serment cTHippocrate. Ce titre nous dit que ce livre n'est pas proprement un livre ; c'est une formule. C'est la formule du serment que Hippocratc, ou tel autre personnage considérable de cette école, imposait à celui qui demandait à entrer dans la carrière médicale. Le récipiendaire s'exprimait d'abord ainsi: « Par Apollon, par Esculapc, par Hygie et Panacée, par tous les dieux et déesses qui président à la médecine , et que je prends ici à témoin, je jure d'observer scrupuleusement, dans la mesure de mes forces et de mon intelligence, les prescriptions écrites que je vais lire. » Puis il lisait l'énumération des devoirs de la profession. Enfin, il terminait par ces paroles : « Si je remplis fidèlement ces promesses , puissé-je passer ma vie entière entouré de l'estime publique, et recueillir une abon-
JLOIUMÎ lflI'VOCIlATIijUf:.
dante moisson des fruits de mon arL; si je les viole, au contraire, qu'il m'arrive malheur! »
Ce qui nous importe surtout dans ce remarquable document, c'est I'énuméralion des devoirs du médecin. Cette énumôralion est parfaitement méthodique. Elle comprend trois séries distinctes : devoirs du médecin envers son maître, devoirs du médecin envers ses disciples, devoirs du médecin envers les malades.
D'abord, envers son maître. —Il lui doit tout ce qu'on doit à un père, et à ses enfants tout ce qu'on doit à des frères. A l'un, le respect, le dévouement, les tendres soins pendant la vieillesse; aux autres, l'éducation, l'enseignement gratuit de la médecine, s'ils en ont le goût et le laient, de sages conseils, des directions, une attentive et infatigable vigilance.
Ensuite, envers ses disciples. —11 n'acceptera comme tels que des jeunes gens heureusement doués et, après qu'ils auront juré entre ses mains, il leur révélera tous les secrets de son art, tous les résultats obtenus par sa propre expérience et par ses réflexions,
Enfin, envers les malades. — 1° Il ordonnera aux malades le régime le mieux approprié à leur état, luttant contre les progrès du mal de tout son pouvoir, de toute sa science acquise;
2° Jamais il ne conseillera, jamais il n'accordera aux plus vives prières une potion empoisonnée ;
3D Jamais il ne procurera un avortement; il conservera purs ses mains et son art;
4' Il ne taillera point les malades attaqués de la pierre, laissant celle opération aux spécialistes;
5° S'il entre dans une maison , ce sera pour y