‹ La philosophie des médecins grecsChapitre 53 sur 83 · MORALE HIPPOCRATIQUE · texte numérisé non relu

MORALE HIPPOCRATIQUE

porter ses soins et'ses remèdes, et non pour insulter à la pudeur de l'un ou l'autre sexe ;

6° Enfin, si dans l'exercice de son art, ou dans la vie ordinaire, il reçoit ou surprend un secret, il le gardera avec une inviolable fidélité.

Deux autres traités hippocratiques , moins anciens ou moins connus que le précédent, se rapportent encore aux devoirs du médecin, et aux prescriptions qu'on vient de lire en ajoutent de nouvelles;; c'est à savoir le traité De la bienséance (i) et le traité déjà mentionné Des préceptes.

Dans le traité De la bienséance, trois choses sont recommandées au médecin. La première concerne la philosophie , la seconde la tenue , la troisième les visites et l'à-propos.

Le médecin ne doit pas être étranger à la philosophie ; il doit même la posséder parfaitement. Il doit apprendre d'elle la pratique et l'exercice de toutes les vertus, nécessaires à tous, mais plus particulièrement au médecin, la pudeur, la tempérance, le désintéressement, la discrétion, l'amour du vrai et du bien. Il doit apprendre d'elle la sagesse, qui nous élève à la conception, à l'adoration de la Divinité et de la Providence, si manifestes dans les phénomènes des corps vivants, les accidents des maladies, les

(4) Ce traité , relégué par Littré dans son 9a groupe, comme celui des Préceptes (Voir la note 1 de la page 18), avec lequel il a tant d'analogie , n'en peut être séparé. Daremberg a retrouvé les titres de l'un : qui sait si un autre critique ne retrouvera pas ceux de l'autre? Voir là-dessus d'intéressantes observations exposées par M. Boyer, ancien professeur à la Faculté de médecine de Montpellier, dans l'opuscule intitulé : Préceptes, Bienséance, Traités hippocratiques , p. 55 et suiv.

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vicissitudes des guénsons. Il n'y a de vrai médi que le médecin-philosophe, mais celui-là est presque un Dieu, iocdô&ç.

Le médecin doit veiller sur son maintien. Il doit éviter tout ce qui choquerait la vue, blesserait un esprit délicat. Qu'il n'ait aucune partie du corps découverte, et que ses vêtements soient élégants sans recherche. L'austérité seraitaussi àcontre-temps que des airs dissolus; elle déplaît encore plus aux malades qu'aux bien-portants. Point d'étalage, point de longs discours. Tout juste ce qu'il faut de paroles pour s'édifier sur l'état du malade, et pour expliquer le traitement à suivre. Que le médecin se montre calme, sur de lui-même et prêt à agir suivant les occasions.

Le médecin doit visiter ses malades souvent, ou du moins assez souvent pour n'êlre pas surpris et mis en défaut parles progrès de la maladie. Des changements imprévus peuvent survenir tout à coup; il y a d'ailleurs un moment propice, un à-propos qu'il faut saisir. Combien de malades meurent par la négligence de leur médecin, et qui fussent revenus à la santé, s'il eût été plus assidu, plus attentif à les disputer au mal, à appliquer le remède convenable dans l'instant opportun !

Dans le traité Des préceptes, l'auteur, quel qu'il soit, insiste surl'occasion, qu'il faut surveiller attentivement, et saisir au passage, la guérison étant presque toujours à ce pris; et sur la tenue du médecin, auquel il interdit le luxe de la toilette et recherche dans les discours. Il le prie d'éviter Vaffectation à s'essuyer le visage avec son mouchoir, et de vouloir bien ne pas abuser des parfums, la pro-

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prêté suffisant parfaitement. Il lui demande, d'autre part, de s'abstenir des beaux discours et de ne pas citer les poètes à (out propos. La poésie n'a rien à faire ici. Au contraire du freslon qui fait beaucoup de bruit et peu de besogne, le médecin doit agir beaucoup et en silence. — Mais ces prescriptions se trouvent déjà dans le précédent traité; en voici qui paraissent pour la première fois : elles ont Irait au traitement moral, aux consultations et aux honoraires.

L'auteur des Pn!ceptr$ fait un devoir au médecin d'agir sur l'esprit du malade, de calmer ses appréhensions, de l'encourager et de le rasséréner par l'espoir d'une prompte et heureuse guérison. Naturellement le malade s'inquiète, se tourmente: ces alarmes sont funestes ; elles aggravent la maladie ou empêchent l'effet des remèdes. Le médecin doit voir cela, ou le deviner si on le lui cache, et faire tout ce qui est en lui pour ramener la paix dans cette âme troublée. Il obtiendra ce résultat en faisant bon visage au malade, en se montrant plein de confiance dans les ressources de son art, et dans le concours de la nature, qui tend d'elle-même à revenir à l'état normal. Cela, c'est aussi un traitement, non moins nécessaire que l'autre, et quelquefois plus efficace.

Le médecin ne doit pas répugner aux consultations, qui ne sont ni un aveu ni une preuve d'ignorance et d'incapacité. Quel homme peut se mesurer avec la nature, et lui dire : je connais tous tes secrets? Ce langage, ces prétentions n'appartiennent qu'aux charlatans qui débitent sur les places publiques leurs sottises avec leurs drogues. Le médecin digne de ce nom a d'autres sentiments. Quand il est embarrassé

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sur l'étal d'un malade, trouble par la nouveauté d'un cas imprévu, ou inconnu, sans hésiter, il appelle à son aide d'autres médecins, afin d'ajouler leurs lumières a ses lumières et leur expérience à I; sienne. Mais, dans ces réunions, tout amour-propn doit être mis de côté. Il ne s'agit pas de lutter à qui fera triompher son avis, il s'agit de trouver la vrai nature du maK le vrai traitement, et de soulager 01 de sauver le patient.

Enfin, la question des honoraires est posée el dis culée ici, et, à ma connaissance, pour la premier fois. L'auteur estime que, dans les cas ordinaire; quand rien ne presse, le médecin fera sagement de convenir d'abord de son salaire, non-seulemer parce qu'il aura plus de chances d'être payé, ma parce que le malade en sera rassuré. Il ne craindi pas d'être abandonné ou négligé. Mais dans les m; ladies aiguës, qui se précipitent au dénouement, où l'occasion ne se présente pas deux fois, le médecii sans retour personnel, doit d'abord voler au dangi et s'efforcer de le détourner. II est des malades ingrat qui, une fois guéris, perdent le souvenir des soir qui leur ont été donnés, et trouvenl mille prétextt pour frustrer le médecin : ces risques ne doivent pa l'empêcher de faire son devoir, qui est d'aller d'aboi à l'ennemi, à la maladie, et de iui livrer combat. I médecin, d'ailleurs, ne doit jamais voir dans les honi raires qu'un moyen de plus de se perfectionner e son art, et doit renfermer ses exigences dans cetl mesure. Il doit ne pas répugner aux soins gratuits car la reconnaissance est aussi un salaire; couri d'abord aux étrangers et aux pauvres, car l'humanité le veut ainsi, Celui-là n'aime pas la médecine qui

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n'aime pas les hommes. La médecine n'est pas l'art de s'enrichir, mais de faire du bien.

11 n'est ni sans intérêt ni sans profit de rapprocher de ces prescriptions morales celles qu'on trouve exposées dans quelques ouvrages de l'école de Salerne. Malgré la distance des temps et la différence des civilisations, c'est en général le même fond et la même inspiration; et Ton voit de reste que les salernitains n'ont guère fait que commenter, à leur manière, les hippocratistes. Mais ce commentaire est instructif par ces deux points : il ramène sous une autre forme les mêmes idées ; il y mêle un certain alliage, qui est comme la marque du temps, et qui fait mieux ressortir la pureté et la beauté du modèle qu'il altère.

De tous les ouvrages salernitains, le plus intéressant, sans contredit, au point de vue de la morale médicale, c'est celui que Archimathaeus a écrit, vers Fan 1100, et qui a pour titre Sur la manière dont le médecin doit se comporter auprès des malades, ou encore: De Vinstruction du médecin , ou encore: Introduction à la pratique médicale.

Archimathœus, dans ce traité, dicte au médecin la conduite qu'il doit tenir, et jusqu'à ses moindres faits et gestes, depuis le moment où, la maladie débutant, il est appelé, jusqu'à celui où, la maladie étant finie et le client guéri, il est remercié. — L'auteur salerai tain ne paraît pas prévoir le cas où le malade meurt, ce qui est aussi une manière de finir pour une maladie, et malheureusement aussi fréquente que l'autre, si ce n'est plus.

Le médecin est requis de venir soigner un malade.

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Il se met en roule. — Placez-vous d'abord, lui dit Archimathœus, sous la protection de Dieu et sous garde de Tango qui accompagnait Tobie. Chemin faisant, informez-vous auprès de la personne qui est venue vous chercher de l'état du palienl, et metlezvous eu quelque manière au courant de l'affection que vous allez avoir à soigner. De cette façon, si vous ne reconnaissez pas la maladie, vous pourrez néan moins, grâce aux renseignements que vous aurez pris, inspirer confiance à votre malade, en lui donnant à penser par vos questions que vous devinez ses souffrances.

Le médecin arrive chez son client. —En entrant, lui dit Archimathœus, saluez avec un air modeste et grave; asseyez-vous pour prendre haleine (i) ; louez, s'il y a lieu, !a beauté du site, la bonne tenue de la maison, la générosité de la famille : vous captiverez ainsi la bien veillancc des assistants, et vous laisserez au malade le temps do se remettre de sa première émotion.

Le médecin a laie, ausculté, diagnostiqué ; il s'est ou ne s'est pas éclairé sur l'état du malade ; il va retirer. — Au patient, lui dit Archiniathieus, promettez la guérison ; à ceux qui le soignent, assurez qu'il est fort malade: s'il guérit votre réputation s'en accroîtra s'il succombe, on s'écriera : il l'avait bien ditl — N'arrêtez pas vos yeux sur la femme, la fille ou la servante, quelque belles qu'elles soient ; ce serait forfaire à l'honneur, et compromettre le salut du malade, en attirant sur sa maison la colère de Dieu (2). — Si on vous engage à dîner, comme c'est l'habitude,

(i) Ou pour boire un coup, suivant d'autres manuscrits. (2) Singulière justice distributive !

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ne vous montrez ni indiscret ni exigeant. A moins qu'on ne vous y force, ne prenez pas la première place, bien qu'elle soit réservée au prêtre et au médecin. Informez- vous de temps en temps de l'état du malade, qui sera charmé de voir que vous ne pouvez l'oublier, même parmi les délices d'un festin. En quittant la table, allez auprès de son lit, assurez-le que vous avez été bien traité, et surtout n'oubliez pas de montrer beaucoup de sollicitude à régler son propre repas.

Enfin, le malade étant guéri, le médecin doit prendre congé de lui et de sa famille, heureuse de le voir en pleine convalescence.— Ayez, vous aussi, lui dit Archimathaeus , l'air joyeux et satisfait; hasardez même quelques petites plaisanteries. Après quoi, vous demanderez honnêtement votre salaire, et vous vous retirerez en paix, le cœur content et la bourse pleine, non sans avoir adressé à votre client mille actions de grâces, accompagnées de pieuses recommandations.

D'autres médecins de la même école ont disséminé dans leurs écrits des préceptes de morale médicale , mais sans suite, sans développement, et surtout sans en faire l'objet, soit d'un traité , soit d'un chapitre spécial. Ainsi, l'on trouve dans les ouvrages de Cophon, médecin salernitain du XIIe siècle, une distinction importante, et qui paraît avoir cours alors, entre la médecine des pauvres et celle des riches. Le médecin, nous dit Cophon, doit s'intéresser également à tous ses clients; mais, dans le choix des remèdes, il doit faire des différences suivant leurs différentes fortunes. Aux pauvres, plus robustes et endurcis, il doit prescrire des médicaments plus

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grossiers, qui ne seront pas moins salutaires, et qui leur coûteront moins cher ; aux riches, plus délicats, amollis par le bien-être , il doit prescrire des remèdes plus agréables et plus doux , qui conviendront mieux à leur nature efféminée, sans imposer de trop lourds sacrifices à leur bourse bien garnie. Purger un archevêque comme on purge un maçon, ajoute notre auteur, ce serait un crime de lèse-médecine aussi bien que de lèse-église.

Mais où nous retrouvons une plgs constante préoccupation de la morale médicale, c'est dans le poème didactique appelé Sckola salemitana, mais qui porte aussi les titres de /•Vos médians, ou Regimen saninatis, on Regimen virile. Comme le dit la dénomination de Sckola salemitana , cette œuvre , à laquelle on ne peut assigner ni un auteur particulier ni une date précise, n'est pas celle d'un homme , mais de l'école entière, dont elle traduit évidemment l'esprit et les sentiments, aussi bien que les doctrines courantes. La morale n'en paraît pas trop sévère. Ainsi, chapitre de la tenue, on conseille au médecin de porter un rubis au doigtât de faire ses visites monté sur un coursier superbe, afin d'imposer au malade qui, ébloui, se montrera plus gêné- ' reux. Voici les vers latins traduits en vers français, les uns valent les autres :

Velu d'habits décents, affable et plein de

Le médecin s'empresse à la voix qui l'app

De rubis l'étincelle à son doigt brillera ;

Sur un coursier superbe en visite il ira.

Ce splendide attirail rehausse son mérite;

Sur l'esprit du malade il réussit plus vite

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Reçoit cadeaux sans nombre : un mince accoutrement Lui vaudrait profit mince et sec remerciment.

Le chapitre des honoraires ne respire pas non plus une bien grande fierté. Vu l'ingratitude des malades après guérison , on conseille au médecin de choisir le moment où ils poussent des cris de douleur pour se faire remettre un gage, ou même pour se faire payer d'avance :

Lorsque son patient de plaintes l'importune, Le docteur attentif à sa propre fortune, Profitant de ses cris, obtient sur le moment Quelque gage bien sûr, un bon nantissement , Ou mieux argent comptant fait solder son mémoire ; Du malade sauvé chétive est la mémoire. En ennemi Ton sait qu'il traite sans égard Le maladroit qui parle honoraires trop tard (lj.

On voit que la morale des hippocratistes a quelque peu dégénéré entre les mains de leurs disciples salernitains ; mais, considérée en elle-même, elle est fort belle. Il y a là , dans ces irréprochables préceptes, la morale médicale tout entière, ou peu s'en faut n suffit d'effacer quelques prescriptions, aujourd'hui sans objet, grâce au progrès de nos mœurs et de nos institutions, d'en corriger ou d'en déve-

(1) Par une exception unique dans tout ce livre, je n'ai pas eu sous les yeux les ouvrages que je viens d'analyser sommairement. X ayant pu me les procurer, j'ai dû puiser à une source indirecte, mais digne de toute confiance, le savant article du D* Daremberg, intitulé : De l'école de Salerne, son histoire et ses doctrines < La Médecine, Histoire et doctrines , p. 147 et suiv.).

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lopper quelques aulres, d'ajouter quelques conseils, pour avoir des devoirs professionnels du médecin une liste complète et parfaite. C'est ce qu'il est facile de montrer en peu de mots.

On se rappelle que le Serment <FHippocrate impose au médecin trois sortes de devoirs : envers son maître, envers ses disciples, envers les malades. Les deux premières séries sont à retrancher. La médecine ne s'enseigne plus chez nous comme chez les anciens. Nous avons des écoles secondaires de médecine, des facultés de médecine; et c'est-la que les jeunes gens vont étudier l'art difficile de rendre la santé à ceux qui l'ont perdue. Les anciens n'avaient rien de tel. Chaque médecin, outre les malades qu'il soignait, avait ses adeptes qu'il instruisait , par le précepte et l'exemple. Il avait même son officine, car il cumulait les fonctions de pharmacien ; il avait son officine comme le peintre a son atelier, et c'est dans cette officine, et au lit des malades, où ils le suivaienl, qu'il formait les futurs médecins. Il résultait de là que chaque médecin ancien avait un maître, donc des devoirs envers ce maître; des disciples, donc des devoirs envers ces disciples. Le médecin contemporain, issu d'une école ou d'une faculté, n'a ni devoirs envers son maître , n'ayant pas proprement de maître, ni devoirs envers ses disciples , n'ayant pas de disciples. -Il ne lui est toutefois pas défendu de conserver un souvenir reconnaissant de ses professeurs, et si par hasard il devenait professeur lui-même, de suivre avec intérêt ses élèves dans la carrière qu'il aurait contribué à leur ouvrir.

Quant aux devoirs du médecin envers les malades, ils subsistent, ils sont en quelque sorte éternels;

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mais il en est qui peuvent être sous-entendus sans inconvénient, ou plutôt que la politesse commande de sou s-en tendre.

Ainsi l'auteur du Serment d'Hippocrate a cent fois raison quand il dit au médecin : si l'on vous demande du poison, refusez; si l'on vous sollicite de procurer un avortement, refusez. Il faut croire qu'en ce temps-lù des médecins pouvaient être tentés de commettre ces crimes , et même succomber à la tentation. La vie humaine en général, celle de l'enfant en particulier, était loin d'avoir aux yeux des Anciens le caractère d'inviolabilité qu'elle a aux nôtres. Mais précisément, à cause de cette différence, ce serait faire injure à nos médecins que de leur dire sérieusement : vous n'empoisonnerez pas, vous n'assassinerez pas. Ils ont le droit de penser qu'on les prend pour d'honnêtes «ens, incapables de donner la mort à leurs semblables , lorsqu'ils sont faits au contraire pour les proléger contre ses atteintes.

C'est encore avec grande raison que l'auteur du Serment d'Hippocrate. avertit le médecin de respecter la pudeur de ses clients, et que Archimalhœus, répétant la même prescription , lui dit : n'arrêtez vos regards ni sur la femme, ni sur la 1111e, ni sur la servante de la maison. Il faut croire qu'au 1V° siècle avant notre ère , qu'au XII" siècle de notre ère, il y avait des médecins susceptibles de commettre de telles erreurs , et qui les commettaient ; mais nos mœurs sont sans doute beaucoup plus sévères, nos médecins plus rigides , et je n'aurais garde de leur recommander une vertu qu'ils pratiquent si bien.

Pour la tenue , nos auteurs hippocratiques sont encore dans le vrai. Ils n'auraient toléré ni le rubis

! HIPFOCRÀTJIJCË.

au doigt , recommandé par un vers de la Schola salernitana , ni le coursier superbe, recommandé par un autre vers. Mais, grâce k Dieu, nos médecins n'ont pas besoin d'être avertis là-dessus, Dans l'uniformité de notre costume contemporain, ils sont vêtus comme tout le monde , ni plus ni moins austères, ni plus ni moins élégants; ils parlent démocratiquement comme tout le monde , en prose et en français; ils ne portent pas , que je sache , de rubis au doigt, et s'ils en portaient, personne ne s'en apercevrait ; ils ne montent pas des coursiers superbes, ils vont à pied, quand il le faut, et en carrosse, quand ils le peuvent. Rien a dire,

Rien à dire non plus quant aux honoraires. Nos médecins sur ce point sont dans les principes de l'auteur des Préceptes, et ne sont pas dans les principes de l'auteur de la Schola salernitana. Il ne leur viendrait pas à l'esprit de profiter des angoisses de leur malade pour se faire payer d'avance; ils ont parfaitement la patience d'attendre sa guérison ou sa mort. Ils soignent les pauvres comme les riches , et avec plus d'empressement. Ils n'ont nul souci de s'enrichir, et quand cela se fait, cela se fait tout seul : ils sont pénétrés de ces belles paroles de l'écrivain hippocratique : « Celui-là n'aime pas la médecine qui n'aime pas les hommes ; la médecine n'est pas l'art de faire fortune, mais de bien faire.

Outre ces préceptes excellents, mais qu'on pourrait passer sous silence, tant ils sont entrés dans nos mœurs médicales, il en est deux qui méritent plus particulièrement d'atlirer l'attention. Je ne veux pas dire que nos médecins n'en tiennent pas suffisamment compte, mais je veux dire qu'ils sont si

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essentiels ; d'une importance si capitale, qu'on ne saurait trop y insister. L'un vise la fréquence des visites, de peur de laisser échapper l'occasion ; l'autre le traitement moral.

Dans les maladies graves, les visites ne sauraient être trop fréquentes, par cette raison très-simple que le mal a ses péripéties soudaines, lesquelles demandent un remède immédiat : le moment passé, il est trop tard. Les ravages produits dans l'organisation sont tels que tout l'art médical, toute la science médicale n'y peuvent plus rien. Grande serait donc la responsabilité du médecin qui ferait trop attendre ses visites, soit par distraction, soit parle fait d'une clientèle trop nombreuse, soit même en vertu de quelque point d'honneur mal entendu. L'intérêt des malades, dont la vie est en jeu, doit primer toutes les considérations. Le médecin n'a pas le droit d'avoir des préoccupations étrangères à son art; il n'a pas le droit d'accepter plus de clients qu'il n'en peut visiter ; il n'a pas le droit de sacrifier à des préjugés. Je lisais, il y a quelque temps, dans une revue médicale cette question : « Un malade qui s'est livré à un charlatan, et qui se trouve en danger de mort, appelle un médecin à son secours : ce médecin doit-il répondre à eet appel et endosser ainsi la responsabilité des méfaits du charlatan? » Ce doute m'étonne ; je déteste le charlatanisme autant que qui que ce soit, mais un homme- qui se meurt est un argument auquel il n'y a rien à répliquer.

Le traitement moral n'est pas moins nécessaire que le traitement proprement dit, et il est souvent plus efficace. Le diagnostic n'est pas tellement sûr que les médecins ne se trompent jamais sur la nature des

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maladies; !a thérapeutique n'est pas tellement avancée que les remèdes employés procurent toujours l'effet attendu : le traitement moral ne se trompe pas et n'est jamais vain Le malade a toujours besoin d'être relevé, encouragé ; cl quand il trouve ce secours chez son médecin, il en devient plus fort pour résister à son mal, et pour retrouver l'état normal, qui est l'état naturel. On raconte qu'un malade renvoya son médecin, quoique fort habile, après lui avoir dit: « Vous ne me consolez pas. » Ce reproche est plein de profondeur. Un médecin qui ne console pas ne guêritpas. —Je n'irais cependant pasjusqu'à demander qu'on rétablisse l'usage du baiser d'amitié qu'au temps de sainlJérôme le médecin donnait à ses malades: ce baiser-là serait peu dans nos mœurs, et pourrait avoir des inconvénients ; mais la consolation médicale n'implique pas nécessairement le baiser médical.

Je finis par un précepte, ou un vœu, que je ne trouve ni dans les auteurs hippocraliques ni dans les auteurs salernitains, et que je demande la permission d'ajouter à leur liste.

On a beaucoup parlé du malade, et c'est en effet le principal personnage dans le sombre drame qui se joue alors ; mais ce n'est pas le seul, car il y a la famille du malade. Or je ne vois pas qu'on ait rien dit de la famille du malade: serait-ce donc que le médecin n'aurait aucun devoir envers ces infortunés?

lien a, j'ose l'affirmer. Ces infortunés sont les gardiens du malade et, sinon les seuls, certainement les meilleurs. Lors donc que leur situation ne les rendrait pas dignes du plus tendre intérêt, il faudrait encore ménager leur douleur, et leur laisser quelque espoir,

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même dans les cas désespérés, afin de ne pas paralyser leur intelligence et leur activité. Les médecins ne savent peut-être pas assez ce qu'il y a de poignant à donner des soins à un malade bien-aimé, avec la certitude que ces soins sont inutiles : il faut avoir soi-même passé par ce supplice d'enfer pour en concevoir l'horreur. Je conjure donc les médecins, si instamment qu'on les interroge, de voiler la terrible vérité. Ceux qui la demandent ne la demandent que parce qu'ils l'espèrent favorable. Laissezleur donc leur illusion. Que si vous la leur ôtez, ah ! du moins ne les abandonnez pas en tête à tête avec ce moribond qui ne peut mourir, sous prétexte qu'il n'y a plus rien à faire. Je vous demande pardon , Docteur, mais s'il n'y a plus rien à faire pour celui qui s'en va, il y a quelque chose à faire pour ceux qui restent, et qui ne comprennent pas, qui ne peuvent comprendre qu'on ne lutte pas jusqu'à la dernière minute. Le dernier devoir du médecin comme le premier, et qui résume excellemment tous" les autres, c'est l'humanité.

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