‹ La philosophie des médecins grecsChapitre 54 sur 83 · CHAPITRE III · texte numérisé non relu

CHAPITRE III

PHYSIQUE HIPPOCRATIQUIi:.

Il ne faut pas chercher une physique complète dans les livres d'Hippocrate, ni même dans ceux de son école. Les lacunes sautent aux yeux et sont immenses. La physique, au sens antique, est aussi vaste que l'univers, et comprend à la fois la science de la nature, celle de l'homme, celle de Dieu. De ces trois parties, ni la première ni la dernière ne sont représentées dans l'œuvre hippocratique telle qu'elle nous est parvenue. On trouve bien dans le traité Des chairs un système cosmologique, où le feu est posé comme le principe universel ; mais le traité Des chairs est postérieur à Aristote, et ne fait que reproduire la doctrine d'Heraclite, en l'empruntant aux Stoïciens. On trouve bien dans le traité De la maladie sacrée, dans le traité De la bienséance, de belles et judicieuses paroles sur la Divinité. Dans le premier, réfutant ceux qui attribuent h l'intervention des Dieux les hideux phénomènes de l'épilepsie, l'auteur s'écrie : « Non, Dieu qui est la pureté même, ne saurait souiller le corps d'un homme! C'est nous qui nous souillons, et c'est Dieu qui nous purifie. Et voilà pourquoi, autour des temples, nous plantons des bois sacrés, nous dressons des barrières : elles

PHYSIQUE HIPPOCRA.TIQUE. 61

sont là pour avertir qu'on ne doit approcher des Dieux qu'après avoir, avec leur aide, recouvré sa première vertu et sa première candeur. * Dans le second, après avoir parlé de la nécessité d'allier la philosophie à la médecine, l'auteur ajoute : « La médecine a cela de particulier et d'excellent qu'elle nous élève sans cesse à la pensée de la Divinité. Gomment douter de la Providence à la vue de ces phénomènes extraordinaires du corps humain, par lesquels la maladie succède à;ia santé et celle-ci à la maladie ? Gomment ne pas lui faire sa part dans les guérisons qui surviennent à la suite des opérations de la chirurgie, des remèdes de la thérapeutique? Le médecin ne peut se faire illusion : Dieu est de moitié dans ses succès, si même il n'en est pas le seul auteur. C'est là la vraie Puissance devant laquelle il ne saurait trop s'incliner. » Mais ces nobles pensées, qui mettent dans un si beau jour l'esprit religieux d'Hippocrate, ou de celui qui a tracé ces lignes, quel qu'il soit, nous édifient plus qu'elles ne nousintruisent; on n'y saurait voir même l'ébauche d'une doctrine de Dieu et de ses rapports avec l'univers. La physique hippocratique ne va ni plus haut ni plus loin que l'homme, et encore s'en faut-il bien qu'elle donne une solution telle quelle à toutes les questions dont il peut être l'objet.

Celles d'entre ces questions qu'un médecin ne peut manquer de rencontrer dans ses études, et sur lesquelles on peut interroger les livres hippocratiques, avec l'espoir d'obtenir. une réponse, sont les suivantes :

Qu'est-ce que l'âme ?

Dans quelle partie du corps a-telle son siège?

02 PHYSIQUE HlPrOCRATIOUE.

En quelle mesure subit-elle l'influence du corps, auquel elle est unie?

En quelle mesure subit-elle l'influence de la Nature, avec laquelle elle communique ?

Quelles sont ses facultés, et leurs conditions organiques î

Gomment se comporte-t-elle pendant le sommeil?

I. Avant Socrate, tous les philosophes s'étaient évertués à déterminer la nature de l'âme. De là, mille définitions diverses, et toutes plus ou moins grossières dans leur diversité. Parmi ces définitions, deux étaient de nature à faire impression sur l'esprit d'un médecin, et peut-être avaient-elles leur origine première dans la médecine : Tune qui mettait l'âme dans le sang, l'autre qui la confondait avec l'air, ou le souffle, ou Yesprit, en prenant ce mot dans le sens où nous disons les esprits. La première de ces théories était fort ancienne, puisque Hippon la combattait déjà (1), et n'avait jamais cessé d'avoir des partisans, puisque Empédocle la reproduisait dans ses doctrines et l'exposait dans son poëme De la nature (2), puisque, à l'extrémité de la période anté-socratique, Gritias la défendait encore contre je ne sais quels adversaires (3). La seconde, plus récente, mais appelée à une plus brillante fortune, avait été longuement et savamment développée par Diogène d'Apollonie. Ce philosophe, suivant les traces d' Anaximène , faisait de Tair le principe de la vie universelle, c'est-à-dire

(l) Arist., De anima, I, il, 2ti.

*3) Arist , Dean., ï. h, 27.

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l'âme du monde, et celui de la vie humaine, c'est-àdire Tâme de l'homme. Mais il ne repoussait pas absolument la doctrine qui attribue ce dernier rôle au sang, puisqu'il croyait que l'air vital, le souffle, l'esprit est mêlé au sang, et que, porté avec lui dans le canal des veines, il parcourt sans cesse l'organisation qu'il anime (1). C'est cette dernière théorie qui paraît avoir été adoptée par Hippocrate.

C'est du moins celle qu'on lit dans le traité Des airs. L'auteur y remarque d'abord la puissance souveraine de l'air dans la Nature en général. C'est lair qui porte la terre et qui soutient la lune. C'est l'air qui alimente le feu. C'est l'air qui fait la variété des saisons. C'est l'air qui donne naissance aux vents. Partout invisible, il est partout présent, et rien ne se fait sans lui. Il est la cause universelle.

Il est aussi la cause particulière de la vie dans les animaux et dans l'homme, où il s'appelle le souffle, l'esprit. On ne vit guère sans manger ni boire, on ne vit pas du tout sans respirer. Respirer, c'est vivre ; cesser de respirer, c'est mourir. Toutes les autres fonctions peuvent être suspendues et le sont plus ou moins souvent, plus ou moins longtemps : la respiration n'a pas d'intermittences, et n'en peut pas avoir. Le souffle qui nous apporte la vie, en pénétrant en nous, la remporte, en se retirant.

Mais le même auteur, dans le même livre, après avoir identifié la vie avec l'air, en commençant, est bien près de confondre le sang et la raison , en finissant. « Je pense, dit-il^, que le sang est la chose

(4) Arist., De anima, I, n, 23. — Simplic, Phys., f. 32, B. - Id., ibid., f. 33. — Plutarq., Dcplac, IV, 5.

04 MYSIQLE ïlIPrOCJlATKjlK.

du corps qui a le plus de part aux opérations de la raison. Le sang est il à l'état normal, la raison s'exerce régulièrement; se corrompt-il, elle se trouble. C'est ce qui es! sensible dans le sommeil. Lorsque le sommeil s'empare du corps, le sang devient plus froid et son mouvement plus lent. Dès lors, les membres s'appesantissent, les paupières s'affaissent, les idées se confondent, et la raison tombe du haut de la pensée dans le rêve. »

Ces vues sur la nature de l'âme, que l'auteur du traité Des airs ne prend pas la peine de concilier dans son livre, et qui ne se conciliaient pent-élre pas dans son esprit, ont, je l'avoue, un intérêt rlugmalique assez mince; en revanche, elles ont un trèsgrand intérêt historique. C'est là, en effet, le point de départ d'une théorie à laquelle travailleront sans relâche les philosophes et les médecins de l'antiquité, qui jouera un rôle considérable dans les doctrines des Cartésiens , et qui refleurit en notre siècle , corrigée et transformée par les physiologistes.

Ârislole, qui était également familier avec Diogène et avec llippocrate et les siens, commo le prouvent les passages qu'il en rapporte (1), attribue au souffle une fonction particulière dans l'économie animale. C'est le principe du mouvement et le premier ressort de notre activité (S). Mais, toujours philosophe, même dans ses hypothèses, Aristole n'accueille le souffle qu'après lui avoir demandé d'où il vient; et, par un premier progrès, il examine subtilement s'il a son origine dans la respiration, ou s'il n'est pas plutôt

(1) Dans l'Histoire des ammawr, III, h.

(2) Du mouvement des animaux, X.

FHYSIQUË IlirPOCRATIQUE. 05

un des produits du travail interne de la coclion des aliments (1).

Dans la philosophie épicurienne , le souffle est encore le principe moteur, et il ne se confond pas avec l'air aspiré, puisque l'air, qui fait partie de l'âme, aussi bien que le souille, est le principe du repos (2). Il est l'âme tout entière aux yeux des stoïciens (3), qui semblent avoir distingué un double souffle, l'un vital, l'autre animal (4).

Cependant, la théorie du souffle fait de nouveaux et sensibles progrès avec les médecins. L'auteur inconnu du traité Du cœur (ouvrage postérieur à Aristote, et antérieur à Galien, qui en copie un passage ) considère le souffle comme un élément sui generis> et, repoussant la théorie indiquée par Aristote , revenant aux vues d'Hippocrate , pour les accorder, le fait dériver du sang par voie de sécrétion. De là à Galien, il n'y a qu'un pas.

Galien compte trois organes principaux dans le corps entier, savoir : le foie, origine des veines; le cœur, origine des artères ; et le cerveau, origine des nerfs. Le foie extrait des aliments digérés le sang, qui remplit les veines; le cœur extrait du sang, un autre sang plus pur et plus subtil, le souffle vital, qui remplit les artères ; et le cerveau enfin extrait du souffle vital, un autre souffle plus pur et plus subtil, le souffle animal, qui remplit les nerfs. Nous pensons, sentons, agissons par le souffle animal. Et si le souffle

(1) Du souffle, cl), i.

(2) Plutarq., De plac, IV, 3. — Luc, De nat. rer., V, 234, 258.

(3) Diog. Laërce, V. Zenon. — Plutarq., De plac, III, 112; IV, 3.— Id., De stoïc. repug., 41.

(4) Galien, Des dogmes aVHippocr. et de Platon, I, G.

66 PHYSIQUE JlIPrOCRATIQl'E.

animal n'est pas l'âme elle-même, il en est le nécessaire instrument (i\ De là à Descartes, il n'y a qu'une nuance.

En effet, changez le mot souffle en celui d'esprits, et la théorie du souille animal devient la théorie des esprits animaux. La seule différence, laquelle est de nul intérêt , c'est que dans la doctrine cartésienne les esprits animaux sont directement extraits du sang par le cerveau, d'où ils se répandent dans tout le système nerveux.

Nos physiologistes, il est vrai, ne croient pas aux esprits animaux, et il savent Tort bien que les nerfs ne sont rien moins que des tubes; mais certains d'entre eux sont-ils bien loin d'admettre un fluide spécial , dont les nerfs seraient les conducteurs naturels ? Et celte hypothèse n'est-elle point le dernier perfectionnement où devaient arriver, de progrès en progrès, les anticipations de Diogène et d'Hippocrate î

II. Galien, dans le traité Des dogmes d'Hippocrate et de Platon, fait honneur à Hippocrate de la théorie platonicienne qui, partageant l'âme humaine en trois âmes, savoir : la raison, la colère et l'appétit, lui assigne un triple siège, savoir : la tête ou le cerveau, la poitrine ou le cœur, la partie inférieure du tronc ou le foie. Assurément, Galien est une autorité fort respectable, mais une autorité plus respectable encore est celle des livres hippocratiques eux-mêmes. Or , il n'y a pas trace dans les livres

(1) Des dogmes d'Hipp cl de Platon, voir les 7 premiers livres, pass.

PHYSIQUE H1PP0CRATIQUE. 67

hippocratiques de cetle théorie , que Platon emprunta aux pythagoriciens, et renouvela selon son génie.

Parcourez, en effet, les livres hippocratiques, et voici ce que vous constaterez. Dans les uns, la question rlu siège de l'âme n'est pas même effleurée ; dans les autres, elle est au contraire résolue avec la plus grande netteté, mais de manière à donner un démenti formel à Galien.

L'auteur du remarquable traité De la maladie sacrée réfute d'abord ceux qui font résider l'âme dans le diaphragme (dans le phren), opinion singulière, dont il n'y a pas d'autres vestiges, et ceux qui la mettent dans le cœur ; après quoi, il établit à sa façon qu'elle a son siège dans le cerveau. Rien ne permet de penser qu'il divise l'Ame en plusieurs parties, et tout prouve le contraire. C'est l'âme tout entière qui n'est pas dans le diaphragme, qui n'est pas dans le cœur ; et c'est l'âme tout entière que renferme l'encéphale. Voici, du reste, les propres paroles d'Hippocrate, ou de son disciple :

k Le Phren (de s-povéu, penser) doit son nom au hasard, et non à la réalité et à la nature. Je ne vois pas quelle influence il peut avoir sur la pensée et l'intelligence. A la vérité, quand on éprouve a l'iraproviste un excès de joie ou de cliagrin, il tressaille et cause des soubresauts, mais cela tient à ce qu'il est très-mince et très-large. Il n'a point d'ailleurs de cavité où il puisse recevoir le bien ou le mal qui survient, et il n'est troublé par les passions qu'à cause de la faiblesse de sa nature. Il ne ressent rien avant les autres parties du corps, et s'appelle ainsi sans raison, comme une des parties du cœur

68 ÏSYWflBS HHTOCBATHJtE.

s'appelle oreillette, quoiqu'il ne contribue en rien à l'audition (1).

« D'autres rapportent au cœur la pensée, ainsi que la tristesse et en généra! tous les sentiments. C'est encore une erreur. Les contractions du cœur ne prouvent pas plus que les mouvements du diaphragme, et elles s'expliquent par des causes analogues. Les veines de toutes les parties du corps se rendent au cœur, et s'y attachent, en sorte que rien ne peut se passer en aucun point des organes, sans que le cœur n'en reçoive le contre-coup. Le corps tressaille-t-il de plaisir, ou frissonne-L-il d'horreur, il faut que le cœur tressaille et frissonne avec lui. 11 ne s'ensuit pas qu'il soit le principe du sentiment, non plus que de la pensée. Pensée et sentimeut , tout cela a son origine dans le cerveau.

« Le cerveau, voilà l'organe par lequel nous éprouvons tous nos plaisirs et nos joies , toutes nos douleurs et nos tristesses; par lequel nous connaissons tout ce qui nous entoure, car les yeux, les oreilles, les mains, la langue sont à son service, et prennent ses ordres; par lequel nous raisonnons, dislinguant le bon du mauvais, l'agréable du pénible, jugeant chaque chose selon sa nature et selon les circonstances; par lequel nous tombons dans l'erreur, dans les frayeurs sans objet et sans cause, dans le délire, dans la manie, dans les folies de toute espèce. Le cerveau serait-il donc l'âme elle-même? Non, mais il en est le siègo naturel, et le principal instrument

« C'est l'air, c'est le souille qui donne au cerveau

(1) Traducl. de M. P. de Rémusat (Rev. des Deux- M ondes , l*r août 1853).

PUYSIQIÎE UirFOCHATIQt'E.

la capacité d'exercer toutes ces fonctions (1). Le souille se rend d'abord au cerveau, pour se disperser ensuite dans toute l'économie animale. S'il traversait premièrement les autres organes, il y perdrait sa vertu, et arriverait au cerveau chargé des grossières émanations de la chair et du sang, épais, brûlant, impropre au sentiment et à la pensée. Au contraire, passant d'abord par le cerveau, il y porte et y laisse sa fleur, et tout ce qu'il contient de sensibilité et d'intelligence. Tel est le siège de lame, »

11 faut distinguer dans cette théorie du siège de l'âme, les preuves et le résultat. Les preuves sont faibles, sans valeur; mais le résultat est singulièrement vraisemblable, puisque, savants et ignorants, nous croyons tous aujourd'hui, comme Hippocrale. que les principales fondions de l'âme s'exercent par le cerveau et les nerfs. Et ce qui rend ce résultat encore plus digne de remarque, c'est que, entre tous les philosophes et. les médecins antérieurs ou contemporains, Hippocrate parait être seul de son opiniou.

Après comme avant Socrate , jusqu'à l'époque alexandrine exclusivement, il n'y a guère que deux théories en présence, celle des philosophes et des médecins qui laissent à l'âme son unité, et celle des philosophes et des médecins qui la divisent en trois ou quatre parties, distinctes et séparables. Les premiers renferment l'âme indivisible dans un organe unique, le cœur, ou même le diaphragme. Tels sont Anaximônc, Diogène d'Apollonie, et probablement tous les physiciens d'Ionie ; Leucippe et Démocrite ;

(1) Remorque?. r|iio lo tr.iili> Des airs et celui De le maladie sacrée s'accordent parfaitement sur ce point.

PHYSIQUE HHTOCRATIOUE.

Empédocte, dans l'école éléatique; tous les épicuriens et les stoïciens; lets sont les médecins qui ont précédé Hippocrate , tel est le médecin inconnu qui a écrit le traité Du Cœur. Les autres dispersent l'Ame triple ou quadruple dans trois ou quatre organes différents. Tels sont les pythagoriciens et les platoniciens , parmi les philosophes ; tel est Galien parmi les médecins. Aristote diffère de tous les philosophes et de tous les médecins, sans ressembler davantage à Hippocrate. Il dislingue dans l'âme plusieurs facultés, plusieurs âmes, mais ne les séparant pas dans leur essence, il ne les sépare pas non plus dans leur siège , et les met toutes dans le cœur.

Ainsi l'opinion que l'âme réside dans le cerveau est exclusivement hippocratique. C'est doncâ Hippocrate que Platon fait allusion dans le passage unique (1) où il parle, non sans quelque dédain, de ceux qui confondent l'âme avec le cerveau. C'est à Hippocrate que pense Aristote affirmant que le cerveau n'a d'autre rôle que celui de refroidir le sang, et n'est pour rien dans nos sensations (2). Et c'est encore Hippocrate, aussi bien que les médecins alexandrins, que Chrysippe combat, sans les nommer, dans la seconde partie du premier livre de son traité De l'âme (3), où il entasse contre une théorie au moins fort appro-

(1) Voir le Plukton, voir aussi Cicéron, TiisctU., I, ix.

(2) De partibus animal., Il, X; III, IV.

13) Celte 2« partie du 1" livre du traité de Chrysippe est presque toute repruiluilu par C.alion dans les premiers livres de son traité Des dogm. d'Hipp et de Plat., comme on le verra ci-après, dans la partie de cet ouvrage intitulée: Galien historien de la philosophie.

chante de la vérité les plus détestables arguments d'une anatomie et d'une physiologie complètement fausses.

III. La question du tempérament , c'est-à-dire du rapport des divers éléments qui entrent dans la constitution du corps, et des effets de ce rapport sur l'intelligence et sur l'âme , a de bonne heure occupé les philosophes. Il y a même lieu de croire qu'ils ont donné aux médecins l'exemple de cette curieuse et utile recherche. Toujours est-il qu'aucun médecin ne paraît avoir dirigé son attention sur ce point avant l'auteur du traité Du régime, c'est-à-dire avant Hippocrate, ou quelqu'un de ses disciples, et que le principal représentant de l'école éléatique en avait déjà fait l'objet de ses méditations. Voici en effet comment Parménide s'exprime dans son poème De la nature (i) :

« Tel est le mélange des éléments dans la constitution des organes, telle est l'intelligence de l'homme; car, soit que l'on considère tous les hommes, ou un seul, c'est la nature des organes qui fait celle de la pensée. L'élément prédominant en détermine le caractère. »

Cette théorie , qui n'est qu'indiquée ici , et d'une manière très-vague, devait être plus nettement dessinée dans des vers que nous n'avons plus, puisque Théophraste écrit dans le précieux traité De la sensibilité :

« Sans y mettre beaucoup de précision, Parménide se borne à dire que la connaissance dépend de

(2 M1ÏS1(|0E Lli'I'lKinAïluUE.

celui des deux éléments qui prédomine. Selon que le chaud ou le froid t'emporte, la pensée se trouve modifiée. Si c'est le chaud, elle est meilleure et plus pure; néanmoins, elle suppose toujours une certaine proportion de l'un et de l'autre (!)■ »

Parménide avait donc remarqué la différence des tempéraments, et il en avait distingué deux, celui où le chaud l'emporte sur le froid, celui où le froid l'emporte sur le chaud. La théorie hippocratique, il faut l'avouer, n'est guère moins grossière, mais elle est plus compliquée.

Elle se fonde sur la considération, non plus du chaud et du froid, mais du sec et de l'humide, du feu et de l'eau. Elle comprend : 1" un tempérament parfait, résultant du juste équilibre de ces deux éléments ; 2° deux séries de tempéraments diversement imparfaits , résultant de la prédominance de plus en plus grande de l'eau sur le feu, ou du feu sur l'eau. Entrons dans les détails.

Lorsque le feu et l'eau se combinent dans- une exacte proportion, de telle sorte que, participant également l'un de l'autre, le feu soit aussi humide, et l'eau aussi sèche que possible, chacun de ces éléments se suffît à lui-môme, et leur concours forme un excellent tempérament, où la raison est tout ce qu'elle peut être.

Lorsque le feu et l'eau étant très-purs, celle-ci surpasse quelque peu celui-là, la constitution de l'homme laisse déjà à désirer, et si l'esprit ne manque pas de solidité, il pourrait être plus actif et plus pénétrant.

PHYSIQUE 111PP0CRATJQUE. 73

Plus d'eau et mains de feu, et la constitution est inférieure encore. Les impressions ne sont pas plus tôt reçues qu'elles s'effacent, surtout celles de la vue et de l'ouïe. Le mouvement est lent, l'esprit lourd, et l'homme stupide.

Enfin, si l'eau prédomine autant que possible sur le feu. c'est une des pires constitutions ; et ceux qui l'ont reçue eft partage sont condamnés à l'imbécillité et àlïdiotisme. Ils végètent plutôt qu'ils ne vivent, s'effraient sans cause, se désolent sans raison, pleurent sans mal, et ne savent ce qu'ils sentent.

D'un autre côté, si c'est le feu qui a la plus grande part dans le mélange, sans l'avoir cependant de beaucoup supérieure à celle de l'eau, le corps et l'âme sont encore en fort bon état. Les mouvements sont rapides, les sensations vives et fortes, et l'esprit singulièrement actif et perspicace.

Si la proportion du feu est plus grande, la constitution devient vicieuse par l'excès même de ses qualités. L'activité est fébrile, les sensations se succèdent comme en un tourbillon, et l'esprit se dissipe entre mille objets, sans se fixer jamais à un seul.

Enfin, si le feu prédomine autant que possible sur l'eau , c'est encore une des pires constitutions , quoique en tout contraire à celle dont il a déjà été parlé. Ceux qui sont ainsi faits sont le jouet d'une imagination sans règle. Leur vie est un perpétuel délire ; et, au moindre accident, ils tombent dans la fureur et la frénésie.

Tout cela fait voir que l'âme est dans une étroite dépendance du corps, et que la proportion variable des éléments qui constituent celui-ci, impose fatalement à celle-là ses qualités et ses défauts. Cela fait

NIYSIiJUE HIP

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voir aussi l'influence du régime sur la vie morale et intellectuelle, puisque par un bon et sage régime, on peut corriger les tempéraments imparfaits, et Rapprocher incessamment, du tempérament parfait (i).

Lorsqu'on sait le singulier rôle que joue dans la médecine et la philosophie des anciens la double contrariété du chaud et du froid, du sec et de l'humide, on conçoit que la théorie de Parmênidc et celle d'Hippocrate durent également parallre incomplètes à leurs successeurs, la première ne tenant pas compte du sec et de l'humide, el la seconde négligeant le chaud et le froid. De là, des théories nouvelles où iigurenl à la fuis le chaud el le froid, le sec et l'humide, et leurs combinaisons diverses.

La plus simple de ces théories est celle qui réduit tous les tempéraments a deux, savoir, l'humide et froid, le chaud et see, l'humidité étant supposée incompatible avec la chaleur, et le froid avec la sécheresse (2).

Une autre théorie plus compliquée est celle qui, n'admettant pas cette incompatibilité , reconnaît quatre différents tempéraments, savoir, le sec et chaud, le sec et froid, 1 humide et chaud, l'humide et froid. C'est, au témoignage de Galien, ce que philosophes et médecins avaient dit de plus sensé et de plus ingénieux, avant lui, sur cette délicate question des tempéraments (3).

Et cependant, cette théorie des quatre tempéraments lui paraît doublement vicieuse. D'abord , elle

(1) Du régime.

<2) Gai., Des tempér., 1. 1, aub ii

(3) lA.,Ihid.

PHYSIQUE HIPPOCRAÏIQtîË. 75

oublie le tempérament parfait, où le chaud et le froid, le sec et l'humide s'unissent et se balancent dans un exact équilibre, le seul tempérament digne de ce nom. Ensuite, parmi les tempéraments imparfaits, elle omet les simples, savoir: le sec, l'humide, le chaud, le froid. Il y a donc neuf tempéraments bien différents, un parfait et huit imparfaits, et entre ces derniers, quatre simples, quatre composés. Telle est la théorie de Galien (1). Je reviens à Hippocrate.

La théorie hippocratique des tempéraments qu'on vient de lire n'a à coup sûr qu'un assez médiocre intérêt, et il n'y a guère lieu de s'y arrêter. Cette question des différentes constitutions organiques et de leur influence sur la pensée est du reste l'une de celles où l'Antiquité a été le moins heureuse. Enchaînée de bonne heure, et jusqu'à la fin, à la considération des contrariétés du chaud et du froid, du sec et de l'humide , elle était par là même condamnée aux vues superficielles et arbitraires. De plus, ne s'étant préoccupée, que fort tard de la volonté , de la liberté interne, elle n'a pas songé à débattre le délicat problème des rapports du tempérament avec le libre arbitre. Ni Hippocrate, malgré son génie, ni les hippocratistes, malgré leur science, n'ont pu se soustraire à cette fatalité du milieu philosophique et médical où ils ont vécu.

11 y a cependant deux points dignes de remarque dans la théorie hippocratique. Partant de cette conception d'un tempérament parfait (le juste équilibre du sec et de l'humide), et de deux séries de tempéraments de plus en plus imparfaits en sens contraire

(1) Des temp.y sub fine.

76 PHYSIQUE HIPFOGRATIQtïE.

(l'excès de plus en plus grand de l'eau sur le feu et du feu sur l'eau), l'auteur a mis en regard la conception réciproque de la raison parfaitement équilibrée et de la raison, d'une part, s'aiïaiblissant graduellement jusqu'à l'idiotisme, et d'autre part, s'exaltant de degré en degré jusqu'à la folie et la manie. Or, si les combinaisons diverses du sec et de l'humide sont chimériques , ce double mouvement d'une intelligence qui, sortant de la mesure, se dégrade ou s'emporte par un excès de force ou de faiblesse, est un fait d'observation acquis à la science. — Il faut encore savoir gré à l'auteur de cette théorie d'avoir nettement formulé cette conclusion, que nous connaissons bien, mais dont nous ne tenons guère compte dans notre conduite, qu'on peut modifier l'âme même, en modifiant le tempérament, par un régime sagement conçu et constamment pratiqué.

IV. Mais les hippocratistes ne se sont pas bornés à noter l'influence du corps ou des tempéraments; ils ont observé avec le même soin, et décrit avec plus d'exactitude, n'étant sous le joug d'aucune préconception, l'influence de la Nature, c'est-à-dire des climats, influence qui s'exerce sur l'homme tout entier, corps et âme, et sur les peuples comme sur les individus. L'un d'eux, si ce n'est Hippocrate luimême , a écrit le remarquable traité Des airs , des eaux et des lieux (1).

(4) Il est intéressant de comparer à ce traité le II» livre du traité Du régime. Les deux premiers paragraphes de ce livre sont consacrés, l'un aux lieux, l'autre aux vents, et à leur influence sur la santé. Quoique le point de vue ne soit pas le même, il y a lieu à des rapprochements.

Cette recherche était-elle absolument nouvelle? Il est permis d'en douter. L'attention des philosophes avait dû se porter de ce côté. Un détail nous a été conservé sur Heraclite qui le prouve. Ce philosophe pensait que les pays secs sont les plus favorables à notre espèce. Il en tirait cette conclusion que la Grèce est la vraie patrie de l'homme (1). Mais ce que les philosophes n'avaient sans doute qu'effleuré, les hippocratistes l'ont approfondi.

Les climats, c'est-à-dire les vents, les eaux et les lieux, modifient considérablement le physique et le moral de l'homme. Et d'abord les vents: dans un pays inégal, exposé aux vents froids, où les variations des saisons sont brusques et fréquentes, les habitants sont de haute taille, robustes, fiers, pleins de courage et d'ardeur, portés aux grandes entreprises , habiles aux arts et aux exercices. Au contraire, dans les pays de plaines et de pâturages, sans abri contre le soleil, où les vents ne sont que de tièdes haleines, où les saisons se succèdent par des nuances insensibles, ils sont de petite taille, faibles, craintifs, sans ressort et sans énergie, adonnés à l'oisiveté qui énerve, à la volupté qui dégrade.

Les eaux limpides ou épaisses, courantes ou stagnantes, froides ou chaudes, ont également une influence très-sensible. Le pays que vous habitez est-il arrosé par des eaux provenant des hauteurs, et dont les sources sont profondément cachées dans le sein de la terre, par des eaux chaudes en hiver, froides en été, vous aurez la netteté et la pénétration de Tesprit, la décision et la fermeté de la volonté, la

(1) Phil. apud Euseb. Prœpar. evangel., VIII, 14.

78 PHYSIQUE HlPPOCRATlQtJE.

hardiesse et à la fois la constance. Est-il baigné par des marais , trempé d'eaux à peine dissimulées à leur origine sous la surface du terrain, que la chaleur du soleil putréfie pendant la chaude saison, et que le froid glace durant les mauvais jours, vous aurez l'esprit lourd, la volonté molle, la timidité qui recule devant les entreprises et l'impuissance qui échoue.

Chose étrange ! il en est du sol comme des eaux, comme des vents. Le sol n'agit pas seulement sur les plantes qu'il nourrit, mais sur les hommes qu'il porte ; et il y a entre la configuration de chaque contrée et le caractère de ses habitants de merveilleux rapports. Certains hommes ont des analogies avec les pays hérissés de bois et de montagnes, d'autres avec les contrées coupées de marécages ou semées de prairies, d'autres avec les plaines nues et arides.

De làlles différences profondes qui ont été de tous temps observées entre les Asiatiques et les Européens. Les premiers sont pusillanimes, amis du repos et de la paix, indolents, esclaves des plaisirs sensuels : pourquoi ? Parce qu'ils habitent un pays où de grandes plaines sont arrosées par de grands fleuves, où une température toujours égale fait comme un perpétuel printemps. Point de chaleurs excessives, point de froids rigoureux; par conséquent point de changements violents, point de secousses, mais une vie calme dans un air tiède, où le corps et l'âme s'alanguissent dans la même torpeur. Les Européens sont intrépides, amateurs de la guerre et des périlleuses aventures, ardents au travail , capables de tout concevoir et de tout exé-

cuter : pourquoi? Parce qu'ils habitent un pays où les forêts couvrent les montagnes, où les marécages sillonnent les plaines, où les accidents de toute sorte se suivent ou s'entassent, nature tourmentée et sauvage ; où les saisons se succèdent en se heurtant par leurs oppositions : des froids extrêmes subitement remplacés par d'extrêmes chaleurs , des pluies qui inondent et des sécheresses qui brûlent, puis tous les vents déchaînés , enfin ces brusques et continuelles vicissitudes qui trempent le caractère, irritent l'activité, éveillent et aiguisent l'esprit.

Ces influences sont fatales. Cependant elles peuvent être combattues, comme elles peuvent être favorisées par la forme des gouvernements auxquels obéissent les peuples. Le despotisme , en ôtant à l'homme l'espoir d'un meilleur sort , lui ôte la volonté de le chercher ; la liberté politique , en lui assurant le prix de ses efforts, lui inspire le courage qui ose tout. Et voilà pourquoi les peuples libres de l'Asie, grecs ou barbares, sont belliqueux et entreprenants, en dépit du climat. Leur autonomie fait leur force, comme l'esclavage des autres leur faiblesse.

Ces considérations, aussi justes que profondes, si elles avaient été inspirées par les philosophes, les inspirèrent à leur tour. Je ne vois pas que Platon en ait été touché. Le passage du Menexène cité par M. Barthélémy Saint-Hilaire (1) ne me paraît pas en porter la trace; mais on n'en saurait dire autant d'Aristote. Il y a dans la Politique (2) une page où le

(1) Traité de la production et de la destruction des choses d'Aristote, Introduct., p. clv et suiv.

(2) L. IV, ch. vi.

80 PHYSIQUE HirPOCRATIQUE.

philosophe reproduit la pensée du médecin avec une telle exactitude qu'on ne peut douter qu'il eût sous les yeux le traité Des airs, des eaux et des lieux. Le lecteur en jugera. Parlant des qualités requises dans les citoyens d'un état bien organisé, Aristote dit: « Pour se faire une idée de ces qualités, on n'a qu'à jeter les yeux sur les cités les plus célèbres de la Grèce et sur les diverses nations qui se partagent la terre.' Les peuples qui habitent les climats froids, même dans l'Europe, sont en général pleins de bravoure; mais ils sont certainement inférieurs en intelligence et en industrie. Aussi ils conservent bien leur liberté ; mais ils sont politiquement indisciplinables, et ils n'ont jamais pu conquérir leurs voisins. En Asie, au contraire, les peuples ont plus d'intelligence et plus d'aptitude pour les arts; mais ils manquent de cœur, et ils restent sous le joug d'un esclavage perpétuel. La race grecque, qui, topographiquement, est intermédiaire, réunit les qualités des deux autres. Elle possède à la fois l'intelligence et le courage. Elle sait en môme temps garder son indépendance et former de très-bons gouvernements, capable, si elle était réunie en un seul état, de conquérir l'univers (1). » Ou je me trompe fort, ou la filiation est ici manifeste. Aristote hippocratise. On me permettra peut-être de remarquer que ce rapprochement, qui n'a rien de hasardeux, confirme sans doute celui que j'ai fait dans un autre chapitre entre la logique hippocratique et la logique péripatéticienne ; ou plutôt ils se confirment réciproquement (2).

(1) Trad. de M. B. Saint-Hilaire, t. IF, p. 41.

(2) Comment ne pas songer, à propos du traité Des airs, des

V. Tels sont» dans la physique hippocratique, les rapports de l'âme avec le corps, où elle réside, et la Nature, avec laquelle elle communique sans cesse. Mais, soit qu'on la regarde en elle-même, ou dans ses relations, elle a des facultés et les exerce : quelles sont ces facultés?

eaux et des lieux, à certains livres (XIV, XV, XVI, XVII, XVIII) de l'Esprit des lois, où l'influence du climat est longuement et savamment étudiée? Que se propose Montesquieu? De déterminer le rapport des lois en général, et singulièrement des lois de l'esclavage civil, de l'esclavage domestique, de l'esclavage politique avec la nature du climat. L'esclavage civil, domestique, politique, considéré comme résultant du climat, n'est-ce pas une vue tout hippocratique? Mais, chemin faisant, Montesquieu ne peut manquer de marquer, sinon avec beaucoup de développement, du moins en quelques traits énergiques, l'influence du climat sur l'esprit, les passions, le caractère, en un mot le moral; et là l'analogie entre le médecin de l'antiquité et le publiciste moderne devient singulièrement frappante. Voici en effet le sommaire des idées de Montesquieu, sur ce point particulier. Les hommes diffèrent très-notablement suivant les climats divers. Ils ont plus de vigueur dans les climats froids. Cette force plus grande, qui est elle-même l'effet de la température, produit à son tour d'autres effets : par exemple, plus de confiance en soi-même, c'est-à-dire plus de courage; plus de connaissance de sa supériorité, c'est-à-dire moins de désir de la vengeance; plus d'opinion de sa sûreté, c'est-à-dire plus de franchise. La réunion de ces qualités et d'autres encore forme un certain caractère, variable seulement par les détails, uniforme dans le fond, et qui est celui des hommes du nord. — Par les raisons contraires, si les peuples des pays froids ont la vaillance des jeunes gens, ceux des pays chauds ont la timidité des vieillards. La chaleur du climat peut être si excessive que le corps y soit absolument sans force. L'abattement se communique aussitôt à l'esprit. Aucune curiosité, aucune noble entreprise, aucun sentiment généreux. Les inclinations sont toutes passives. La paresse fait le bonheur. La servitude même est moins insup-

pnyaifjPE hippocbatiqce.

Il faut bien le dire : nous ne trouvons dans les traités bîppocraliques qu'une très-insuflisan te réponse à celle question d'un intérêt capital en psychologie.

On ne peut douter que Hippocrate n'ait distingué l'intelligence dans l'âme et, dans l'intelligence, une faculté supérieure aux cinq sens. Dans le traité De l'art, il oppose les yeux de l'esprit a ceux du corps. Dans le traité De l'ancienne médecine, il félicite ses prédécesseurs d'avoir fait usage du raisonnement. Dans le traité Des préceptes, on s'en souvient, il veut que le médecin joigne à l'observation, qui s'arrête BU1 faits, le raisonnement, qui en tire des conclusions générales. Voilà bien l'intelligence conçue en sa partie supérieure. Mais il ne paraît pas avoir eu snuci de préciser la nature et de déterminer le mode de développement de cette haute faculté intellectuelle.

Au contraire, les sens, si étroitement dépendants du corps et des organes spéciaux par lesquels ils s'exercent, semblaient devoir attirer de préférence l'attention d'Hippocrate. Ils ont du moins flxé celle de l'auteur d» traité Des lieux dans l'homme.

Deux petites veines (évidemment les deux nerfs optiques), traversant les enveloppes du cerveau.se dirigent vers les yeux, et y apportent une humeur

l»iii.ili|i'i|m-' lu force d'esprit nèci'ssaiiv pour se conduire soimomo. C'est lo caractère des hommes du midi. —On le voit: à vingt-deux siècles de distance, ce sonl, sous une forme diffêri'iili', ili's id-'i''.* absolument semblables Je ne dis pas que M(>ii(c«iuicii iiil mis Hippoerate à contribution, je ne dis pas qu'il l'ait lu, je ne sais; mais si cette analogie des pensées n'est que In rencontre de deux grands esprits méditant sur le même sujet, c'est une rencontre merveilleuse.

PHYSIQUE Illl'I'OCnATlQlIE. 83

parfaitement limpide, qui est le propre instrument de la vision. C'est dans cette humeur que se réfléchissent les images des objets. Est-elle troublée, altérée, les images se déforment, et, au lieu des réalités, nous n'apercevons plus que de vains fantômes. Si elle se dissipe , les yeux devenus secs perdent la faculté de voir. Aussi la Nature lui a-t-elle donné le triple rempart d'une triple membrane.

De chaque côté de la tête, s'ouvre un chemin qui va rendre, à travers les enveloppes du cerveau, dans le cerveau môme. Un son pénctre-t-il par ce double conduit, et arrive-t-il au cerveau, il y a audition. Toute la partie extérieure de l'oreille n'a d'autre rôle que de recueillir les sons , et de les rendre plus intenses en les concentrant.

Les narines, destinées à une autre fonction, ont aussi une autre constitution. Elles n'ont ni humeur, comme les yeux, ni ouverture, comme les oreilles : elles sont essentiellement formées d'une certaine substance spongieuse. Nous sentons l'odeur lorsque cette substance s'en est imprégnée.

Le goût a lieu par la langue, et le toucher par le corps entier. Ces deux derniers sens semblent participer de la grossièreté de leurs ohjets.

Voilà des indications bien incomplètes, et je n'ai nullement dessein de leur attribuer une importance qu'elles n'ont pas. Il est toutefois juste de remarquer que, vraies ou fausses, elles sont le résultat d'une méthode excellente, c'est à savoir l'observation appliquée aux organes, conditions et instruments de la sensation. Jusque-là, les philosophes s'étaient perdus dans les hypothèses des contraires agissant sur les contraires, des semblables modifiés par les sem-

physique inrnociiATigvE.

blables, des émanations, des images: Hippocrale, avec moins d'imagination et plus de bon sens, cherche dans l'étude des organes le secret des sensations, et, sur ce point encore, ouvre la voie où Aristote devait le suivre. Voilà son mérite. Son tort, c'est de n'avoir pas compris qu'il ne suffit pas d'étudier les sens dans les organes, qu'il faut encore les observer en soi-même par la conscience et la réflexion. Hais un médecin ne pouvait donner celte leçon aux philosophes.

VI. Quelles que soient les facultés de l'âme, et quelle que soit l'âme elle-même, il est un fait connu de tous, c'est que l'Ame et ses facultés ont un double exercice, pendant la veille et pendant le sommeil. Ce grand phénomène du sommeil, qui nous paraîtrait si étrange s'il nous était moins familier, avait singulièrement frappé les anciens. Les poètes eux-mêmes s'en étaient préoccupés, et, n'y remarquant que l'apparence, avaient cru y voir une image de la mort. 11 appartenait aux médecins et aux philosophes d'y voir autre chose.

Autant qu'il est possible et permis d'en juger aujourd'hui, ce sont encore les philosophes qui auraient ouverL la marche. Il y a dans Heraclite une théorie du sommeil, laquelle fait partie de sa doctrine générale de l'intelligence universelle et de l'inlelligencc humaine.

Il faut rappeler cette doctrine assez étrange. Le principe des choses, c'est le feu, le feu divin. Ce feu divin est parfaitement intelligent, et voila l'intelligence universelle, qui est partout., pénètre tout, enveloppe tout, comme le feu dont elle est insépa-

PHYSIQUE HJPPOCRÀTIQUE. 85

rable. L'intelligence humaine n'est qu'une étincelle de cette atmosphère enflammée, étincelle localisée, emprisonnée dans l'organisation. Séparée de sa source, elle s'éteindrait bientôt ; mais les organes des sens sont comme des fenêtres par lesquelles le feu intérieur et le feu extérieur communiquent entre eux : ce qui permet à notre intelligence de se rallumer sans cesse à l'éternel foyer de l'intelligence divine. Là est le principe de toute lumière et de tout savoir.

De ces prémisses découle naturellement une certaine théorie du sommeil, qui paraît avoir été trèsexplicitement professée par Heraclite. Le sommeil est funeste à l'intelligence humaine, qu'il isole de l'intelligence divine. Ce qui constitue en effet le sommeil , c'est l'occlusion des sens qui , leurs organes fermés, se reposent. Mais les organes des sens fermés , toute communication est nécessairement interrompue entre le feu du dedans et celui du dehors, et notre esprit, privé de cet aliment nécessaire, devient incapable de penser. Il ne fait plus que rêver, c'est-à-dire divaguer. L'homme endormi, c'est l'homme déchu (1).

Hippocrale, qui a écrit un traité Des rêves, ou l'auteur inconnu de ce traité, se fait, comme on va le voir, une idée toute contraire de l'homme qui dort.

Il faut dire toutefois que les hippocratistes, peu d'accord entre eux, paraissent avoir professé des opinions différentes sur le sommeil et l'état de l'âme

(1) Sext. Empir., Adv. Math., VI, VII, 126, 129. - Plutarq., De superst., 3. — Voir Des théories de V Entend, humain dans l'antiquité, p. 12-15.

86 FHÏSIOEË HirrOMUTirjUE.

sous son influence. Le lecteur se rappelle la page du traité Du régime ci-dessus analysée en ces termes: « Lorsque le sommeil s'empare du corps , le sang devient plus froid et son mouvement plus lent (i). Dès lors, les membres s'appesantissent, les paupières s'affaissent, les idées se confondent, et la 7-aison tombe du haut de la pensée dans le rêve. » C'est, le point de vue d'Heraclite. Le sommeil est considéré comme une cause de dégradation pour l'intelligence el l'âme. Et c'est encore celle même idée que l'on rencontre dans le traité De la maladie sacrée, où l'auleur cite les rêves et les phénomènes sonmambulîquesf/i) comme des exemples d'erreurs el de délires causés par un état anormal du cerveau. Mais ce sont là des échappées et non une théorie du sommeil. Cette théorie ne se trouve que dans le traité Des rêves, et on a quelque droit de la considérer comme la vraie pensée hippocratique.

Le traité Des rêves, atlrihué à Hippncrate, est bien celui d'un médecin, et surtout d'un médecin ancien. Ce que l'auteur s'y propose, c'est de déterminer, par ia nature des rêves, l'état de santé ou de maladie

;l) Remarquez l'analogie de celle idée avec cette définition moderne du sommeil : une anémie du cerveau. Les anciens, dans la nuit où ils observaient, observaient quelquefois

(2) Voici le passage auquel je fais allusion : « Je vois (les gens devenir, sans cause occasionnelle manifeste, maniaques et aliénés, el faire beaucoup tic choses étranges. Il yen a qui dans le sommeil crient et gémissent ; certains se sentent pris de suffocation, d'autres sortent de leur lit, s'échappent de la ma et délirent jusqu'à ce qu'ils soient éveillés : après quoi il trouvent aussi bien portants, ans^i sensé* qu'auparavant (Irad. Doremb., Œuvr. chois, d'Hipp., p. 696). „

PHYSIQUE HIPPOCRATIQtJfi. 87

du corps, et de tracer à chacun les moyens hygiéniques ou curatifs qu'il doit employer selon qu'il a fait tel ou tel songe.

Mais d'où vient que les rêves révèlent ainsi la santé ou la maladie de ceux qui les font? On ne peut répondre à cette question qu'en examinant la nature du sommeil, et singulièrement l'état de l'âme dans le sommeil. Hippocrate se livre en effet à cet examen tout au commencement de son traité, et il est à regretter qu'il ne s'y livre qu'un instant.

Le sommeil est un phénomène exclusivement corporel, c'est-à-dire qu'il n'atteint que le corps. C'est le corps qui dort, et qui dort seul ; quant à l'âme, elle veille dans le corps endormi, comme elle veille dans le corps éveillé : elle veille toujours.

Pendant le sommeil, l'âme accomplit toutes les opérations de la veille. Elle pense ; elle connaît même les choses sensibles, c'est-à-dire voit, entend, perçoit en général, sans les organes des sens ; elle se meut et elle marche ; elle se réjouit , s'afflige , s'irrite , éprouve tour à tour toutes les passions. Elle veille comme à l'ordinaire : la seule différence est qu'elle veille seule.

Mais cette différence en produit une autre, qui est considérable, et tout à l'avantage de l'âme. Lorsque le corps veille lui-même , l'existence de l'âme est comme partagée ; l'âme n'est pas entièrement à ellemême. Il faut, en effet, qu'elle pourvoie aux besoins du corps et à leur satisfaction ; il faut qu'elle prête son concours aux cinq sens ; il faut qu'elle s'emploie à mouvoir les membres; il faut qu'elle donne ses soins à mille affaires. Mais le corps s'est-il endormi, l'âme s'appartient ; elle est indépendante et maîtresse

88 PHYSIQUE llll'FOCRATJOUE.

absolue dans sa demeure ; elle pense par elle-même et pour elle-même, avec une nellefô, une étendue et une puissance extraordinaires. Aussi celui qui connaîtrait ces pensées, c'est-à-dire ces rêves s et saurait les interpréter, pourrait-il être réputé sage entre les sages.

On comprend maintenant quelle est, dans l'opinion d'Hippocrate, la valeur des rêves en généra], et par conséquent au point de vue médical. Et l'on s'étonnera moins de le voir tirer le plus sérieusement du monde les inductions les plus élranges des rêves évidemment les plus insignifiants.

Voici quelques exemples :

Inductions tirées des rêves où l'on voit le flrmament serein ou trouble. — Lorsque le soleil, la lune, les astres et le ciel en général nous apparaissent éclatants et limpides, c'est signe de santé. Le contraire indique un état maladif. L'observation a appris que le ciel répond à la surface du corps, le soleil au* chairs, la lune aux cavités où sont les viscères. Le ciel est-il altéré, l'un ou l'autre de ces astres est-il obscurci, le siège du mal est dans la partie correspondante. Si le désordre du ciel est causé par l'air ou par les nuages, le mal est moins grave que s'il est produit par la pluie ou la grêle : celles-ci annoncent une altération dans les humeurs aqueuses et pîtuiteuses, qui se portent à la peau.

Inductions tirées des rêves où l'on voit des objets célestes tomber vers la terre. — Des astres brillants qui semblent se détacher du firmament, et se précipiter vers nous, marque de bonne santé. Cela signifie que les humeurs du corps, convenablement sécrétées et pures, se portent de la circonférence au

PHYSIQUE H1FP0CRATIQUE. 89

centre, c'est-à-dire aux viscères. Or, c'est là une disposition excellente. Quelque globe sombre qui se dirige vers le couchant , pour se perdre dans l'air , dans la mer ou sur la terre, signe de maladie. La chute de ces tristes météores, dans l'air, annonce des fluxions à la tête; dans la mer, des affections abdominales; sur la terre, des amas d'humeurs à la partie périphérique.

Inductions tirées des rêves où l'on voit des rosées. — Lorsqu'on croit voir une rosée pure, qui rafraîchit l'atmosphère, signe de santé. L'âme dans ce cas a le sentiment des salutaires influences que le corps subit à son avantage. Voit-on, au contraire, d'impures et noires vapeurs se répandre dans l'air en l'obscurcissant : le corps est en mauvais état, et ce mauvais état est la conséquence d'émanations malsaines.

Il serait parfaitement superflu de multiplier ces exemples. Il suffit qu'on soit averti que Hippocrate ne tarit pas en indications de ce genre, que chaque songe expliqué est suivi de prescriptions thérapeutiques que je n'ai pas cru devoir reproduire, et enfin , que les songes , leur signification médicale et les remèdes appropriés sont le propre objet de ce traité.

Ces idées sur la nature du sommeil, la portée des songes et le traitement conforme aux affections indiquées, tout cela, qui nous paraît fort extraordinaire aujourd'hui, et sans fondement comme sans vérité, se conçoit fort bien à la date du traité hippocratique Des rêves , et témoigne même d'un généreux effort pour échapper aux explications théologiques, dont le moindre défaut est de ne rien expliquer. Si l'on se rappelle que, pendant la phase religieuse de la médecine grecque , les malades en traitement dans les

90 PHYS10UE HIPPOCHATIOL'E.

Asclépions s'endormaient par les soins des prêtres, révélaient par le caractère de leurs rêves, inspirés des Dieux, celui de leur mal, et étaient traités conséquence, on comprendra d'abord que le traité hippoeralique n'est dans son économie générale qu'une réminiscence ou un legs du passé. Mais on comprendra en outre que l'auteur de ce singulier petit livre, tout en admettant avec les prêtres d'Esculape la valeur médicale des songes, se refuse cependant a faire intervenir les Dieux, et préfère chercher, à un fait qui demanderait examen, une explication qui ne le supporte pas, mats qui a du moins le mérite d'être tout humaine et toute psychologique. C'est une chose fort remarquable que cette application des hippocratistes à expliquer naturellement les faits naturels. On en voit un frappant exemple au commencement du traité De la maladie, sacrée, où l'écrivain démontre avec une extrême insistance et l'énergie d'une forte conviction que les Dieux sont encore moins les auteurs de cette immonde maladie que des autres. C'est la même défiance du surnaturel, comme nous dirions aujourd'hui, qui inspire l'auteur du traité Des rêves, et le conduit à chercher, non dans la volonté des Dieux, qui nous les enverraient, mais dans l'état de l'âme pendant le sommeil, la raison de la valeur indicative qu'il attribue aux songes des malades. Et celte première manifestation de l'esprit scientifique, à un tel moment, dans un tel milieu, ne fait pas médiocrement honneur à Hippocrale et a sa famille.

Mais si la théorie hippocratique a le mérite d'être l'ordre naturel, elle n'en es! pas plus vraie pour cela. Elle a un premier tort, qui est de ne pas eon

trôler avant tout le fait à expliquer. Ce fait est-il réel, ou controuvé? Aristote, suivant encore en cela la trace hippocratique, ne tardera pas à faire ici la part du vrai et du faux. Il exposera avec une admirable précision qu'en certains cas, plus ou moins rares, tel état morbide du corps peut déterminer dans Tâme tel rôve , qui le traduit par quelque image analogue, et le déclare par conséquent (1). Mais de cette proposition particulière : il y a des rêves qui indiquent la maladie et par conséquent le remède, à cette proposition générale : tous les rôves de tous les malades sont des indications, il y a loin; et si la première est une vérité incontestable, la seconde est une incontestable erreur. C'est cependant la proposition générale que l'auteur hippocratique s'efforce d'expliquer, après l'avoir acceptée les yeux fermés.

Or, l'explication n'est pas moins inadmissible que le fait lui-môme. Si les songes sont des révélations, dit-on, ce n'est pas qu'ils nous viennent des Dieux ; ils nous viennent de l'âme seule (2). Fort bien ; mais quand on ajoute, pour rendre compte de ces révélations nocturnes, que l'âme veille encore lorsque le corps est endormi, et qu'étant alors affranchie des organes, elle s'élève au-dessus d'elle-même et pense supérieurement, on commet une double erreur. D'abord, lame n'échappe pas au sommeil. Lorsque le corps est endormi, l'âme est elle-même endormie.

(!) De la divination dans le sommeil, ch. I, II. Voir, dans la partie de cet ouvrage consacrée à Galien, l'exposition complète de la très-profonde et très-intéressante doctrine d'Aristote sur le sommeil.

(2; Il serait plus juste de dire : l'àme en sa naturelle connexion avec le corps.

92 PHYSIQUE HirPOC.RATIQVE.

Dans l'homme qui dort, tout dort, rame comme le corps, la pensée comme la vie. Car, s'il en était autrement , si l'àme pensante demeurait éveillée , s'expliquerait-on l'incontestable différence de la pensée proprement dite et du rêve, qui en est la dégradation, quelquefois l'exaltation, mais toujours la confusion dans l'incohérence? D'ailleurs, ne sentons-nous pas notre âme s'endormir peu à peu le soir, après la fatigue et l'épuisement du jour, et se réveiller graduellement le matin, après le repos réparateur de la nuit? Dans le premier cas, les paupières alourdies se ferment , les perceptions s'éteignent, les idées indécises et vagues lîottent au hasard, et la pensée, en quelque manière désagrégée, se perd, s'évanouit dans linconscience et l'inertie. Dans le second, nous la sentons renaître d'elle-même, secouer sa torpeur, renouer les flls brisés, se ressaisir, et finalement se posséder et se gouverner en pleine conscience et en pleine activité. L'àme pensante a donc son sommeil, comme le corps vivant le sien ; et ce sont là deux faits désormais mis hors de doute par une observation impartiale et complète (1). Ce qui n'est pas moins faux que la conception de

(1) Cette question du sommeil corporel et spirituel était naguère encore contradictoiremeut résolue. JoulïVoy avait reproduit la théorie hippocratique de l'âme- continuant de veiller dans le sommeil du corps (Mélcuiyes). Alb. Lemoine soutenait au contraire que la vie de relation seule s'endort, et que la vie organique, sans tomber dans le sommeil, qui serait la mort, se repose néanmoins par l'alternative de deux mouvements contraires et successifs, tels que la diastole et la systole du cœur, l'inspiration et l'expiration dos poumons, etc. {Du somnoll, ch. i.)

PHYSIQUE IÏ1PP0CRATIQUE. 93

Tàme perpétuellement vigilante, c'est celle de l'âme trouvant dans son affranchissement des organes plus de force avec plus de liberté, plus de lumière avec plus de puissance. Cette idée de l'âme soustraite à la servitude organique dans les conditions de la vie terrestre n'est pas moins qu'un non-sens. Il n'est pas plus possible de penser sans les organes que de vivre sans les organes. Si le cerveau, singulièrement, n'est pas le principe de la pensée, il en est tout au moins l'instrument nécessaire. Tel cerveau, telle pensée; tel état du cerveau, tel état de la pensée : voilà l'indéniable vérité. D'où cette conclusion que, si l'âme pouvait veiller dans le sommeil du corps, elle serait cent fois pi us empêchée; loin d'échapper à ses chaînes, elle les sentirait peser plus lourdement sur elle. Mais elle partage le sort de l'organisation, et répond à l'engourdissement des organes par L'engourdissement consécutif de ses facultés.

De tout cela il appert qu'il y a peu à recueillir dans le traité hippocratique Des rêves. Mais n'est-ce pas déjà beaucoup d'avoir agité de telles questions à une telle époque, et se pouvait-il que le premier mot de l'hypnologie en fût le dernier?

Au terme de celle laborieuse exposition de la philosophie d'Hippocrate et des hippocralistes, il serait intéressant de résoudre cette question : — Ces théories logiques, morales, physiques, sont-elles originales, ou empruntées? empruntées aux médecins antérieurs, ou aux philosophes? empruntées dans quelle mesure ?

Mais c'est là un problème qui semble délier la curiosité moderne. En effet, pour juger si les idées philosophiques des hippocratistes sont nouvelles, ou seulement renouvelées des médecins et des philosophes du passé, il faudrait connaître les doctrines de ces médecins et de ces philosophes : or nous connaissons très-imparfaitement celles des philosophes, et point du tout celles des médecins.

Qu'il y ait eu un grand développement philosophique avant Socrate, personne ne l'ignore. Les noms et la succession des écoles, leurs caractères distinctifs, leurs systèmes en ce qu'ils ont de plus général, on sait cela à peu près. Mais les théories particulières, les détails nous échappent complètement. Ces détails, ces théories particulières pourraient donc avoir inspiré les hippocratistes sans que nous eussions aucun moyen de le reconnaître. Et si Ton sogge que

tous les philosophes de cet âge se sont fort occupés de médecine , ont même écrit des traités de médecine, comme le lecteur a pu le voir dans notre introduction, on se dira nécessairement que ces lacunes dans les documents dont nous disposons peuvent dissimuler bien des emprunts.

Qu'il y ait eu un grand développement médical avant Hippocrate, c'est ce qui n'est plus contesté aujourd'hui. Tous les critiques, Houdart, Littré, Daremberg, pour ne citer que les français, ont remarqué l'inexactitude du titre glorieux de Père de la médecine décerné à Hippocrate. Hippocrate luimême parle en maints traités, en maints endroits, de ses prédécesseurs et de leurs travaux ; il recommande de les étudier, soit pour profiter de leurs découvertes, soit pour corriger leurs erreurs, esquissant ainsi , on l'a vu , les principaux traits de la méthode historique. On sait d'ailleurs que l'école de Cos datait de loin ; qu'il en était de même de l'école de Gnide ; qu'elles avaient été précédées de l'école de Rhodes, un moment florissante; qu'avant ces écoles asclépiadéennes, il y avait eu les écoles de provenance philosophique , notamment celles de Crotone et d'Agrigente ; qu'on avait écrit dans toutes ces écoles: en sorte que, avant l'époque hippocratique, il y avait un long passé médical, une riche littérature médicale, où les hippocratistes avaient pu puiser à pleines mains. Mais que savons-nous de cette riche littérature ? Rien. De ce long passé? Rien. Tout a péri. Les plus anciens livres de médecine que nous puissions lire , ce sont les livres hippocratiques. Impossible, par conséquent, de savoir ce qu'ils doivent ou ne doivent pas à leurs aînés.

96 ORIGINES DE LA PHILOSOPHIE HirPO CRITIQUE.

Dans ce dénûment, il est peut-être permis cependant de hasarder quelques conjectures en faveur de l'originalité des idées philosophiques d'Hippocrate et des siens.

Que d'une manière générale ils doivent beaucoup comme philosophes à la médecine et à la philosophie antérieures, je n'aurais garde de le nier. Si fort qu'on soit le fils de ses œuvres, on l'est aussi des œuvres de ceux qui ont précédé. Mais, outre cette filiation générale, qui fait la continuité delà tradition et le progrès, en est-il une plus particulière, et y a-t-il lieu de supposer que les hippocratistcs aient mis à contribution leurs devanciers sur tel ou tel point spécial de logique, de morale et de physique ? Il ne paraît pas.

A prendre la Logique hippocratique en ce qu'elle a d'essentiel, on a droit d'en faire honneur à Hippocrate personnellement. C'est, en effet, le témoignage de Platon, qui devait savoir à quoi s'en tenir. Le lecteur a vu Platon élever aux nues la méthode d'Hippocrate, et déclarer qu'il ne peut mieux faire que de rappliquer à la résolution du problème qu'il agite en cet endroit du Phèdre. Platon appellerait-il cette méthode la méthode d'Hippocrate, si celui-ci l'eût extraite des ouvrages des médecins ou des philosophes de l'âge antérieur ? Ou peut-on supposer que ces ouvrages, lus et copiés par Hippocratc, fussent inconnus de Platon, son contemporain, ou peu s'en faut? — Quant aux parties accessoires, il ne semble pas non plus qu'elles aient pu être empruntées. Lorsque l'auteur du traité De l ancienne médecine blâme l'introduction dans les études médicales des recherches cosmologiqucs, évidemment il ne s'inspire pas du passé, puisqu'il lui fait le procès. Lo;*sque

l'auteur du traité De Fart, luttant pro aris et /bas, fait une si belle défense contre les détracteurs de la médecine , contre ces sophistes qui se font un art d'avilir les arts, évidemment il ne prend rien à personne , puisqu'il a affaire à des contemporains , comme on le devinerait à l'ardeur qu'il déploie, si Ton ne savait d'ailleurs que les sophistes sont de cette époque , et si l'on ne faisait cette réflexion que la médecine, avant d'être attaquée, devait avoir fourni une assez longue carrière pour laisser voir ses endroits faibles et ses imperfections.

Je jurerais que la Morale hippocralique est bien originellement hippocratique. D'abord, elle est trop spécialement médicale pour que les philosophes aient pu y contribuer en rien. La morale était d'ailleurs la moindre de leurs prooccupations. 11 y a bien Socrate, qui eût pu communiquer à Hippocrate quelque chose de l'élévation morale de ses sentiments et de ses pensées ; mais Socrate est un contemporain, et n'est jamais sorti d'Athènes, où vraisemblablement Hippocrate n'est jamais entré. On ne peut admettre une influence tout à la fois si lointaine et si rapide. Quant aux médecins anciens, ils n'ont rien fourni , parce qu'ils n'ont rien pu fournir. La nature môme des obligations médicales inscrites sur les listes hippocratiques s'y oppose. Les devoirs envers les maîtres et leurs enfants, envers les disciples ; le devoir de réserve envers les femmes et les jeunes gens ; le devoir de discrétion, tout indique une époque fort postérieure à la phase religieuse de la médecine grecque, c'està-dire relativement récente. Il en faut dire autant, cl à plus forte raison, des détails sur la tenue, sur la fréquence des visites, sur le traitement moral ;

autant, et à plus forte raison encore, des prescriptions concernant les honoraires et les consultations. Une longue pratique médicale, au grand jour et en pleine liberté , des abus souvent répétés ont dû amener lentement ces préceptes, qui ne se présentent pas à l'esprit d'abord et d'eux-mêmes.

On pourrait avec plus de vraisemblance douter de la nouveauté de la Physique hippocratique. Sur un terrain si longtemps exploré, et en tous sens, par les philosophes et les médecins de l'Age cosmologique, il était difficile que les hippocratistes fissent de grandes découvertes, surtout les circonstances scientifiques étant restées les mômes. Et cependant si, sur certains points il y a reproduction, sur d'autres, en plus grand nombre, il y a manifestement invention. L'auteur du traité Des airs emprunte sans doute sa définition de l'âme, partie à Diogène d'Apollonie, partie aux philosophes qui la mettent dans le sang ; mais à qui l'auteur du traité De la maladie sacrée emprunte- t-il sa théorie du siège de l'âme dans le cerveau? à personne évidemment, puisque personne, ni parmi les médecins ni parmi les philosophes, n'avait songé à la localiser dans cet organe. Or cette localisation est d'autant plus remarquable que l'auteur ne renonce pas à la théorie de l'âmesouflle , à laquelle Diogène avait assigné le cœur pour centre et pour foyer. La théorie des tempéraments semble nouvelle : toujours est-il qu'elle diffère essentiellement de celle de Parménide, puisqu'elle substitue à la contrariété du chaud et du froid celle du sec et de l'humide ; et qu'elle la surpasse, puisqu'elle note, non sans exactitude, le double mouvement de l'âme allant aboutir et se perdre en haut

dans la manie, en bas dans l'idiotisme. La théorie des climats est trop étendue, trop précise, trop évidemment le résultat d'une attentive et pénétrante observation pour n'être pas personnelle. La théorie des facultés de l'âme n'est qu'une ébauche, mais dans cette ébauche il y a lieu de noter un progrès sur tous les philosophes et médecins connus, à savoir l'explication des sensations par la structure et la configuration des organes des sens. Enfin, la théorie du sommeil, au moins celle du traité Des ?*êves, tranche assez avec l'apparence et tout ensemble la réalité, pour être à bon droit considérée comme la création d'un esprit désireux d'expliquer, sans intervention de la Divinité, ce qu'il croit, avec presque tous les anciens, apercevoir de merveilleux dans les pensées de la nuit, dans les songes.

Si ces conjectures sont vraies, comme il semble bien, il en résulte que les hippocratistes n'ont pas seulement donné à la médecine de leur temps et de leur école' la philosophie qui lui convenait, mais qu'ils l'ont faite de toutes pièces, et pour ainsi dire tirée de leurs entrailles, ou plutôt, pour rappeler une de leurs idées les plus heureuses , de leur cerveau.

Il n'en est pas de Galien comme d'Hippocrate. Le médecin de Pergame nous est aussi connu que le médecin de Cos nous Test peu. Tandis que celui-ci, type de son école , se confond avec elle, dans sa gloire, celui-là, nettement distinct de tout ce qui l'entoure, nous apparaît dans tout le relief de son originalité et de son génie particulier. Hippocrate est un personnage légendaire, Galien un personnage historique.

Sa vie n'a rien de mystérieux. Les événements dont elle est tissue ne sont pas des fables, mais des faits. Tout y est clair, précis, certain : le lieu et la date de sa naissance, le nom et la condition de son père, son éducation, sa vocation philosophique et sa destination médicale (i), ses maîtres, ses voyages pour s'instruire, sa fonction professionnelle à Pergame, ses deux séjours h Rome, d'où il est chassé par le dégoût que lui inspirent les intrigues et les violences de ses confrères, où il est rappelé par la faveur de deux empereurs, son retour définitif dans sa patrie, où il meurt, en lui laissant sa gloire avec

(1) Il nous dit lui-même qu'il se serait voué aux méditations philosophiques, si son pure, averti pur un songe, ne lui eût imposé la carrière médicale.

sa dépouille. C'est à peine si la critique remarque et regrette quelques laeunes dans cette suite de documents, quelques détails obscurs dans ce lumineux ensemble.

Ses écrits n'ont rien d'équivoque. Les Œuvres complètes de Galien ne sont pas, comme la Collection hippocratique, un assemblage désordonné de traités d'origines diverses, mais la réunion authentique de compositions sorties de la même source abondante, le génie du maître. Quelques rares apocryphes , connus comme tels, tempèrent cette assertion sans la démentir. Nous avons même cette fortune de trouver, parmi les œuvres galéniques, deux petits traités intitulés : le premier, De mes écrits, le second, De tordre de mes écrits, qui, rapprochés et complétés l'un par l'autre, nous sont comme un fil pour nous diriger dans les complications de ce labyrinthe d'écrits si nombreux et si divers. Le traité De nies écrits est une véritable classification, où les ouvrages de Galien sont soigneusement distribués en un certain nombre de catégories : commentaires; livres anatomiques, thérapeutiques, prognostiques ; livres sur la méthode, sur celle des empiriques et des méthodiques, sur la vraie, qui est la démonstrative ; livres de philosophie morale ; livres sur les différentes écoles philosophiques, le platonisme, l'aristotélisme, le stoïcisme, l'épicurisme. Le traité De l'ordre de mes écrits a pour objet d'indiquer, non l'ordre dans lequel ils doivent être rangés, c'est-àdire l'ordre logique, mais celui dans lequel ils doivent être étudiés, c'est-à-dire l'ordre psychologique. On ne saurait désirer ni plus de renseignements ni plus de clarté , et il n'est que juste de dire que les Œuvres

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complètes de Galien nous le rendent présent et vivant.

Elles ont cependant un défaut, ces Œuvres complètes,: elles sont incomplètes. Elles renferment tout ce qui reste, non tout ce qui fut. Or, entre ce qui reste et ce qui fut, l'écart est grand. Sans doute, nous possédons l'essentiel, du moins en médecine. Les œuvres capitales, magistrales, sont là, sous nos yeux, dans ces énormes et vénérables in-folio, où nous pouvons les lire, les apprécier, les goûter ou les critiquer. Nous pouvons entrer de plain-pied dans la pensée de Galien, nous y orienter et nous y mouvoir avec confiance. Voilà la face de la médaille. Nous avons le droit de nous y complaire; mais nous avons le devoir de ne pas oublier le revers. Si les œuvres qui ont survécu sont nombreuses, celles qui ont péri le sont peut-être encore plus. En supposant que Galien n'ait pas commis d'omissions dans ses catalogues, ce dont il est permis de douter (1), c'est par centaines que se comptent

(i) Dans la première page du traité De l 'ordre de mes écrits, il Se montre en effet très-peu empressé de communiquer et de transmettre ses écrits, à cause des dispositions des savants contemporains, médecins et philosophes, lesquels n'usent d'aucun discernement, d'aucun désintéressement dans le choix des livres et des maîtres. 11 y a là une peinture de mœurs scientifiques qui vaut la peine d'être reproduite. « Ce n'est pas sans raison que tu me demandes Tordre de mes livres, car ils n'ont tous ni le même but, ni le même mode de composition. Quelques-uns ont été écrits à la prière de mes amis et pour leur faire plaisir, d'autres pour guider les premiers pas des jeunes gens. Ni dans les uns, ni dans les autres, je ne me suis proposé de passer de mains en mains et d'arriver à la postérité, car je voyais le peu de cas que l'on fait de Ceux qui ont été écrits dans les siècles antérieurs,

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