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une morale, une physique médicales; mais Galien a fait plus. 11 a écrit sous ce titre : On n'est bon niédecin qu'à la condition d'être philosophe, un livre pour montrer combien il importe au médecin qui veut mériter ce titre de posséder la philosophie, nonseulement en spéculatif, mais pratiquement, d'une manière générale et à la fois spéciale à son art. S'il est étranger à la physique, comment le médecin connaîtra-t-il les maladies sans le corps, le corps sans Tàme, Thomme sans le monde? S'il est étranger à la morale, où trouvera-t-il assez de force et de constance pour vaincre les difficultés de son art, assez de désintéressement et de vertu pour résister aux tentations ? S'il est étranger à la logique, qui lui apprendra l'art de constater les faits, de scruter les causes, de déduire les remèdes? Et Galien, joignant l'exemple au précepte, a fait dans ses œuvres, comme dans ses études, une large place à toutes les parties de la philosophie, de la philosophie en elle-même et de la philosophie appliquée. Ses listes en font foi. Il avait une logique générale , témoin les traités De la démonstration,- Des choses requises pour la démonstration,—Du nombre des syllogismes, —De Vexemple, — De l'induction , etc. ; et une logique médicale f témoins les traités Des sectes aux étudiants ,— De la meilleure secte à Thrasybule. — De la secte démonstrative, etc. Il avait une morale générale, témoin les traités Des mœurs,— Des passions et des fautes de chacun, comment les discerner et les traiter, — Des différents genres de vie et de leurs conséquences, — Exhortations aux arts, — De l'exercice, etc. ; et une morale médicale, témoins les traités Discours contre les sectes,— De la calomnie et de la vie privée^ — De
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lapudeur, — Des testaments, etc. Il avait une physique générale , témoins les traités Des éléments , — Des dogmes d'Hippocrate et de Platon (1. VIII) , — Des facultes naturelles, — De Fusage des parties, etc. ; et une physique médicale, témoins les traités Que les mœurs de lame suivent le tempérament du corps , — Des parties de l'âme et de ses facultés, etc. C'était, on le voit, un système complet, universel de philosophie générale et un système non moins complet, non inoins universel de philosophie médicale, servant de préparation, d'introduction et de commentaire à la médecine; c'était la philosophie tout enlière éclairant la médecine de sa lumière et la nourrissant de sa sève. Mais de toutes ces doctrines philosophiques et de toutes ces applications médicales, que nous reste-t-il ? Des débris infiniment précieux , mais des débris. Le temps a démantelé l'édifice si complaisamment élevé par les savantes mains de Galien, et ne nous laisse à visiter çà et là que des pans de murs à demi écroulés, quelques salles intactes, quelques tourelles encore debout : glorieux vestiges d'un monument qui eût dû être éternel. Voici la logique, ou ce qui fut la logique : la théorie de la méthode générale de démonstration géométrique, applicable à toutes les sciences sans exception, manque à peu près complètement ; la théorie de la méthode médicale, cas particulier de la précédente , subsiste seule ; encore y faut-il regretter de très-graves lacunes. Voici la morale : trois études sur trois points d'un intérêt général: l'obligation du travail intellectuel, ou de l'étude; l'utilité et l'efficacité des exercices corporels, et singulièrement des jeux ; le perfectionnement intérieur par le discernement et le traitement delà
passion dominante et de la faute habituelle ; c'est tout. Rien sur les devoirs particuliers du médecin, si ce n'est quelques titres plus ou moins énigmatique», qu'il faut interpréter avec plus ou moins de vraisemblance. Voici enfin la physique : des recherches et des controverses, aujourd'hui un peu surannées, sur les éléments dans l'univers et dans les corps vivants, c'est-à-dire une esquisse de cosmologie; de nombreuses et belles discussions sur l'âme et son essence, sur les facultés et leur siège, sur la raison, par où il faut entendre les facultés de sentir et de mouvoir, sur le libre arbitre , ou ce qu'on nomme ainsi, sur le sommeil, sur l'habitude, sur la maladie, et les modifications que ces états apportent à la pensée comme à la vie, c'est-à-dire une psychologie très-savante et presque complète; quelques idées sur l'existence et la nature de Dieu, servant de conclusion à un traité sur l'appropriation des organes aux fonctions, c'est-à-dire une sorte de théologie très- sommaire : telles sont les portions survivantes de la science galénique de la nature, les deux dernières étroitement rattachées à la médecine, l'une par la nature même de son objet, l'autre par l'occasion qui l'amène, et par la manière dont elle est traitée. En résumé, des fragments, quelques-uns considérables, il est vrai, et des fragments entre lesquels il n'est souvent ni naturel ni possible d'établir un lien logique.
Mais du moins ces fragments ont une incontestable valeur, soit par leur intérêt intrinsèque, soit parles lumières qu'ils projettent sur la médecine, sur la philosophie et sur l'époque où ils ont été écrits.
Galien s'est appliqué de toute son intelligence et de toute son âme à la philosophie tout entière. Mais, s'il n'a négligé, ni la physique ni la morale , il est juste de dire que la logique paraît avoir eu ses préférences. Il s'en montre préoccupé sans cesse et par dessus tout. La question de la méthode à suivre, soit pour juger les découvertes des autres, soit pour en faire soi-même, est à ses yeux la question capitale : elle domine la médecine comme la philosophie, la philosophie comme la médecine (1). Or, la question de la méthode , si on l'embrasse dans toute son étendue, n'est pas moins que la logique tout entière.
Il faut lire Galien nous rendant compte de son état mental, de ses soucis intellectuels à l'entrée de la carrière, et finalement de la méthode qu'il découvrit, dans le onzième chapitre de l'opuscule De mes propres écrits^ chapitre qui est comme son Discours de la méthode. Il est impossible, en effet, en parcourant ces pages intéressantes, de ne pas rapprocher Galieu de Descartes, avec lequel il a, ici, de frappantes analogies.
Galien remarqua de bonne heure que les hommes, divisés de sentiments sur toutes choses , sont sans
(1) De mes propres écrits, ch. n.
cesse occupés à démontrer leurs propres opinions et à réfuter celles des autres. Il jugea donc nécessaire, dans cet universel conflit, d'avoir un moyen sûr de discerner le vrai du faux. C'est pourquoi il s'adressa aux philosophes, qui se font fort, dans la partie logique de leurs systèmes, d'enseigner l'art de penser juste et de juger droit. Il voulait apprendre d'eux quelle est la méthode qui met celui qui la possède en mesure, d'une part, d'apprécier les arguments d'autrui, s'ils sont rigoureusement démonstratifs, ou si, comme la fausse monnaie, ils n'en ont que l'apparence; et, d'autre part, d'arriver soi-même, en suivant une certaine voie, h la découverte de la vérité en tout genre de recherches. Il s'adressa, dans ce dessein, aux péripatéticiens et aux stoïciens les plus célèbres de l'époque, et apprit sous leur direction un grand nombre de théorèmes logiques. Mais, à un examen attentif, il se convainquit que toutes ces belles connaissances ne servaient en rien à l'art de la démonstration. Ce n'étaient que des questions oiseuses, faites pour amuser la curiosité, et non pour éclairer et guider l'esprit. La plupart étaient d'ailleurs furt controversées, et quelques-unes contraires à la saine raison. Il se serait jeté de désespoir entre les bras des pyrrhoniens ; mais la lumière lui vint d'un autre côté. Il avait étudié avec son père, qui les avait lui-même apprises de ses parents , l'arithmétique, la géométrie, l'astronomie et la dialectique (1). Or, la certitude était là, caries prédictions des éclipses, les indications des cadrans solaires et
(1) Voir la même pensée plus développée dans l'opuscule De l'ordre de mes écrits.
des clepsydres sont incontestablement vraies. Il pensa donc qu'il devait abandonner les philosophes, qui ne s'entendent jamais entre eux, et pas toujours avec eux-mêmes , et demander à ces sciences la démonstration vraiment démonstrative , qui est la démonstration par les ligures et les lignes, en un mot, la démonstration géométrique (1). C'est à cette méthode qu'il s'arrêta , comme à la seule vraie , dans la recherche comme dans la discussion , en philosophie, en médecine et en toutes choses. Il commenta les ouvrages logiques d'Aristote, sauf le traité des Dix Catégories , ceux des stoïciens et surtout de Chrysippe, mais seulement pour s'exercer. Quant à la notion définitive de la démonstration géométrique, c'est dans les entretiens de son père, dans la méditation des sciences, c'est-à-dire des mathématiques, et dans ses propres réflexions , qu'il la puisa. Il l'exposa ensuite dans un grand nombre d'ouvrages, qui s'y rapportent diversement (2), mais surtout dans son traité De la Démonstration , qui ne comprenait pas moins de quinze livres (3).
Voilà le logicien dans Galien. On voit quelle importance souveraine il attache à la question de la méthode, et comment il la résout à la fois en disciple
(1) Il avait écrit un traité : Que la démonstration géométrique est préférable à celles des stoïciens (De mes propres écrits, ch. xvi).
(2) Voir la liste de ces ouvrages : De mes propres écrits, ch.xi, Sub fine.
(3) Cet important ouvrage, malheureusement perdu, n'est pas seulement cité dans ce onzième chapitre du traité De mes propres écrits, mais partout, notamment dans les traités : De l'ordre de mes écrits; De la meilleure méthode d 'enseigner , sub fine ; De l'art de conserver la santé, ch. i. v ; etc., etc.
et en maître ; en disciple, car la méthode qu'il préconise, c'est la méthode de démonstration des péripatéticiens et des stoïciens; en maître, car, versé dans les mathématiques, il en fait la méthode de démonstration géométrique. On voit aussi que cette méthode est à la fois universelle, car elle convient à tout généralement, soit pour juger ou pour inventer, et particulière, car elle convient spécialement à. la médecine , soit qu'il s'agisse de choisir entre les différentes sectes la meilleure, soit qu'il s'agisse de faire des découvertes et de pousser la science en avant (1).
Cette méthode de démonstration géométrique étant tout ensemble celle de la philosophie, celle de la médecine, celle de toute science véritable, Galien n'a pas pu n'en pas tracer la théorie générale. C'était sans nul doute l'objet de traités comme ceux-ci : Que la démonstration géométrique est supérieure à celle des .stoïciens ; — Des choses requises pour la démonstration; — Des propositions sous-e?itendues dans l'énoncé des démonstrations; — Des démonstrations suivant le sujet auquel elles se rapportent ; — De la démonstration par l'impossible; — Des hypothèses; — De t usage des syllogismes formés de propositions mêlées (2), etc., etc. C'était aussi, en grande partie, l'objet du traité De la démonstration, puisque Galien y renvoie sans cesse philosophes et médecins, comme
(l) Le caractère à la fois général et spécial de la méthode de démonstration géométrique ne ressort pas seulement du chapitre que je viens d'analyser, mais des traités De mes propres éci itSy De Vordre de mes écrits, et de tous les passages où Galien parle méthode, et ils sont innombrables.
(9) De mes propres écrits , ch. 11. xu.
aussi tous ceux qui se mêlent de discuter ou de proposer quelque théorème. D'ailleurs, il était trop profondément imbu de philosophie pour ne pas procéder philosophiquement, c'est-à-dire pour ne pas s'élever d'abord à la plus grande généralité possible. — Mais il était médecin aussi, médecin écrivant, parlant et pratiquant. A ce titre, il devait joindre à sa théorie générale de la démonstration géométrique, une théorie particulière de la môme démonstration spécialement appliquée à l'art médical. C'est certainement ce qu'il a fait encore dans le traité De la démonstration , où il s'occupait de médecine, comme il convenait à un médecin , puisqu'il nous apprend lui-même qu'il discutait certains dogmes d'Asclépiade, dans les Ve, VI0 et XIIIe livres de ce traité ;1) ; puisqu'il dit en propres termes à un médecin à qui il adresse l'opuscule De l'ordre de mes écrits: « A toi, mon cher Eugène, et à ceux qui se livrent exclusivement à la médecine, notre traité De la démonstration peut suffire; ceux qui se sont voués à la philosophie devront lire aussi les autres. » D'où il paraît clairement que Galien a tracé tout à la fois dans ses très-nombreux traités de logique la théorie générale de la démonstration géométrique applicable à tout, et une théorie particulière de la démonstration géométrie applicable à la médecine singulièrement.
(1) De l'ordre de mes écrits.
LOGIQUK DE SALIES.