LA MÉTHODE GÉNÉRALE
De la théorie générale de la démonstration géométrique nous ne pouvons savoir que bien peu de chose aujourd'hui. Les commentaires de Galien sur les traités de logique péripaléliciens et stoïciens, où il l'indiquait peut-être, les divers traités que je nommais tout à l'heure, y compris celui De la démonstration, où il l'exposait certainement, ont péri en totalité. — 11 nous reste bien un traité Des sophismes tliti tiennent à ia diction; mais ce n'est, à propos d'un passage obscur d'Aristote, qu'une ingénieuse théorie du double sens des mois, et une non moins ingénieuse classification des difl'érenles sortes d'ambiguïtés.— Ou a bien découvert, il y a quelques années, au mont Athos, un manuscrit ûe l'Introduction lof/ique{\)\ mais, eu supposant cet ouvrage authenliqiie, ce qui est contesté (2), il n'a guère d'intérêt que parce qu'on y trouve une allusion à cette 4" ligure du syllogisme, négligée par Aristote, et dont les Arabes attribuent la découverte à Galien. Ni dans l'un ni dans l'autre ouvrage, rien qui soit de nature à nous renseigner sur ia démonstration géométrique en général, et à nous apprendre au juste en quoi elle diffère de la démonstration telle que l'entendaient Aristote, Chrysippe et leurs disciples.
S'il nous vient sur ce point quelque lumière, ou plutôt quelque luedr, c'est de traités où nous ne songerions à chercher rien de tel. L'un, en effet, Des
(1) Publié par Mynas, Paris, 18M, chez Dirtot.
(2) M. PraMl, Hisloire de la '.figii/tte , p. 560 et 581.
l.i.x.lijl'E H 11 UALIF.N.
dogmes d' Hippocrntc et de Platon, est toul hislorique, comme l'indique le titre; el l'autre, Du discernement etdu traitement des fautes, est toul moral, au moins par l'objet. Ils n'en renferment pas moins, le second surtout, quelques indications précieuses sur la démonstration géométrique.
Dans le premier, Galien distingue la démonstration géométrique de tout ce qui n'est pas elle, h savoir: l'argumentation sophistique, qui n'est qu'une ruse des habiles, à l'effet de tromper les simples; l'argumentation oratoire, qui n'est qu'une pompe destinée à éblouir la multitude; et l'argumentation dialectique , qui n'est qu'un art ingénieux d'enseigner aux jeunes gens les vérités que l'on sait, ou de réfuter ceux qui les nient ou les travestissent (1). Cette démonstration géométrique, il en indique aussi le point de départ et le procédé. Le point de départ, c'est le principe. Car, en toute recherche, il y a un principe qui domine tout le sujet, et qu'il faut d'abord mettre en lumière, sans quoi on irait à la dérive, on s'égarerait loin du grand chemin en des sentiers perdus. Le procédé , c'est , une fois le principe découvert, grâce à l'évidence des sens et de l'intelligence , de chercher, à. la lumière du même critère, une seconde vérité qui s'y rattache logiquement, puis une troisième et ainsi de suite (2). —Dans le second, Galien entre dans quelques détails sur la nature delà démonstration. I.a théorie de la démonstration comprend deux parties : la première concerne le caractère qui permet de
(1) !.. II, cil. ii
i-Ji !.. n,Ch. :
116 LOGIQCE DE G A LIEN.
juger si une chose est vraie ou non , le critère. Ce critère n'en doit supposer aucun autre; il doit avoir la vertu de nous convaincre avec la même force qu'une démonstration; d'un seul mot, il doit être premier. C'est l'évidence, il y a deux sortes d'évidence : celle des choses qui se rapportent à l'intelligence, celle des choses qui tombent sous les sens. Il ne faut se refuser ni à l'une ni à l'autre , mais il faut prendre garde d'admettre pour évident ce qui n'en a que l'apparence. Soit dans les choses sensibles, soit dans les choses intellectuelles, le secret, c'est de retenir son assentiment jusqu'à l'instant où la lumière, inondant l'esprit, lui fait violence et le subjugue.
La seconde partie de la théorie de la démonstration enseigne , étant posé le premier critère , à y rapporter les choses particulières . et à juger ainsi de leur vérité ou de leur fausseté , procédé que quelques philosophes désignent par le mot analyse : ils veulent exprimer par là le mouvement de l'esprit s'élevant des choses douteuses vers le principe de toute lumière et de toute certitude. Il n'y a pas d'autre moyen de parvenir à la science, car il n'y a de scientifique que ce qui est démontré, et de démontré que ce qui découle évidemment de propositions évidentes. Ainsi procèdent les géomètres, les astronomes , les mathématiciens en général ; ainsi doivent procéder les philosophes, les médecins, tous ceux qui, ayant l'amour de la vérité, y veulent marcher par le droit chemin (1).— Dans l'un et l'autre traité, Galien insiste beaucoup sur un point, selon lui
(1) Ch. i, v.
capital, c'est la nécessité, une fois la vraie méthode découverte, de s'y exercer. Ce n'est pas tout en effet d'avoir dans la main un instrument excellent, il faut savoir s'en servir. Or, on n'apprend à se servir de la démonstration que par une longue pratique, comme on ne fait bien une addition ou une soustraction qu'après avoir mille fois soustrait ou additionné. Il y a même un art de s'exercer au raisonnement et à la démonstration. Cet art consiste à se placer dans Tordre scientifique. Grande est la différence entre Tordre scientifique et Tordre philosophique. Dans celui-ci, a-t-on résolu une question, par exemple celle de la durée ou de Tétendue du monde, on n'a aucun moyen de contrôler expérimentalement le résultat trouvé. Dans la sphère des sciences, c'est bien différent; ce contrôle est presque toujours possible ou même facile : telles les prédictions astronomiques ; tel un grand nombre de théorèmes de la géométrie. C'est donc là , où Ton peut se juger et mesurer ses progrès, qu'il faut se former à la pratique de la méthode démonstrative, pratique sans laquelle la théorie n'est rien (1). — Ces données sur la méthode générale, à grandpeine recueillies, sont, je suis loin de me le dissimuler, fort incomplètes. Telles que les voilà, elles ne me paraissent cependant manquer ni d'intérêt ni d'originalité. Et ce qui me frappe encore, c'est de retrouver ici l'analogie déjà signalée entre Galien et Descartes. Le premier* n'est pas moins catégorique que le second sur la nécessité départir d'un principe et d'y enchaîner une suite de
(1) Mêmes passages etpassim.
LOGIQUE HE CILIES.
vérités, sur le critère, l'évidence, l'analyse, l'habileté h acquérir dans l'usage de la même méthode, et il est le premier.
La méthode médicale.
Sur la théorie de la démonslralion géométrique appropriée à la médecine, nous sommes à la fois très-riches et très-pauvres : très-riches au point de vue historique. Galien a consacré plusieurs traités, qui nous restent, et notamment les deux suivants : Des sectes aux étudiants, — De la meilleure secte à Thrasybule, à réfuter les méthodes des écoles empirique et méthodique, qu'il juge vicieuses, cl à exposer la méthode de l'école dogmatique ou rationnelle, qui se fonde sur le raisonnement et la démonstration, et qui est la vraie (1). Il y a là une profusion de détails singulièrement intéressants sur le passé médical de la Grèce, et qu'on ne trouverait nulle part ailleurs. Mais cotte abondance nous laisse dans une grande disette de renseignements à l'égard de la démonstration géométrique et de son application h la médecine. En effet, ie traité Des sectes aux l'initiants manque de conclusion , et le traité De la meilleure secte à Tlirasi/lnile n'est pas terminé. C'està-dire que la partie réfutative, où les fausses méthodes de l'empirisme et du méthodisme sont critiquées, est complète, et que la partie confirmât! ve,
(!) Au* doux traités ci-dos-siis tur-tit-ion uO-s. ajoutes! : De l'Empirisme, — De ta Constitution de l'art médical à Palrophile,— Introduction, ou du médeein, — l>r/iaîtio)is mi'di&tles. Ces deux derniers Irailés d'uni' authenticité douteuse.
où la vraie méthode du dogmatisme, la méthode de démonstration géométrique et médicale devait être exposée et défendue, est absente. Nul espoir, nul moyen de combler cette lacune. Les traités analogues à ceux dont il vient d'être parlé ne touchent pas à ce point, ou l'effleurent à peine. Et comme je l'ai déjà dit, le traité De la démonstration, où nous trouverions amplement à nous satisfaire, n'a pas surnagé dans le naufrage de tant de belles œuvres à jamais regrettables. On ne s'étonnera donc pas si l'étude qui va suivre est incomplète , comme les documents mêmes , et on n'en voudra pas à celui qui Ta écrite de n'avoir pas fait l'impossible.
Le problème de la vraie méthode médicale, tel que Galien le conçoit et le pose, est fort simple. Il ne s'agit pas de savoir comment on peut connaître le corps, comment la vie, comment les désordres qui s'y produisent , mais comment , étant donnée la maladie , on peut découvrir les remèdes. Voici, en effet, en quels termes il s'exprime au commencement de l'opuscule Des sectes aux étudiants: « L'objet de la médecine est la santé; son but, de la rendre à ceux qui l'ont perdue. Elle rend la santé à ceux qui l'ont perdue par la vertu des remèdes. Comment donc découvrir les remèdes ? »
Or , à cette question : comment découvrir les remèdes ? trois réponses ont été faites par trois sectes différentes, les Empiriques et les Dogmatiques, aussi anciens que la médecine même, et les Méthodiques, plus récents, et qui sont comme un moyen terme entre ceux-ci et ceux-là. De là trois méthodes qui prétendent également et contradictoirement être
la vérité : l'Empirisme, le Dogmatisme et leMétho- ; " disme (1).
L'Empirisme, comme le mot l'indique, c'est la souveraineté de l'expérience, qui ne sort pas de la sphère des faits perceptibles aux sens. Vous avez observé que tel remède a guéri telle maladie? Fort bien ! quand la môme maladie se représentera, vous appliquerez le môme remède. Des observations et des observations, il ne faut rien de plus (2).
Le Dogmatisme, qui serait mieux appelé le rationalisme (3), c'est la souveraineté du raisonnement, qui part des faits, mais pour découvrir par l'analyse de ces faits la cause du mal, et par la cause le remède. On ne s'en tient plus à de simples observations, et à ce qui saute aux yeux ; on cherche ce qui se cache dans ce qui se montre ; la raison de la maladie, et par conséquent, les moyens de guérison , dans ses caractères, dans le tempérament du malade, dans la constitution du corps, dans les influences locales, etc. En un mot, on procède par indications (4).
Le Méthodisme, ainsi appelé parce qu'il propose la méthode systématique par excellence , combine l'expérience et le raisonnement , l'observation et l'indication, mais à très-petite dose , pour la plus grande simplicité possible. On observe les états généraux seulement, les communautés; et ces communautés une fois constatées, on s'en sert comme d'in-
(1) Des sect. aux étud , ch. i et vi ; — De la meilleure secte à Thras., ch. \ii:—lntrod. ou du Méd.f ch ni ;— Définit, mèd. pass.
(2) Des sect. , aux étud. i et pass.— De lameill. secte à Thr., vin. (3; De la meill. secte à Thr., Yii.—Jntrod. ou du médecin, pass. (4) Des scct.} m, iv ; — De la meill. secte, vu et pass.
dications, d'où Ton déduit sans effort comme sans erreur le traitement convenable (1).
Tels sont l'empirisme, le dogmatisme, et le méthodisme (2). Mais l'empirisme a tort, le méthodisme a tort; le dogmatisme a seul raison. Les deux premières méthodes sont diversement, mais également fausses, la dernière est seule vraie.— -Voilà la pensée de Galien ; voilà ce qu'il prétend établir. C'est sa manière, historique et savante, instructive et solide, de résoudre la question de la méthode médicale. Et le lecteur voit qu'elle consiste en ces trois choses : réfuter l'empirisme , réfuter le méthodisme , confirmer, le dogmatisme , en le' défendant contre ses adversaires et l'expliquant.
(1) Des sect., vi;— De la meill. secte, vin.
(2) L'auteur de Y Introduction ou du Médecin, ch. ni, donne sur ces méthodes, ou plutôt sur les écoles qui les préconisent, les détails historiques suivants :
« L'auteur et le prince de la secte rationnelle fut Hippocrate, de Cos. Après lui : Dioclès, de Caryste ; Protagoras, de Cos ; Hérophile, de Chalcédoine; Erasistrate, de Chio; Mnésithée , d'Athènes; Asclépiade, de Bythinus; Cienus, qu'on nomme aussi Prusias. — Le chef de l'empirisme fut Philenus, de Cos, qui le premier le sépara de la secte rationnelle, l'occasion lui en ayant été fournie par Hérophile, son maître. Mais comme les empiriques voulaient que leur opinion fût la première en date, ils la firent remonter jusqu'à Acron, d'Agrigente, afin qu'elle fût plus ancienne que la secte rationnelle. Après Philenus, fleurit Serapion, d'Alexandrie. Puis les deux Apollonius , père* et fils , d'Antioche. Menodotus et Sextus, qui suivirent, y mirent la dernière rnain. — La secte méthodique commence avec Themison, de Laodicée en Syrie, qui prit occasion d' Asclépiade, de la secte rationnelle, pour en inventer une nouvelle. Thessalus, de Tralle, la perfectionna. Après eux : Mnaseas, Denys, Proclus, Antipater. Elle eut dans son sein des dissidents, Olympiacus, de Milet; Mnemachus, d'Aphrodise, et Soranus, d'Éphèse. »
I.— Quoique l'empirisme, qui emploie l'expérience à l'exclusion du raisonnement, et s'attache aux faits sans souci des causes, semble devoir êlre une méthode très-peu compliquée, cependant, forcé par la rivalité des écoles ennemies de se développer pour se défendre , il comprend un assez grand nombre de procédés divers , sur lesquels il importe d'abord de se bien entendre. Cela est d'autant plus nécessaire que ces procédés ne paraissent pas identiques dans les divers traités de logique médicale de Galien, et que l'esprit, pour voir clair dans une argumentation quelquefois subtile, a besoin de savoir au juste le sens et la portée de ces variations.
Dans le traité Des sectes aux étudiants, ch. h, Galien fait consister la méthode empirique dans les deux procédés suivants. D'abord , l'expérience , qui est de deux sortes, l'une inférieure, l'autre supérieure. L'expérience inférieure est double elle-même: c'est tantôt une simple rencontre (■KspfcTwatç), comme il arrive lorsqu'on aperçoit d'abord et sans recherche avec le mal même l'opération qui le soulage, avec le rhume la sueur, avec une chute l'hémorrhagie ; c'est tantôt un essai qu'on improvise (auToa/sSiov) , comme il arrive lorsqu'on tente avec intention un moyen curatif suggéré en songe ou autrement. L'expérience supérieure est essentiellement initiative. Elle consiste à imiter, c'est-à-dire à appliquer de nouveau un traitement qui a réussi. Vn certain remède a guéri une certaine maladie, vous l'employez dans les maladies identiques ; et lorsque vous avez constaté plusieurs fois les mêmes effets dans les mêmes cas , vous faites de ce remède une règle. Cette règle , c'est un théorème médical. Un grand nombre de
LOGIQtJE DE GALIËN. 123
ces théorèmes coordonnés, c'est l'art, c'est la médecine.
Mais l'expérience sous ces différentes formes ne suffit pas toujours , et telle conjoncture peut se présenter où il faut nécessairement recourir à un procédé nouveau. Ce procédé , c'est le passage du semblable au semblable (to3 by.olou ^exiôasiç). Avezvous affaire à des maladies inconnues ou à des maladies connues, mais sans pouvoir appliquer le médicament ordinairement employé, soit parce que le pays ne le fournit pas, ou par toute autre raison ? Vous sortez d'embarras en passant du semblable au semblable, c'est-à-dire en transportante la maladie qui vous occupe le remède d'une maladie analogue, ou bien en employant , au lieu du médicament qui vous manque , un médicament analogue. Ce passage du semblable au semblable , c'est Y expérience pratique ( ttstpa Biaxptf txif) ) , ainsi nommée parce qu'elle est à l'usage des praticiens exercés exclusivement.
Voilà la méthode empirique nettement décrite , et, ce semble, définitivement.— Mais dans le traité De la meilleure secte à Thrasybule , ch. vu, vm, x, xn, nous trouvons une autre description assez différente. Après avoir mis au compte de l'empirisme V indication , Y observation médiate, Yanalogisme , Galien réduit à trois les procédés de cette méthode, savoir : 1° Yobservation du traitement convenable sur le concours des symptômes ; 2° Y histoire; 3° le passage du semblable au semblable (1). Que veut dire ce changement? et cette modification, est-elle
(1) On retrouve à peu près les mêmes procédés nommés et étudiés dans le traité De l'empirisme.
124 LOGIQUE IIE UALIEN.
aussi considérable clans les idées que dans les mots ?
D'abord, l'indication dont il est parlé ici, ce n'e pas l'indication dans le vrai sens médical du mot , c'est-à-dire l'indication par les causes ; c'est tout simplement, l'indication par les faits et par le hasard. Voici une maladie; en même temps que vous constatez les phénomènes qui la révèlent, vous apercevez le traitement qui lui convient, la nature ellemême ayant mis le remède à côté du mal : c'est le genre d'indication dont il s'agit. On reconnaît l'expérience inférieure, et singulièrement celte sorte d'expérience inférieure que Galien a nommée dans l'autre traité la rencontre. — Ensuite , il esl clair comme le jour que l'observation médiate répond à l'expérience imilative, puisqu'elle consiste, après avoir plusieurs fois consisté la guérison d'une môme maladie par un même remède, à ériger ce remède en une loi de l'art de guérir. — Enfin, il esl encore plus clair que l'analogisme, mot emprunté comme le premier à la logique des dogmatiques , ne diffère en rien du passage du semblable au semblable lequel se fonde sur l'analogie des maladies et des médicaments. La pensée de Galien n'a donc pas varié jusqu'à présent, et ce sont bien toujours les i procédés autrement désignés.
Quant à sa réduction de la méthode empirique à l'observation du traitement convenable sur le concours des symptômes, à l'histoire et an passage du semblable au semblable, elle n'a rien d'embarrassant. Il n'y faut voir qu'une systématisation plus profonde et plus complète, en un mot, plus savante. L'observalion sur le concours des symptômes est la i
que l'observation médiaL\ la même que l'expérience imitalive, ou du moins c'en est la partie délicate et essentielle, car pour découvrir les remèdes, il faut observer les maladies, et pour observer les maladies, il faut observer les symptômes dont le concours forme la physionomie propre et distinctive de chacune. Galien supprime l'expérience inférieure , et cela est tout simple, puisque, supplément utile de l'art, elle n'en fait pas partie ; il ajoute l'histoire, et cela est tout simple , puisqu'elle est l'observation dans le passé, et que l'observation dans le présent, c'est-à-dire individuelle, est trop bornée pour suffire aux nécessités de l'art et aux besoins de la science. Rien à dire du passage du semblable au semblable qui figure sur toutes les listes de Galien : sur la première, sous le même nom, sur la seconde, sous celui d'analogisme. D'où il paraît clairement que la pensée de Galien, sous la différence des mots, demeure constante ; que la méthode empirique consiste essentiellement dans ces trois procédés : observation sur le concours des symptômes , histoire , passage du semblable au semblable ; et enfin que déterminer la valeur de cette méthode, c'est déterminer la valeur de ces procédés.
On pourrait, dit Galien, avant d'arriver aux détails, considérer l'expérience en bloc. Il serait alors facile de démontrer : 1° que l'expérience est instable , attendu qu'on ne peut voir plusieurs fois une même chose de la même manière, d'où suit l'impossibilité défaire aucune découverte ; 2° que si, comme l'accorde Erasistrate, on peut par l'expérience découvrir des remèdes simples contre les maladies simples, on
12l) LOGIQUE DE GALIEN.
ne saurait par le même moyen trouver des remèdes composés conlre les maladies composées; 3" que, conduisit-elle à toutes les découvertes du monde, l'expérience est longue, indéfinie, sans rien de scientifique et d'artistique (i). Mais il vaut mieux serrer d'abord l'empirisme de plus près, et faire toucher du doigt l'imperfection de l'expérience, en l'examinant sous ses formes précises et médicalement scientifiques.
Or, l'observation du traitement sur le concours des symplômes n'est rien, ne vaut rien, ne peut rien, si on la réduit à elle-même. Le secours du raisonnement lui est absolument nécessaire (2).
En eltet, force est aux empiriques d'accorder que l'observation médicale ne porte pas sur tous les symptômes indifféremment. D'abord, cela ne saurait élre ; car si l'on devait observer tous les phénomènes, ces phénomènes étant innombrables dans leur diversité et leur succession, un serait condamné à observer l'infini. Ensuite, la plupart de ces phénomènes sont dépourvus d'intérêt et de valeur, et parmi les symptômes, il en est de parfaitement insignifiants, qu'il serait par conséquent oiseux d'observer. Impossible de méconnaître celte vérité, et les empiriques ne la méconnaissent pas.
L'observation se concentre donc sur certains symptômes, à l'exclusion des autres. Gela est juste et nécessaire. Oui, mais de quel droit et comment les empiriques font-ils cette distinction des symptômes utiles, qu'il faut considérer, et des symptômes inu-
(1) De.» sert, aux êlud., eh. v.
(2) On In mciU. secte a Thr., cli », su, siu.
tiles, qu'il faut négliger? En tant que phénomènes, tous les symptômes sont semblables et se valent. Pour discerner entre eux, il faut donc voir dans le phénomène autre chase que le phénomène même, quelque vertu secrète, quelque rapport caché. Or, le moyen de découvrir cette vertu secrète , ce rapport caché? et puisque les sens y sont impuissants, n'estce pas une nécessité de faire appel au raisonnement? D'où il résulte que les empiriques se trouvent placés dans cette alternative , ou de ne voir dans les symptômes que des phénomènes quelconques et de les observer tous, ce qui est impossible ; ou de voir dans quelques-uns une valeur, un sens qui manquent aux autres, ce qui introduit le raisonnement, c'est-à-dire l'ennemi, et renverse leur méthode.
Il n'est pas facile d'échapper aux serres de ce dilemme. Cependant les empiriques s'efforcent de trouver une issue. Ils disent: le raisonnement ne nous est pas nécessaire pour choisir entre les symptômes, l'expérience nous suffit parfaitement. En effet, en se prolongeant, en se répétant, l'expérience nous montre quels symptômes doivent être pris en considération, quels sympômes doivent être omis. Mais cette réponse n'est pas satisfaisante ; car les symptômes à omettre sont en nombre innombrable, et l'expérience ne saurait jamais venir à bout de nous édifier sur l'insignifiance de chacun d'eux. Traqués de toutes parts, que reste-t-il à dire aux empiriques? Une seule chose, c'est que, embarrassés parmi les symptômes, ils les tirent au sort (1).
On peut démontrer encore par un autre biais que
(1) De la, mcill. secte à 77n\, ch. ix, xu.
LOGIQUE LE GÀUEN.
l'observation du traitement sur le concours des symptômes, si on ne lui vient d'ailleurs en aide, est impraticable.
Voici, en effet, ses conditions. Il faut d'abord que le traitement cherché soit l'onde sur de nombreux symptômes : autrement, il n'y aurait pas de concours, et ce qu'on observerait, ce qu'on traiterait, ne serait pas une maladie. 11 faut ensuite que ces symptômes soient de même espèce; car, s'il n'en était ainsi, ce n'est pas à un traitement qu'on arriverait, mais à plusieurs. Il faut qu'ils soient, dans les différents cas, en nombre égal; car, si les symptômes étant les mêmes, tous ne se représentent pas, c'est un autre concours, et ce doit être un autre traifemenl. Il faut qu'ils soient d'une semblable intensité; carie traitement varie suivant l'intensité des symptômes. Il faut que le temps soit le môme ; car on n'administre pas les mômes remèdes au début et au summum d'une maladie. Il faut enlin que l'ordre soit le même; car, suivant qu'un symptôme précède ou suit, le mal est différent, et doit-être traité différemment. Toutes ces conditions sont nécessaires. Or, se peutil qu'elles se trouvent réunies chez une multitude de malades, ou plusieurs, ou deux seulement? Songezy. Les maladies varient suivant la cause, les lieux affectés (1), l'âge, les habitudes, le tempérament, les saisons, les localités, etc., etc. Est-îl donc, deux hommes qui se ressemblent sous tous ces rapports à la fois? lit s'ils ne se ressemblent pas, comment les symptômes seraient-ils nombreux, de même espèce, en nombre égal, d'une semblable intensité, etc.?
(I) Compre
h organes alteinls par \a maladie.
Et si les symptômes ne sont rien de tout cela, comment donc l'observation déterminerait-relle le traitement cherché?
Il est vrai que ces difficultés ne sont pas invincibles, mais à une condition, c'est de recourir au raisonnement, qui distingue entre les cas, entre les symptômes, et sait chercher le traitement par la voie convenable. Mais les empiriques rejettent le raisonnement, et; en voulant observer sans raisonner, observer purement et simplement, ils se condamnent à poursuivre par un' chemin impossible un résultat insaisissable (1).
L'histoire , dans le sens médical de ce mot , est , suivant la définition même des empiriques : « La narration des choses qui ont été observées souvent de la même manière. » Utile dans l'enseignement, puisque celui qui apprend ne peut être témoin de tous les symptômes et constater de ses yeux toutes les maladies , les empiriques estiment qu'elle est nécessaire à la pratique médicale. Ils s'adressent à elle lorsqu'ils se trouvent en présence de maladies dont le traitement n'est pas fourni par l'observation du présent. L'observation du passé leur est alors un supplément indispensable (2).
Or, il y aurait une manière très-simple , et cependant très-solide, de prouver, contre les empiriques, qu'il leur est impossible d'arriver jamais à instituer le traitement convenable par l'histoire. L'histoire, dirait-on, est un recueil d'observations. Mais on vient
(1) Delà meill. secte, xm.
(2) Ibid., xiv.
de montrer que l'observation n'est pas praticable sans le raisonnement. Donc l'histoire n'est pas praticable selon les principes des empiriques (1). Mais ce jugement est bien sommaire ; et il est plus intéressant, considérant l'histoire en elle-même, l'histoire telle que l'entendent les empiriques, d'en faire voir la vanité et l'inutilité.
Voici une proposition que ies empiriques ne nieront pas : tout ce que rapporte l'histoire n'est, pas vrai. La preuve , s'il en était besoin , c'est que l'histoire nous présente . pour la même maladie , des traitements contraires. Elle a donc ses vérités et ses erreurs, lin critérium est donc nécessaire pour discernerles unes des autres. Quel sera ce critérium ï Ce ne peut être que le raisonnement ou l'expérience. Remontez à la cause, et vous verrez tout de suite la valeur du remède. C'est ainsi que procèdent les dogmatiques. Mais les empiriques ferment de parti pris les yeux à la considération de la cause, et repoussent le raisonnement. Il ne leur reste donc que l'expérience. Les voila, donc dans l'obligation de contrôler l'histoire par l'expérience... Mais qui ne voit que l'expérience suflit alors, et que l'histoire n'a plus d'objet !
Si vous ne devez accepter de l'histoire que ce qu'elle a de conforme à votre expérience, elle ne vous apprend rien que vous ne sachiez déjà, et le temps que vous mettez à l'interroger est du temps perdu.
Mais quelques empiriques prétendent que l'expérience n'est pas plus nécessaire que le raisonnement
(1) Da la tueitl. secte, xv.
pour juger l'histoire. On la juge, suivant eux, par le degré de confiance que mérite l'historien , c'està-dire l'observateur. Si celui-ci n'est mû ni par le désir de la gloire, ni par l'attachement à certains dogmes, ni par l'amour de la controverse, il dit vrai. —Fort bien ! Mais tout en n'étant mû par rien de tout cela, ne peut-il pas se tromper? Ensuite, comment savoir certainement qu'il n'obéit à aucun de ces sentiments? Il y a mieux. En concluant de l'absence de ces sentiments la véracité de l'observateur, les empiriques n'emploient-ils pas le raisonnement, condamné par eux; ne considèrent-ils pas la cause, rejetée par eux? et enfin juger le caractère d'un historien, n'est-ce pas bien plus l'office du philosophe que du médecin ? Les empiriques disent encore que l'accord du grand nombre confirme l'histoire, sans recours à l'expérience. Il faut croire aux faits attestés par beaucoup de médecins, comme on croit à l'île de Crète, attestée par beaucoup de voyageurs.— A la bonne heure pour les faits géographiques, car les voyageurs s'entendent; mais où sont les résultats médicaux sur lesquels les médecins ne disputent pas (1) ?
Les maladies étant infiniment diverses , il peut arriver et il arrive qu'on rencontre un cas sur lequel l'observation et l'histoire soient muettes ; de là l'utilité, ou plutôt la nécessité du passage du semblable au semblable. Que peut-on faire en effet qu'appliquer à la maladie inconnue le traitement d'une maladie connue qui lui ressemble (2) ? Les médicaments
(1) De l.i meill. secte, xiv. - Voir, pour plus do détails, quelques-uns superflus, De l'empirisme, ch. ix, x.
(2) C'est en vertu de ce procédé que les empiriques transpor-
132 tOGl(ji.K M MlflEli
n'étant pas tous et toujours sous la main du médecin, il peut arriver et il arrive que le médicament convenable fasse défaut dans une circonstance donnée : de là encore l'utilité, la nécessité du passage du semblable au semblable. Que peut-on faire en effet que remplacer le médicament manquant par un autre qui s'en rapproche le plus possible (1)? Ce procédé comprend d'autres formes encore, tel que le passage d'une partie à une autre partie semblable (2) ; niais les deux premières sont de beaucoup les plus importantes. Or. sous quelque forme qu'on ie considère, le passage du semblable au semblable n'est entre les mains des empiriques qu'un instrument impuissant, on plutôt d'un usage impossible.
En effet, comment les empiriques passeront-ils du semblable au semblable, c'est-à-dire comment jugeront-ils de la ressemblance des maladies, ou des médicaments, ou des parties? Par l'observation, ou le raisonnement'? Ce ne peut élre par l'observation, car l'observation constate seulement les faits un à un. Il faut donc que ce soit par le raisonnement. Mais comment? Prendront-ils tous les phénomènes en considération, ou seulement quelques-uns? Si tous, ils n'arriveront à aucun résultat. Car où sont les choses qui se ressemblent par tous leurs phé-
tent lo traitement on |>l' ri m fiit^n .nire l'In'-nion-lifigie â la morsure de Y h cm orrho iïs. (De la ineitt. secte, xvi.) (1) C'est en vertu 4 i c j ce pr'icedi'' que les empiriques emploient , dans la dyssenterie, ( Ibid.,
'nr exemple , lorsque les empiriques traitent e la jambe, et réciproquement, flfnd.)
nomènes, c'est-à-dire sous tous les rapports ; et s'il en existait, n'est-il pas évident qu'elles seraient identiques, et non pas simplement semblables ou analogues? Si quelques-uns, les voilà en contradiction avec eux-mêmes. Car de toute nécessité ils distingueront entre les phénomènes, et, s'il s'agit de comparer deux maladies, entre les symptômes; tandis qu'ils négligeront les uns, comme insignifiants, ils feront état des autres, comme essentiels ; ils iront par conséquent au-delà de ce qui frappe directement les sens ; ils ajouteront à la notion de ce qui se montre celle de ce qui se cache ; ils éclaireront la première par la seconde : ce qui est absolument contre leur système. De sorte que le passage du semblable au semblable leur est logiquement interdit, en même temps que pratiquement nécessaire.
Veut-on considérer spécialement le passage d'un médicament à un autre, les difficultés sont toujours les mêmes , c'est-à-dire invincibles. En effet , on demandera aux empiriques ce qu'ils entendent par la ressemblance des médicaments. S'agit-il des propriétés essentielles (1)? Mais ils recherchent donc ce qui est intérieur, secret» ce qui se dérobe aux sens, les causes , accessibles à l'esprit seulement : ce qui les mettrait en contravention avec leur doctrine et leurs principes. S'agit-il des qualités extérieures et apparentes ? Il leur reste alors à déterminer les conditions de la ressemblance. Faut-il, pour qu'il y ait ressemblance, que toutes les qualités soient les mêmes? Non, sans doute, car ce serait l'identité,
(1) Par exemple, l'astringence de la pomme et de 1* nèfle. (De la meill. secte, xvn.)
J.OGHjl'E H!i r,.iI.IO.
que repousse d'ailleurs la Nature. Suffit-il d'un petit nombre de qualités ? Non, sans doute, car tous les remèdes se ressembleraient, tous les remèdes ayant des qualités communes. Ni toutes ni peu : combien donc? Supposons que les empiriques répondent : la moitié au moins ; pourquoi alors ne traitent-ils pas de la même manière le squirre et l'inflammation, qui se ressemblent par la plupart des qualités? Pourquoi, dans les engelures, n'emploient-ils pas le raifort aussi bien que le navet , car rien de plus semblable? Nul moyen de sortir de celle impasse, si l'on n'avoue pas qu'il faut chercher un remède qui ail. quelque chose de contraire au\ symptômes observés , en d'autres termes , qu'il faut donner à l'expérience le supplément du raisonnement; conclusion qui se représente sans cesse , et qui est l'inéluctable condamnation de l'empirisme (1).
Telle est l'irrémédiable faiblesse de cette méthode. Elle comprend trois procédés essentiels : l'observation, l'histoire, le passage du semblable au semblable ; et pas un de ces procédés qui résiste a. une juste critique. Ou vous les réduisez à eus-mômes, et ils deviennent inutiles et impraticables ; ou vous appelez le raisonnement à leur secours, et vous les transformez, vous les vivifiez, mais à l'empirisme vous avez substitué le dogmatisme, son rival.
11. —L'empirisme, malgré les développements qu'il a dû se donner dans la lutte des méthodes et des écoles, est resté d'une grande simplicité, et qui met la médecine et la pratique à la portée de toute
(1) Buta meitl. mto, X, XVU XVII.
LOGIQUE DE GALIÈN. 135
intelligence ouverte ; le méthodisme, qu'il faut maintenant considérer, est plus simple encore, est la simplicité même, et il fait de la science médicale, de Fart médical, un art, une science si faciles à acquérir et à exercer, qu'il n'est pas d'esprit, même vulgaire, qui n'y puisse atteindre sans effort (1). Joignez à cela que Galien, constant à soi-même dans ses divers traités, nous présente la méthode des méthodiques d'une manière uniforme. S'il ne se répète pas purement et simplement, si les détails sont différents suivant les chapitres et les ouvrages , ces détails s'accordent, se complètent en s'éclairant, et concourent à former un lumineux ensemble qui n'est pas moins que la doctrine méthodique, que la logique méthodique. Or, en voici l'exact sommaire.
Il faut observer les phénomènes, et l'expérience est sans doute la base comme le point de départ de la médecine ; mais il est inutile d'observer tous les phénomènes en général. Les phénomènes relatifs à la cause (refroidissement ou échauffement, excès ou abstinence), à l'âge, à la saison, au climat, aux parties du corps, et qu'on désigne sous le nom commun de symptômes , doivent être écartés ; une seule chose importe, doit être recherchée, constatée, Yaffection (2).
A quoi bon s'inquiéter du refroidissement ou de réchauffement, de l'excès ou de l'abstinence? Ces choses ont agi sur le corps , mais n'agissent plus. Elles y ont laissé une certaine affection. C'est cette affection qu'il faut guérir. Donc, c'est l'affection qu'il faut considérer et rien que l'affection.
(1) Des sect. aux étud. , vi.
(2) Ibid.
13IÎ LOGÏIjDE NI Il AU EX.
A. quoi bon s'inquiéter des saisons, des âges, des climafs? Que ce soit l'été ou l'hiver, l'enfante ou l'âge mur, un pays chaud ou froid, si le malade est relâché, ne faudra- t-il pas toujours comballre son clat par le resserrement, et s'il est resserré, parle relâchement, en un mot, l'affection quelle qu'elle soit par l'affection contraire? Donc, c'est l'affection qu'il faut considérer et rien que l'affection.
A quoi bon s'inquiéler des parties du corps? Que ce soit une partie veineuse, artérielle, nerveuse ou autre, le traitement ne sera-t-il pas toujours le même? Ou bien oserait-on dire que l'inflammation, qui est un resserrement, doit être relâchée dans une partie et resserrée dans une au Ire? Non; dans tous les cas, les moyens thérapeutiques dépendent uniquement de la nature de l'affection. Donc, c'est l'affection qu'il faut considérer, et rien que l'affection (1).
Qu'il faille observer, pour découvrir les remèdes, non pas les symptômes, mais la seule affection, c'est une thèse que mille faits confirment.
Supposez les symptômes différents et l'affeclion identique, vous appliquerez les mômes remèdes. Au contraire , supposez les symptômes identiques et l'affection différente, vous appliquerez des remèdes autres. Ce n'est donc pas par la considération des symptômes, mais par celle de l'affection, que vous vous dirigez; et , par conséquent, ce ne sont pas les symptômes, mais L'affection, qu'il vous importe de connaître.
Faut-il insister? La même chose ne peut indiquer des traitements opposés. Or, le malaise, qui est
(1) Des secl. aux ëtud., vil.
LOGIQUE DE^GALÏEN. 137
symptôme également, soit que le malade soit resserré ou relâché, doit être traité dans ces deux cas par des remèdes contraires. Inversement, les choses différentes ne peuvent indiquer le même traitement. Or, la fièvre et la toux, qui sont des symptômes, doivent quelquefois être traitées de la même manière. Ce qui fait bien voir que les symptômes n'indiquent pas, et par conséquent doivent être laissés de côté, comme inutiles, que l'affection indique, et par conséquent doit seule être constatée et interrogée (1).
L'affection, voilà donc le champ, le champ trèscirconscrit, de l'observation médicale.
Mais l'affection est chose naturellement multiple ; il y a mille et mille affections. Est-il nécessaire, ou seulement convenable, de les observer toutes indistinctement?
Point. Il suffît d'observer parmi les affections celles qui réunissent ces deux caractères, d'être générales, ce qui fait que les méthodiques les appellent des communautés, et d'être compréhensibles par ellesmêmes, évidentes sans raisonnement, ce qui fait que les méthodiques les appellent des communautés apparentes (2).
Quelles sont ces communautés apparentes? Les méthodiques distinguent d'abord deux communautés contraires, et une troisième, qui est mixte. Les deux premières sont le resserrement et le relâchement ; la troisième, composée de l'une et l'autre, se nomme à cause de cela complication (3). Ajoutez un certain
(1) De la meill. secte, xxi.
(2) Des sect. aux élud., vu. — De la meill. secte, xxvi.
(3) Des sect. aux étud. , vi.
nombre de communautés secondaires t telles que Y intensité ; ajoutez les temps, qui marquent les différents progrès de l'affection , quelle qu'elle soit , savoir : le débat, Y augmenta le summum et le déclin, ou , suivant une autre nomenclature , Y aigu et le chronique, le redoublement et la rémission (1) , et vous aurez mesuré exactement le cercle où doit s'eiercer , sans en sortir jamais , l'observation du médecin et du praticien.
Les communautés apparentes constatées, le raisonnement, un raisonnement très-élémentaire, s'en sert comme dïndication pour trouver les remèdes.
Or, ici , pas l'ombre d'une difficulté , car il est évident qu'une communauté doit être combattue par la communauté contraire. Que faire dans le cas de resserrement? Le plus simple bon sens le dit : relâcher. Et dans le cas de relâchement? Resserrer. Et dans le cas de complication? Relâcher les parties resserrées ; resserrer les parties relâchées. Ce sont là en quelque manière des vérités axiomatiques qu'il suffît d'énoncer (2).
Mais peut-on, quand il y a resserrement, employer n'importe quel moyen de relâcher ; quand il y a relâchement, n'importe quel moyen de resserrer? Non sans doute, et c'est ici que paraît l'utilité des communautés secondaires. Elles indiquent par leur nature spéciale le traitement approprié à chaque cas particulier. Tandis que les autres nous apprennent qu'il faut relâcher ou resserrer, celles-ci nous ap-
(i) De la meill. secf .,xxxn et suiv.
(2) Diis. sec t. aux étud.> vi
LOGIQUE DE GALIEX. 139
prennent comment il faut relâcher, comment resserrer (1).
Les temps de la maladie ont le même effet ; ils concourent avec les communautés secondaires à spécifier, dans le traitement général, le traitement particulier qui convient à l'état du malade et à la marche graduelle du mal (2).
Telle est la vraie méthode médicale, dans l'opinion des méthodiques, c'est-à-dire des esprits les plus étroitement systématiques qui furent jamais. Ils simplifient, comme on le voit , la science et la pratique au dernier point, puisque la science se réduit à connaître les communautés , et la pratique à les combattre l'une par l'autre. Aussi, les méthodiques ont-ils cru devoir substituer à l'ancien adage d'Hippocrate : la vie est courte et l'art est long, l'adage contraire : la vie est longue et l'art est court (3).
Or, il y a deux manières de critiquer cette méthode, d'en montrer la fausseté et la vanité. On peut, en effet, réfuter le méthodisme au point de vue empirique, c'est-à-dire au nom des phénomènes et de l'expérience ; ou bien au point de vue dogmatique , c'est-à-dire au nom du raisonnement (4). Galien se place tour à tour à ces deux points de vue.
11 se fait d'abord le représentant de l'empirisme, ou plutôt il lui donne la parole.
Observer les phénomènes, dit l'empirisme, est fort bien, et môme suffit à la constitution de la science,
(1) De la meill. secte, xxxiii.
(2) Ibid., xxxiv et suiv.
(3) Des sect. auœ éiud., Vu (ftlbid., vil.
140 LOGIQUE DE CALIEN.
à, l'exercice de l'art. Mais c'est à une condition nécessaire, à la condition que l'observation ne sera pas exclusive, qu'elle s'attachera à l'analyse , non pas de telle catégorie de phénomènes exclusivement, mais de tous les phénomènes sans exception. Ne vouloir connaître que les phénomènes relatifs à l'affection , aux communautés, c'est se moquer; il n'importe pas moins, il est indispensable d'étudier avec un soin au moins égal les phénomènes relatifs a la cause, à l'âge, à la saison, au climat, aux parties du corps, etc.
Les phénomènes relalifs à la cause, Deux hommes sont mordus par un chien enragé, et vont trouver deux médecins dilférents. L'un ne regarde que la blessure, et y applique le remède qu'il juge convenable. Elle se cicatrise, mais quelque temps après la rage se déclare, et l'homme meurt. L'autre médecin, s'enquérant des circonstances, du chien, de l'état du chien, de la cause enfin, soigne, non la blessure, mais la rage, et l'homme guérit. Preuve frappante qu'il faut tenir compte des phénomènes éloignés, des circonstances, de la cause.
Les phénomènes relalifs à l'âge. N'est-il donc pas évident que les mômes affections ne doivent pas être trailèes delà même manière aux différents âges? On saignera un pleurélique jeune et vigoureux: quel médecin, même méthodique, oserait ouvrir la veine d'un vieillard ou d'un enfant?
Les phénomènes relatifs à la saison. Hippocrate at-il eu raison ou tort de dire que pendant la canicule les purgalions sont difficiles à supporter ?
Les phénomènes relatifs au climat. Qu'ils parlent ceux qui ont voyagé : ils savent parfaitement que les
habitants de l'Egypte et du midi s'accommodent mal d'évacuations abondantes, que les habitants du nord éprouvent un grand soulagement des saignées.
Les phénomènes relatifs aux parties du corps. Traite -t-on une inflammation de la jambe comme une inflammation de l'œil? Celle-ci comme une inflammation de* oreilles? Et tel médicament, favorable à une partie, ne serait-il pas funeste à une autre (1)?
Ces considérations, prises des faits, sont-elles contestables? Et si elles ne le sont pas, n'est-il pas prouvé que l'observation doit s'étendre à tous les phénomènes? Et si l'observation doit s'étendre à tous les phénomènes, que penser du méthodisme qui la restreint absolument aux temps et aux communautés, c'est-à-dire aux affections ? Le voilà réfuté, solidement réfuté par l'empirisme.
Il ne résiste pas mieux au dogmatisme et au raisonnement. Il est, en effet, facile de démontrer
contre le méthodisme les propositions suivantes :
1° Ce ne sont pas les affections en général qui indiquent le traitement, et la considération des symptômes n'est nullement oiseuse ;
2° Ce ne sont pas les communautés apparentes qui indiquent le traitement, et d'abord il n'est pas vrai qu'elles soient apparentes ;
3° Les communautés secondaires n'indiquent pas plus que les autres ;
4° Les temps n'indiquent pas non plus.
Et d'abord, c'est une première erreur de prétendre <jue les symptômes n'indiquent pas, que les Effet-
^1) Des sert, aux étud., vin,
i42 LOGIQUE LE GALIEN.
lions indiquent; le contraire est le vrai ; car il est une foule de cas particuliers où les symptômes nous montrent le traitement à suivre. Les méthodiques eux-mêmes en sont la vivante preuve. Ainsi ils font coucher dans l'obscurité les délirants, soit qu'ils délirent par resserrement ou relâchement , parce qu'ils croient que la lumière augmente la fièvre ; et à la lumière les léthargiques, parce qu'ils croient que l'obscurité favorise l'assoupissement. Or, en cela, ils consultent les symptômes et non les affections. Ils vont même contre les affections , puisqu'ils mettent les délirants par resserrement dans l'obscurité , laquelle accroît le resserrement ; puisqu'ils mettent les léthargiques par relâchement à la lumière, laquelle accroît le relâchement. Dans ces deux exemples et dans mille autres, ce sont les symptômes qui leur enseignent le remède ; et nonseulçment la maladie n'est pas consultée, mais ils agissent en sens inverse de ce qu'elle semble réclamer (1).
Les symptômes indiquent donc souvent le traitement; les affections, au contraire, ne l'indiquent jamais.
Pour le démontrer, on peut suivre la méthode des méthodiques voulant prouver l'inutilité des symptômes.. 1° Quand les affections sont les mômes et les causes différentes , on n'emploie pas le môme traitement; ainsi, l'ischurie est autrement traitée, suivant qu'elle a pour cause un calcul, une inflammation , une distension exagérée de la vessie. 2° Quand les affections sont différentes et les causes
(i; De la mcill, secte, xxn,
LOGIQUE DE GÀLJEN. 143
les mêmes, on emploie le même traitement. Ainsi on traite le choléra et l'ictère, qui sont très-différents, par l'évacuation. Donc, si on administre les mêmes remèdes lorsque les causes sont les mêmes, quoique les maladies soient différentes ; et des remèdes différents lorsque les causes sont différentes, quoique les maladies soient les mêmes ; si les maladies existent tant qu'existent les causes, et ne disparaissent qu'avec elles, il faut reconnaître que ce sont les causes qui indiquent, le traitement convenable, et non pas les affections.
Soit une affection, par exemple le resserrement. Il peut être causé par le chaud ou par le froid. Est-il causé par le chaud? On traite par affusions et cataplasmes. Est-il causé par le froid? On traite par fomentations. On ne pourrait, sans les plus grands dommages, transposer ces deux traitements. Cependant , l'affection est la môme , les causes seules diffèrent. Ce sont donc bien les causes, non les affections qui indiquent.
Si les affections indiquaient le traitement, tous les malades sauraient le moyen de se guérir, les médecins seraient inutiles. Mais elles n'indiquent que la nécessité de les éloigner, et voilà pourquoi les malades envoient chercher les médecins, qui savent seuls, par les causes, comment on éloigne les maladies.
Les moyens thérapeutiques employés font bien voir que ce sont les causes, non les affections, qui indiquent. En effet, ces moyens sont manifestement dirigés contre les causes, non pas contre les affections; et on ne supprime celles-ci qu'en supprimant celles-là. Ainsi l'évacuation n'est pas dirigée contre l'inflammation, contre la fièvre, mais contre la pléni-
tude, ou pléthore; et si elle fait disparaître la fièvre, l'inflammation, c'est en faisant disparaître lapléthore, qui les causait (1).
Les affections , en général , n'ont donc aucune valeur indicative. Mais les méthodiques n'interrogent pas les affections en général; c'est à cette sorte d'affections qu'ils appellent communautés apparentes qu'ils s'adressent. Or, les communautés apparentes ne sont pas moins impropres au rôle qu'on préiend leur faire jouer.
Mais avant tout, existe-t-il des communautés apparentes? Les communautés apparentes des méthodiques sont-elles en effet apparentes?
Si par apparent on entend ce qui est perceptible aux sens, les communautés ne sont pas apparentes. En effet, la diathèse (2) d'une fluxion peut se trouver dans le colon, ou l'intestin grêle, ou la vessie, ou l'estomac. Dans aucun de ces cas, il n'est possible de la constater par aucun sens, du moins sur le vif (3). Si par apparent on entend (c'est la vraie interprétation) ce qui est intelligible de soi-même, évident sans raisonnement, les communautés ne sont pas encore apparentes.
En effet, soit que Ton considère ensemble ou l'un après l'autre le resserrement et le relâchement, il est facile de prouver qu'ils ne sont pas évidents sans raisonnement, intelligibles d'eux-mêmes.
Les méthodiques sont dans la nécessité d'avouer et avouent que toute condensation et rétention ne sont
(i) De la nieill. secte, xxiit, xxiv, xxv.
(2) Caractères distinctifs d'une maladie.
(3) Des sect. aux étud.y ix.
pas un resserrement (1), que toute raréfaction et excrétion ne sont pas un relâchement (2) : les symptomes, les phénomènes ne suffisent donc pas à nous faire discerner ces deux états ; et, puisque pour les reconnaître il faut recourir à des moyens particuliers, ils n'ont donc pas cette intelligibilité, cette évidence qui les rendrait apparents.
Et de fait est-il donc si aisé de savoir si une chose est selon nature ou contre nature, en ne regardant qu'aux symptômes et aux phénomènes ? La condensation est selon nature chez un vieillard , et contre nature chez un enfant : ici seulement la condensation est un resserrement. La raréfaction est selon nature chez un enfant et contre nature chez un vieillard : ici seulement la raréfaction est un relâchement. Il faut donc s'aider de considérations étrangères aux phénomènes, surtout de celle de la cause, pour déterminer les communautés qui, dès-lors , ne sont pas intelligibles, pas évidentes, pas apparentes.
Les méthodiques diront qu'on distingue les symptômes selon nature à la modération, et les symptômes contre nature à X exagération. Une condensation modérée c'est la santé; exagérée, c'est la maladie. De même la raréfaction. Mais la juste mesure et l'excès ne diffèrent-ils pas selon les cas ? Si les communautés se reconnaissent à l'exagération , elles ne se reconnaissent donc pas d'elles-mêmes ? Et puis, l'excès ne se déclare pas par lui-même, mais par ses effets. Il n'est donc pas évident, il ne rend donc pas la
(1) Par exemple, les paysans ont le corps plus dense que les citadins, sans être resserrés.
(2) Par exemple, les hommes qui vivent dans la mollesse ont le corps raréfié, sans l'avoir relâche.
communauté apparente. Prétendez-vous juger l'excès par le degré des forces, les forces n'étant pas apparentes , l'excès ne le sera pas non plus, la communauté non plus.
Les choses selon nature et les choses contre nature nous apparaissent dans leur matérialité, et tout le monde les voit, par exemple un nez effilé ; mais il n'apparaît pas si elles sont selon ou contre nature, et il n'y a que les médecins qui décident cela, en raisonnant de ce qui apparaît à ce qui n'apparaît pas. Donc, encore et toujours, les communautés ne sont pas apparentes (1).
Ne considérons que le resserrement seul , il n'est pas apparent.
Le resserrement, disent les méthodiques, est la condensation et la rétention des matières qui doivent être excrétées. Mais ces matières sont utiles, indifférentes ou nuisibles. Sont-elles utiles, il est déraisonnable de les évacuer; indifférentes , il n'y a pas d'affection. C'est donc quand elles sont nuisibles qu'il y a resserrement. Mais ce qui est nuisible, c'està-dire ce qui fait du mal, est une cause. On ne peut donc reconnaître les choses nuisibles , par conséquent le resserrement, que parles causes; et comme les causes ne sont pas apparentes, les choses nuisibles ne le sont pas, le resserrement ne l'est pas.
Ne considérons que le relâchement seul, il n'est pas apparent.
Le relâchement, disent les méthodiques, est la raréfaction excessive des parties du corps et l'excrétion des matières qui devraient cire retenues. Or, il a
(t) De la meill. secte, xxvi.
déjà été expliqué qu'une raréfaction excessive ne se comprend pas d'elle-même. Quant à l'excrétion , comment sait-on que telle ou telle matière doit ou ne doit pas rester dans le corps ? C'est encore là une cliose qui ne se comprend pas d'elle-même. Comment donc le relâchement se comprendrait-il de lui-même, se composant de ces deux choses ? Il est étrange, en vérité, que les méthodiques trouvent si clair ce qu'il y a de plus difficile à déterminer, dans l'opinion des dogmatiques. Car le relâchement ne diffère pas de ce que les anciens nomment colliquation , et rien n'est si difficile que de distinguer l'excrétion de la colliquation, s'il faut en croire Erasistrate, qui constate seulement la difficulté, et Hippocrate, qui veut qu'on les distingue par la manière dont l'évacuation est supportée, ce qui n'est déjà pas si simple (1).
Le relâchement n'est donc pas apparent, le resserrement n'est donc pas apparent, les communautés ne sont donc pas apparentes. On vient de le prouver. Et l'un des chefs de la secte, Thessalus, ne conîesse-t-il pas cette incontestable vérité , lorsqu'il expose que le resserrement se peut conclure d'une transpiration difficile, et en général les communautés de tels et tels signes (2) ?
Mais- soyons généreux envers nos adversaires et
accordons-leur l'apparence des communautés : ces
communautés supposées apparentes indiquent-elles
le traitement ? Point du tout.
Celui qui regarde les choses sans préjugés com-
(i) De la meill. secte, xxvn, xxvm et suiv. (2) lbid., xxvi.