I.Or.lQl-£ HE OALIES
ndiquent diaires à
prend sans peine que les communautés n'ini pas, qu'elles sont seulement des intermédiaires l'aide desquels sont saisis les vrais moyens d'ïndi' cation. Il comprend, do plus, que ces communautés qui servent ainsi d'intermédiaires pour l'indication, ne sont pas celles des méthodiques, mais bien ces généralités, ces maximes, fruit de l'observation et du raisonnement, que les dogmatiques nomment théorèmes. Un de ces théorèmes est lo suivant : « Les lassitudes spontanées sont signes de maladies. » A la réflexion, on trouve que la lassitude ne peut avoir pour cause qu'une surabondance de matière, une pléthore. La lassitude indique donc la pléthore, laquelle indique à son tour le traitement. Voilà les communautés utiles , et comment elles le sont. Mats les méthodiques ferment les yeux à la lumière, méconnaissent les théorèmes des dogmatiques, maintiennent leurs communautés, c'est-à-dire leurs affections communes, et leur confèrent obstinément une puissance d'indication qu'elles n'ont ni ne peuvent avoir.
Leur thèse est donc que les communautés indiquent elles-mêmes, par elles-mêmes, le traitement convenable; le resserrement, qu'il faut relâcher; le relâchement, qu'il faut resserrer. Or, cette thèse, c'est l'erreur même, et il est facile de le prouver.
Le propre du traitement est de faire disparaître et qui empoche la santé. Le traitement se tire donc ce qui empêche, de la nature de ce qui em] Or ce qui empêche la santé, c'est telle ou telle cause spéciale. L'indication du traitement est don»précisémenl dans les causes spéciales, et les communautés n'ont rien â faire ici.
Le traitement supprime ce qui indique. Si ce sont les communautés qui indiquent, il supprime donc les communautés, tantôt Tune, tantôt l'autre. Mais il suivrait de là que tous les malades par la même communauté devraient être guéris en même temps, ce qui est faux et absurde (1).
Les méthodiques répondent que la communauté est une espèce, non un corps continu qui existerait en une multitude d'individus, et que, détruite parle traitement dans un individu, elle n'en subsiste pas moins dans les autres, comme l'humanité disparaît dans l'individu qui meurt, et persiste dans ceux qui survivent. — Mais si les communautés indiquent le traitement utile à titre de communautés, l'humanité, qui est une communauté , doit l'indiquer aussi. Or, l'humanité n'indique rien ; donc les autres communautés non plus (2).
Le malaise et la rougeur, observés dans maintes maladies, sont par conséquent des communautés. Qu'indiquent-elles ? rien. Donc les communautés en général n'indiquent pas.
Les communautés sont-elles des affections ou non? Si elles sont des affections, d'où vient que personne ne lésa jamais senties? Car on sent la lièvre, Finflammation; on ne sent ni le relâchement ni le resserrement. Si elles ne sont pas des affections, d'où vient que les méthodiques enseignent que les indi cations se tirent des communautés, c'est-à-dire des affeclions communes, c'est-à-dire des affections?
(1) On peut s'étonner de trouver ce singulier sophisme au milieu de l'argumentation sérieuse et savante de Galien.
(2) Les méthodiques répondent fort bien, et Galien se dérobe par un faux-fuyant.
Si les communautés indiquent , la communauté des communautés doit être indicative par excellence. Or, qu'indique la communauté du resserrement et du relâchement , car ces deux états ont encore quelque chose de commun? Rien. Donc, en soi, la communauté n'a aucune force indicative.
Mais les méthodiques ont été dans la nécessité d'ajouter aux communautés dont il vient d'être parlé d'autres communautés qu'ils appellent secondaires ou additionnelles ; et à leurs deux classes de communautés les temps, c'est-à-dire les phases par lesquelles passent les maladies, soit le début, l'augment, le summum et le déclin, soit l'aigu et le chronique, le redoublement et la rémission. Il le fallait bien, puisque dans le cas de resserrement il est impraticable d'employer tout moyen quelconque de relâcher, comme aussi dans le cas de relâchement il est impraticable d'employer tout moyen quelconque de resserrer. Ils ont pensé tourner cette difficulté en introduisant les communautés secondaires et les temps, dont la vertu serait d'indiquer les médicaments appropriés aux différents cas spéciaux, c'est-àdire aux variations de nature et de degré que peuvent présenter les affections. — Mais celte échappatoire leur échappe ; car les communautés secondaires n'indiquent pas plus le traitement particulier que les autres le traitement général, et les temps sont dans la même impuissance de rien indiquer.
Et d'abord les communautés secondaires n'indiquent pas. Soit Y intensité. On dit que l'intensité indique l'énergie du médicament à employer. Mais comment cela? Ce n'est pas assez de déelarer qu'une maladie intense doit être traitée énergiquement.
LOGIQUE DE GALIEN. loi
Énergiquement est trop vague. Il ne s'agit pas d'une énergie quelconque : autrement, tous les médicaments énergiques seraient également bons. Il s'agit donc d'une certaine énergie déterminée. Or l'intensité n'indique pas une certaine énergie déterminée, mais une énergie quelconque. La voilà donc en défaut, et il n'y a rien à en tirer (1). Le môme raisonnement appliqué aux autres communautés secondaires en montrerait l'insuffisance.
Ensuite les temps n'indiquent pas. Les méthodiques établissent leur thèse en confondant les temps du traitement avec les temps de la maladie; et en efîet, si cet accord était vrai, la thèse serait démontrée. Mais il est faux, et la thèse aussi.
Les médecins ont nettement distinguent clairement défini les temps de la maladie et ceux du traitement. Les temps de la maladie sont les mouvements, ou, si Ton veut, la marche de la cause morbide ; et on en distingue quatre principaux, comme il a déjà été dit : le début, l'augment, le summum et le déclin. Les temps de traitement sont les moments opportuns pour appliquer les remèdes, c'est-à-dire les moments où tout recommande l'emploi d'un certain remède, sans que rien s'y oppose. Or il est bien clair que si les temps de la seconde espèce s'accordaient invariablement avec les temps de la première, ceux-ci indiqueraient le traitement à suivre; c'est là la prétention des méthodiques.
Les méthodiques soutiennent que les temps de la maladie et ceux du traitement , différents par l'idée qu'on s'en fait, sont identiques au fond et coïn-
'(l, Est-ce bien là le sens de cô passage obscur?
152 LOGIQUE ÏiE OALIEN'.
cident nécessairement. On peut nommer, disent -i la môme chose de différentes manières , plaçant à des points de vue différents, et par exempl on peut appeler le môme chemin une montée, on le regarde d'en bas, et une descente, si on 1 regarde d'en haut : de mémo on peut appeler le mêmes temps, temps de maladie, si on regarde au progrès du mal, et temps de traitement, si on re| à l'emploi des moyens curalifs ; mais il reste tou jours que ces deux sortes de temps n'en font qu'une et que qui connaît les premiers connaît les seconds et par conséquent les remèdes à appliquer.
Mais celle confusion des méthodiques est une in contestable erreur.
En effet, si les deux sortes de temps étaient iden tiques, il s'ensuivrait qu'à chaque temps de maladi correspondrait un temps de traitement. Mais point du tout. Cette conséquence forcée n'est pas vraie , faits de chaque jour lui infligent un démenti forme! Une maladie est-elle à son summum, on laisse ; malade en repos : voilà un temps de maladie sai temps de traitement. Un homme en santé crainl-i quelque indisposition , on le purge, ou bien on : saigne : voilà un temps de traitement sans temps t maladie. Souvent dans un seul temps de maladie i y a plusieurs remèdes également opportuns, dire plusieurs temps de traitement; souvent dan plusieurs temps de maladie un seul et même remèd est également applicable, et par conséquent il n'y qu'un seul temps de traitement. Où est la coïiic deiice si hautement proclamée ?
Autre considération. On peut, après avoir déter miné les temps généraux de la maladie, détermine
dans ces temps généraux des temps particuliers , et les mômes que les premiers. Chaque crise en effet a ses degrés et son progrès comme la maladie entière. Cette détermination est possible, parce qu'on a un critère applicable aux crises de la maladie comme à la maladie elle-même, à savoir le processus de la cause morbide, dont l'action commence, grandit, arrive au paroxisme, pour décroître enûn. Or les temps de traitement ne présentent rien de semblable.
Là on ne peut pas déterminer des temps particuliers dans les temps généraux. Le critère nécessaire pour cette détermination manque. En effet, on ne peut pas recourir au processus de la cause comme pour les iemps de la maladie. Quant aux temps généraux du traitement, on les déduit bien de la présence des circonstances qui exigent l'emploi de tel ou tel remède, et de l'absence des circonstances qui pourraient l'empêcher, ce qui est bien une sorte de critère ; mais les temps particuliers, on les déduit de mille accidents infiniment variables, et par conséquent impossibles à déterminer d'avance. Et par cette raison, comme par la précédente., il est prouvé que les temps de la maladie et ceux du traitement ne vont pas de pair ; et les méthodiques, battus sur tant de points, le sont encore sur celui-là.
Les temps de la maladie n'indiquent donc pas le traitement : autrement, il faudrait toujours employer le même remède au début, le même à l'augment, etc., ce qui est contraire à la pratique comme au bon sens. C'est bien plutôt l'état des forces du malade qui indique. Cela paraît assez pour le régime alimentaire. Pourquoi Hippocrate recommande-t-il une diète sévère au summum des maladies? Parce que
LOGIQUE 1)Ë (i.UlEN.
alors les forces du malade sont épuisées. Il calcule par le temps l'état des forces, cl par celui-ci la quai: lilé des alimenta à donner. Pourquoi veut-il qu'o nourrisse modérément les convalescents? Parce que les forces ne leur sont pas encore revenues. Ces toujours le môme procédé; le temps indique l'état des forces, lequel indique le régime.
Enfin, ce qui achève défaire toucher du doigt la vanité du méthodisme prétendant déterminer le traitement par la considération des temps de la maladie, c'est que ces temps peuvent tons faire défaut iour à tour. Dans telle maladie, il n'y a ni début ni animent ; des le premier moment, elle est au summum, par exemple l'apoplexie. Telle autre maladie, guérie pendant l'augment, n'a ni summum ni déclin. Ce sont là des faits, sur lesquels les méthodiques n'ont, pas compté, et qui les condamnent (t).
Donc le méthodisme est dûment convaincu d'erreur et d'inanité. Il n'est qu'un tissu de propositions fausses, de thèses insoutenables, puisqu'il faut observer tous les phénomènes morbides, et non pas un petit nombre de phénomènes privilégiés à l'exception de tous les autres; puisque ces phénomènes privilégiés, les affections, n'indiquent pas; puisque les communautés apparentes ne sont ni apparentes ni indicatives; puisque les communautés secondaires n'ont pas plus de valeur que les principales, ni les temps que tout le reste.
La vraie méthode médicale n'est donc pas plus le méthodisme que l'empirisme proprement dit ; d'où il parait résulter qu'elle est le dogmatisme.
(t) Ue la meitl. secte, de xxvn à xlviï.
III, — La méthode des dogmatiques découle nécessairement de l'objet et de la nature de la médecine bien comprise.
La médecine est une science, si Ton veut, mais une science pratique, c'est-à-dire un art (1).
Il est différents arts. Les uns ont pour fin la contemplation d'une chose, exemple l'arithmétique; les autres produisent des actions, mais sans laisser de résultat qui persiste après qu'ils ont cessé d'agir, exemple la danse ; d'autres laissent un résultai, une œuvre subsistante, exemple l'architecture ; et d'autres enfin, sans rien produire , s'efforcent d'acquérir quelque chose, exemple la pêche (2).
Or, que se propose la médecine ? De rétablir dans leur état naturel les individus dont le corps est atteint d'une affection contre nature. La médecine est donc un art producteur.
Mais les arts producteurs sont de deux sortes. Les uns produisent un objet nouveau, comme l'art de tisser; les autres réparent un objet préexistant, comme l'art de raccommoder les chaussures. La médecine est un art producteur qui répare (3).
Elle est l'art de produire la santé, en la réparant ; son objet est la santé, et son but de la rétablir quand elle est altérée (4).
Comme tout art, la médecine se compose d'un
(4) De la constitution de l'art médical, i, il. — Introduction ou du médecin, v.
(2) Ibid%— Autres classifications des arts, De la meill. secte , V ; Introduction ou du médecin, v.
(3) De la constitue, de l'art médical, il, ni.
(4) lbid. — De la meill, secte, i. — Autres définitions, Introd* ou du médecin*
ensemble de théorèmes, c'est-à-dire de maximes applicables à une multitude de cas particuliers (1).
Ces théorèmes, pour être de véritables théorèmes, dignes de ce nom, doivent être vrais , utiles et conséquents.
Vrais.— C'est-à-dire conformes au témoignage des sens, ou à l'observation , ou à l'évidence , ou aux vérités précédemment démontrées , suivant leur nature et leur objet.
Utiles. — C'est-à-dire intelligibles, car à qui serviraient-ils, si l'on ne pouvait les comprendre; audessus de la portée du vulgaire, car que nous apprendraient-ils , s'ils étaient universellement connus ; allant au but de l'art, car à quoi seraient-ils bons , s'ils ne Tétaient à restaurer la santé?
Conséquents. — C'est-à-dire tels que les deux termes dont ils se composent, comme toute vérité, soient liés par un rapport naturel et nécessaire : de sorte que l'un manquant, l'autre manque aussi, l'un paraissant, l'autre paraît aussi. On comprend sans peine que, sans ce lien, qui fait leur invariabilité, les théorèmes médicaux ne pourraient gouverner la pratique médicale (2).
Vérité, utilité, conséquence, tels sont les caractères dont doivent être marqués les théorèmes dont se compose la médecine.
Or, par quels procédés peut-on, doit-on arriver à des théorèmes ainsi caractérisés ?
Comme les théorèmes sont le terme de la médecine,
(1) Voir des exemples de théorèmes médicaux, De la meill. secte > iv.
(2) De la meill. secte, vu.
les phénomènes en sont le point de départ; non que les phénomènes fassent eux-mêmes partie de l'art. Ils sont particuliers, fugitifs, variables. Mais ils conduisent au général, à ce qui demeure, à ce qui ne change pas, aux théorèmes. Ils sont le principe de Tinvention des théorèmes, et la condition de l'art. Il faut donc d'abord observer les phénomènes. Làdessus, point de désaccord.
Mais il y a différentes manières d'observer les phénomènes. Il y a la manière des empiriques, il y a la manière des méthodiques, lesquelles, bien que différentes, sont également défectueuses.
Les empiriques observent, ou doivent observer tous les phénomènes sans distinction ; car par quoi et à quel titre distingueraient-ils ceux qu'il importe de considérer, ceux qu'il convient de négliger? — Les méthodiques, par un excès contraire, circonscrivent l'observation dans la sphère très-étroite des phénomènes qui concernent les affections, ou même les affections générales à la fois et évidentes, qu'ils appellent communautés apparentes (1). Or, l'observation dogmatique, c'est-à-dire vraiment scientifique, n'est ni si étendue ni si restreinte.
D'une part, elle ne se borne pas aux phénomènes relatifs aux communautés apparentes; car, ainsi qu'il a été établi, ou ces phénomènes n'indiquent pas, ou ils indiquent mal, ou ils indiquent insuffisamment. D'autre part, elle n'embrasse pas tous les phénomènes indistinctement; car dans la multitude des phénomènes qu'on peut constater au lit d'un malade, s'il en est de significatifs, qui font la lumière, il en est
(1) Dq la meill. secte, ix, xxxm et suiv.
d'insignifiants, qui ne font rien. L'observation vraiment médicale choisit donc entre les phénomènes, et, en choisissant, détermine et mesure le champ où elle doit s'exercer. Elle se place au point de vue de la cause, et se fait rationnelle ou, plus clairement, raisonnée. Elle considère que les phénomènes expressifs, les vrais symptômes, sont ceux qui se rapportent à la cause (1), aux lieux (2) affectés et aux forces du malade. Et elle s'attache à ceux-là, à tous ceux-là, à ceux-là seulement, sûre de déterminer ainsi, un jour ou l'autre, par la cause, la nature du traitement, par l'organe, le mode d'application, et par les forces, la mesure (3).
Le dogmatisme ne repousse pas plus l'observation du passé, c'est-à-dire l'histoire, que l'observation du présent ; mais à la condition de la vivifier également par la considération de la cause et des choses cachées. Ce qu'il demande à l'histoire, et ce qu'il en accepte, ce ne sont pas les simples données de l'expérience, qu'il faudrait vérifier en refaisant le travail des premiers observateurs (ce qui la rendrait inutile), mais bien les résultats fournis par l'étude de la cause et par le raisonnement, lesquels, relevant de la logique, s!imposent d'autorité à l'esprit (4).
Le dogmatisme ne s'interdit pas davantage le passage du semblable au semblable ; mais il l'entend et le pratique à sa manière, qui n'est pas celle de l'empirisme; et pour mieux marquer cette différence, il. se plaît à l'appeler Yanalogisme. Tandis que l'em-
(1) C'est-à-dire la cause efficiente.
(2) C'est-à-dire les organes.
(3) De la meill. secte, xn, xix.
(4) Ibid.,xiY9 xv.
pirisme considère les phénomènes, les symptômes et leur concours en bloc, le dogmatisme distingue, mettant d'un côté les symptômes' utiles (ceux qui concernent la cause proprement dite, les lieux affectés, les forces du sujet) f et de l'autre , les indifférents (ceux qui se rapportent à la personne ou à la famille du malade, aux accidents qui l'entourent ). Or, cela est de fort grave conséquence , car cela autorise les dogmatiques à appliquer le même traitement, le concours des symptômes changeant, si ce sont les symptômes indifférents qui font le changement ; et ce n'est pas tout. La distinction, parmi les symptômes utiles, de ceux qui se rapportent à la cause, ou à l'organe affecté, ou aux forces du malade, n'est pas moins féconde. Elle permet aux dogmatiques de varier heureusement telle ou telle partie du traitement général. Ainsi, les symptômes relatifs à la cause restent-ils les mêmes, les autres se modifiant, ils appliquent le même traitement f mais d'une autre manière et dans une autre mesure. Les symptômes relatifs à la cause changent-ils, au contraire, les autres restant les mêmes , ils appliquent un autre traitement, mais selon la même mesure et le même mode. Les empiriques, qui n'ont égard aux symptômes qu'en tant que phénomènes, entre lesquels ils n'ont pas lieu de distinguer, ne peuvent rien faire de tout cela, ou s'ils le font, c'est par dérogation à la méthode qu'ils préconisent. Telle est la supériorité de l'analogisme sur le passage du semblable au semblable usité chez les partisans exclusifs de l'expérience (i).
(i) De la meill. secte, xvni, xix, xx.
160 LOGIQUE DE GÀLIEN.
Mais l'observation raisonnée, même avec le supplément de l'histoire raisonnée et du passage raisonné du semblable au semblable, ne suffît pas à constituer l'art médical.
Il faut encore, il faut surtout le raisonnement qui interprète l'indication. — Non l'indication des méthodiques. Les méthodiques font résider l'indication dans les affections générales ou communautés, mais c'est là une indication chimérique , mensongère. Les affections n'indiquent que la nécessité de les éloigner', quant au remède, il est indiqué par la cause, ou par les causes de l'affection, et par rien autre (1).
L'indication vraie, celle qu'emploie le dogmatisme, c'est donc l'indication par la cause, et en général par les choses cachées. C'est aussi l'indication par la nature des médicaments, leurs propriétés et leurs vertus (2).
La cause, et en général les choses cachées. — La cause, c'est-à-dire le principe morbiflque, tel qu'un virus, ou l'action morbifique, telle que la pléthore ; ce qui apporte enfin le trouble dans les fonctions de la vie. Les choses cachées, c'est-à-dire, outre la cause dont il vient d'être parlé , les lieux , et en général l'organisation, laquelle ne peut être connue que par la dissection et Tanatomie ; le tempérament, l'âge, le régime et les habitudes, lesquels ne peuvent être connus que par une enquête ; les influences extérieures, celles des eaux, des airs, des lieux, des saisons, lesquelles ne peuvent être connues que par la réflexion et l'étude. On conçoit, en effet, que tout cela
(1> Delà meilL secte. % xxiu et suivant. (3) Des sec t. aux ètiuL, ni.
concourt, avec la cause proprement dite , à la production de la maladie, et en diversifie la nature et les caractères à l'infini.
Les médicaments, leurs propriétés et leurs vertus. — Les médicaments, en effet, sont de nature différente, ont des propriétés et des vertus différentes. C'est à la fois une nécessité des choses, puisque aucune ne ressemble à une autre dans le monde, et une condition de l'art médical , puisque la variété des remèdes doit correspondre à la variété des maladies.
Or, quand tout cela est connu , l'œuvre du raisonnement est aussi simple que rigoureuse. De la cause, il déduit le remède , qui est de la supprimer. Des diversités de tempérament, d'habitudes, d'âge, de saison, de climat, etc., etc., il déduit l'opportunité, l'intensité, etc., du remède. Et quant à la nature même du remède , il la déduit des propriétés, des vertus des médicaments, d'après le principe que la cause d'une maladie ne peut être naturellement et efficacement combattue que par son contraire (1).
Après cette restitution laborieuse et malheureusement écourtée , le lecteur a , je crois , de la logique générale et de la logique médicale de Galien, une idée aussi juste et aussi complète que possible dans l'état des documents. Et cette idée est tout à l'honneur de Galien-philosophe. Car d'abord, on le voit, la méthode qu'il enseigne , il la pratique parfaitement. On ne saurait mieux raisonner, ni plus géométriquement , c'est-à-dire rigoureusement , qu'il ne le fait dans cette longue et savante discussion des méthodes
(1) Traités précédemment cités, passim.
empirique et méthodique, étudiées en elles et dans leur opposition à la méthode dogmatique, Les arguments se suivent, s'enchaînent, se fortifient, solides comme les faits sur lesquels ils se fondent , vrais et incontestables jusque dans la plus extrême subtilité, sauf une seule exception, signalée en note, C'est là un premier mérite. —Ensuite, générale ou spécialement médicale, la logique de Galien est parfaitement conséquente. La méthode dogmatique n'est, en effet, ni plus ni moins que la méthode de démonstration géométrique appliquée à la médecine, puisqu'elle consiste a déduire de la connaissance de la cause , des lieux affectés et des médicaments la nature du remède, son opportunité et son intensité. Second mérite; — enfin , à nous renfermer dans la sphère de la médecine. Galien n'a-t-il pas évidem ment raison contre ses adversaires , et la méthode qu'il défend, qu'il devait exposer avec tous les détails qu'elle comporte dans les traités qui nous manquent, n'est-elle pas évidemment la vraie méthode médicale? Troisième mérite, plus signalé que les autres.
Ce n'est pas que la méthode dogmatique ait tivement triomphé en médecine. Los deux autres n'ont jamais cessé d'avoir leurs partisans, et aujourd'hui même elles sont loin d'être universellement répudiées.
Cela est vrai même de la méthode des méthodiques. Elle n'est pas plus morte que l'épicurisme son père, bien qu'elle ait cessé de s'y rapporter étroitement. On peut lire dans nos histoires de la médecine la liste des méthodiques modernes , l commencer par F. Hoffmann, et à finir par Brous-
sais, en supposant que Broussais n'ait pas laissé de postérité (1).— Mais qu'elle persiste ou non, on peut affirmer que cette méthode est condamnée par son essence même , qui est d'expliquer l'infinie variété des maladies , dans une organisation infiniment variée elle-même, par une seule aiTection et ses excès ou ses défauts. Celte simplicité extrême, née de l'esprit systématique , favorisée par les circonstances extérieures, dont il ne faut cependant pas exagérer l'influence, est contraire à la nature des choses en général , à l'organisation humaine en parliculier, où les liquides et les fluides ont leur rôle, aussi bien que les solides, sans compter l'essentielle différence des organes et des appareils.
Cela est vrai à plus forte raison de la méthode des empiriques. Celle-là a toujours eu ses croyants et ses pratiquant. Antérieure au dogmatisme, parce qu'il est plus facile de s'arrêter aux faits que de remonter aux causes, elle est encore florissante à. l'heure actuelle. Sans parler des praticiens qui, particulièrement préoccupés de la clientèle , donnent tôle baissée dans l'empirisme, parce qu'il est plus à leur portée, il y a les maîtres qui le préconisent avec conviction el le défendent avec ardeur, raisonnant et argumentant non sans habileté ni sans vraisemblance. Si nous voulions citer des noms propres parmi les contemporains, nous n'aurions que l'embarras du choix (2). — Mais , quoi qu'on puisse dire,
(1) Les intenriMiaires sont Cullcii ,Tomn lysini.Nnsori et Brown.
(2) Nous citerions le groupe de médecins réunis en Société médicale d'observation ; le savant auteur d'une histoire moderne de la médecine, le D* Iienouard, qui a consacré à l'apologie de l'empirisme des Lettres philosophiques et historiques sur la mé-
et quoi qu'on puisse faire, il est resté avéré que, si l'empirisme est en possession de découvrir des remèdes, même des remèdes infaillibles , tels que les spécifiques, s'il fournit un supplément nécessaire dans l'ignorance des causes, et un moyen de vérification non moins nécessaires après l'invention des remèdes , il est condamné par sa nature môme , par ses prétentions même, à ne fonder jamais, dans l'absence de toute explication et de toute lumière, qu'un art aveugle : les clartés supérieures de la science lui sont interdites. Il n'y a de scientiQque que ce qui est expliqué, et d'expliqué que ce qui est rapporté à sa cause, ou à ses causes. D'où il suit que la méthode dogmatique, quelles que soient ses difficultés et ses imperfections, est seule en état de constituer une médecine scientifique ; l'empirisme, au contraire, quelles que soient ses facilités et ses vertus, quelques services qu'il ait rendus et qu'il doive rendre , ne saurait jamais s'élever au-dessus de l'art ni sortir des ténèbres. Ajoutez que l'empirisme, qui doit se borner à constater le rapport constant entre telle maladie et la guérison par tel remède, sans rien déduire ni de la pathologie, ni de la physiologie, qu'il traite de trèshaut, est obligé de faire amende honorable, quand il s'agit du diagnostic, dont la thérapeutique ne peut absolument pas se passer. Pour traiter même empiriquement uue maladie, il faut la conuaitre, et com-
dtcine au .VXV* $ic;U. plusieurs fois rééditées (voir en particulier les Lettres II. g 4 et r>, et IV tout entière) etc. Le mente autour a tu à rAeatlèinfc) de médecine un mémoire sur lo même sujet, mémoire honoré des suffrages de ta docte blêe, en dépit des eûVrts oooUmires du If BouUUud.
ment la connaître, comment la diagnostiquer, si Ton ne sait rien ni de l'organisme , ni des modifications anormales auxquelles il est sujet? Il faut donc bon gré mal gré frapper à la porte de la physiologie et de la pathologie et se renseigner auprès de ces sciences maîtresses. Et ainsi faisant , on renouvelle si bien l'empirisme qu'on est dans la nécessité de lui donner un nom nouveau , pour le distinguer de l'ancien : on l'appelle V empirisme raisonné, ou X empiri-méihodisme (1), ou de quelque autre nom analogue.
Il reste donc que le dogmatisme est la vraie méthode médicale, parce qu'elle est la seule qui puisse produire une science médicale, ou faire de la médecine une science digne de ce nom. Il reste donc qu'il faut procéder de la physiologie à la pathologie, et de celle-ci à la thérapeutique, la cause des maladies ne pouvant être découverte que par l'étude comparée des organes et des fonctions à l'état sain et à l'état morbide, et le remède ne pouvant être déterminé en pleine lumière et en pleine utilité que par la connaissance de la cause. Je dis en pleine lumière et en pleine utilité. Pour la lumière, c'est évident, puisque alors seulement on se rend compte du point de départ, du chemin suivi et du terme atteint. Lorsqu'on n'avait pas constaté l'existence de Yacare , on guérissait la gale cependant par l'application de telle ou telle pommade; mais on ne savait ce qu'on faisait, car on ne savait ni quel ennemi on avait à combattre, ni comment l'onguent employé contre
(1) Et qui procède ainsi? le grand pourfendeur du dogmatisme, le Dr Renouard (Lett. phil. et hist. passim; voir surtout, p. 180).
106 LOGIQUE DE GALIËN,
lui agissait. Aujourd'hui, tout est clair dans le traitement de la gale, car on sait qu'on a affaire à un certain insecte, et qu'une certaine drogue, administrée d'une certaine manière, lui donnant la mort, met nécessairement fin à la maladie. — L'utilité supérieure du traitement déduit de la pathologie et de la physiologie , c'est-à-dire de la connaissance de la cause , moins évidente au premier abord , n'est pas moins incontestable, si l'on prend la peine d'y réfléchir. On guérissait autrefois la gale, ai-je dit : oui, mais lentement, laborieusement, et pas toujours; à l'heure qu'il est, on la guérit sûrement et pour ainsi dire instantanément. Les empiriques contemporains, le Dr Renouard en tête, parlent avec enthousiasme des spécifiques, et l'on voit de reste que, dans leur opinion, une médecine qui aurait un spécifique à opposer à chaque maladie serait l'idéal médical réalisé. C'est une illusion; car, outre que celte médecine là s'exercerait un bandeau sur les yeux, les résultais qu'elle atteindrait laisseraient toujours à désirer. J'admire comme un autre la vertu du quinquina , le spécifique des spécifiques; mais le traitement de la fièvre par le quinquina a cependant ses hésitations et ses vicissitudes fâcheuses ; et l'on conçoit fort bien que le jour où la cause de la fièvre serait connue, on en pourrait déduire un mode de guérison sans tâtonnements comme sans incertitudes. En médecine , comme en toutes choses, il n'est que la science; et comme la méthode dogmatique seule mène à la science , elle est la vraie méthode médicale, dont le triomphe définitif est assuré.
C'est, en somme, et nonobstant les exceptions dont
il a été parlé, la méthode dominante aujourd'hui, et qui paraît devoir dominer de plus en plus. Les sommités médicales, a l'Académie, à la Faculté et dans le monde, sont pour elle. Et il était pour elle, ce grand et noble esprit, ce génie de l'expérimentation sur le vif, ce créateur inspiré de tant de belles et originales théories, ce puissant rénovateur de la médecine, Claude Bernard, s'il faut le nommer; car il ne faudrait pas que l'expression de Médecine expérimentale, adoptée par lui, induisit en erreur. La médecine expérimentale est à cent lieues delà médecine empirique, ou plutôt elle est à l'autre pôle. La médecine expérimentale, c'est proprement la médecine dogmatique ; elle l'ait le môme cas qu'elle du raisonnement et de la cause ; son originalité, comme sa supériorité, c'est de donner pour point de départ et pour condition à la recherche de la cause par le raisonnement, non la simple observation, mais l'expérimentation pathologique et physiologique. Le lecteur pourra s'en convaincre, et se charmer tout ensemble, en relisant, dans Y Introduction à l'étude de la médecine expérimentale, les trois pages qui lui servent de préface, et singulièrement le quatrième et dernier chapitre, paragraphes 2 et 3.
Galien s'est donc rangé à la vérité en prenant fait et cause pour la méthode dogmatique. Il faut lui en faire honneur, at regretter davantage que son couvre nous soil parvenue si incomplète. On ne pourrait lui faire qu'un reproche, c'est d'avoir abondé dans son sens plus que de raison. C'était bien d'avoir vu que, hors du dogmatisme, il n'y a pas de science médicale a proprement dire; mais il ne fallait pas pour cela bannir absolument l'empirisme. La médecine dogma*
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tique, après tant de siècles, lant de médecins illustres, est encore bien peu avancée. Elle a fait la lumière sur quelques poinls seulement; le reste, c'est-à-dire la grande majorité des maladies, demeure dans la nuit. Que l'aire cependant? Laisser les malades à leur sort ? L'humanité le défend. Dogmatiser à tort et à travers? Le bon sens l'interdit. Il ne resle qu'un parti : emprunter à l'empirisme ses receltes, du moins celles qui réussissentordinairement. L'empirisme doit être accepté à titre provisoire par le dogmatisme, tant que le dogmatisme n'aura pas découvert toutes les causes, et arraché à la pathologie et à la physiologie expérimentales tous leurs secrets. 11 constitue ainsi une médecine provisoire, dont le sort est de perdre tout le terrain que gagne le dogmatisme, et de disparaître le jour où celui-ci n'aurait plus rien à chercher, rien à trouver. C'est dire qu'il aura longtemps encore, et peut-être éternellement, une raison d'êlre. — Il faut ajouter que l'expérience, sinon l'empirisme lui-même, est encore nécessaire au dogmalisme comme moyen de contrôle. La cause de la maladie connue, le remède déduit, il reste à s'assurer que la cause est bien connue, et le remède bien déduit, en s'assurant de l'efficacité de ce dernier. Cette confirmation par l'expérience est absolument nécessaire, et la science médicale ne doit enregistrer parmi ses théorèmes que les découvertes confirmées. Galien ne paraît avoir compris ni le rôle de l'expérience, après la découverte, ni celui de l'empirisme avant. Comblez celte lacune, restituez les parties perdues de sa théorie, changez les termes vieillis, et la méthode de Galien, considérée dans son fond et dans son originalité, sera encore la méthode
de la raédecinQ. contemporaine. Et si de vaillants jeunes hommes, formés à l'école de Claude Bernard, ou inspirés de ses livres, la pratiquent avec constance, soit au lit des malades dans nos vastes hôpitaux, soit h la table de dissection ou de vivisection dans nos merveilleux laboratoires, on pourra espérer de voir la médecine sortir définitivement des limbes de l'empirisme, et prendre place au soleil de la vérité, parmi les sciences, à côté de la physique et de la chimie, ses sœurs.