‹ La philosophie des médecins grecsChapitre 63 sur 83 · XXXVI, XXXVII, XXXV1II,XIJ, XLYI, LI · texte numérisé non relu

XXXVI, XXXVII, XXXV1II,XIJ, XLYI, LI

Mais avant de demander à Galien ce qu'il pense de la gymnastique, examinons rapidement ce qu'en ont pensé les médecins et les philosophes grecs qui l'ont précédé dans cette voie.

Quand on cherche la gymnastique grecque dans les écrits des philosophes et des médecins , on ne tarde pas d'éprouver une surprise : au lieu d'une gymnastique., on en trouve deux. Les grecs avaient,' en effet, une gymnastique générale, qui se confondait à peu près avec l'hygiène, et une gymnastique particulière, qu'ils appelaient quelquefois Y athlétique , et qui n'était ni plus ni moins que l'art d'exercer les jeunes gens à la lutte (1). Or, ces deux gymnastiques trèsdifférentes, ils les jugeaient très-différemment.

De la gymnastique générale , c'est-à-dire de l'hygiène qu'on pourrait appeler active , ils pensaient beaucoup de bien; de la gymnastique particulière, c'est-à-dire de l'athlétique, ils pensaient d'abord assez de mal, et plus tard beaucoup de mal.

C'est ce qui paraît déjà très-nettement dans Hippocrate. Quand il parle de la gymnastique générale et de l'hygiène, il est tout éloge. Après avoir montré que le corps réclame deux choses : la nourriture pour alimenter la vie , le travail ou l'exercice pour la développer (2), il entre complaisamment dans les plus intéressants détails sur les différentes sortes d'exercices, et détermine l'utilité particulière de chacun. Il distingue des exercices spontanés, qui se font d'eux-mêmes, par exemple ceux de la vue, de l'ouïe, de la voix ; et des exercices volontaires, que nous

(1) Voir ei-aprùs llippoerate, Galien, et même Platon. (2j Du, régime, I.

pratiquons avec réflexion et préméditation, el qui sont très -nombreux et divers. Les principaux sont la promenade, la course, l'équitatîon , les sauts et les bonds, le jeu de la balle suspendue (1), les frottements dans le sable (2), les onclions d'huile. Rien de plus salutaire que ces pratiques : elles entretiennent la santé générale, l'élasticité des membres et le régulier fonctionnement des organes (3). Mais lorsque, au contraire, Hippocrate parle de la gymnastique parti eut 1ère et de l'athlétique , ce n'est plus qu'en passant, comme d'une chose de peu d'importance (4); et s'il y insiste une fois, c'est pour en blâmer les effets : elle produit, selon lui, une constitution spéciale, qu'il appelle la constitution athlétique, et qu'il déclare détestable. C'est même la pire des constitutions; elle consiste en un embonpoint croissant et bientôt excessif, elle met sur la pente de toutes les maladies (5). Cette gymnastique-là est donc aussi funeste que l'autre est profitable.

Les idées de Platon sur la gymnastique ne sont pas différentes , malgré l'apparence conlraire. Sans doute, il fait consister l'éducation du corps dans la gymnastique, comme il fait consister celle de l'âme dans la musique; mais, de même que la musique doul il s'agit ici n'est pas la musique proprement

(1) Quel est ce jeu de la halle suspendue; Hippocrate ne l'ex plique pas clairement, lise berne â dire qu'on fait balancer Fortement la Italie, pour Carreler ensuite avec les mains. Cette balle t'tait sans doute suspendue â une courroie.

(3> Il parait que les anciens se roulaient dans le sable-

(3) Du régime, II et III.

(i) Dans le traité Ou régime, il la nomme trois fois, sa arrêter jamais.

O) Aphorisme$,3.

LA CULTURE PHYSIQPE. 175

dite, la gymnastique n'est pas non plus la gymnastique proprement dite. La culture du corps , dit-il, est double : Tune regarde à la maladie, c'est la médecine ; l'autre regarde à la santé, c'est la gymnastique. La gymnastique est l'art de mettre et de maintenir le corps dans le meilleur état possible (1). On le voit, la gymnastique recommandée par Platon, c'est encore l'hygiène. Et il y paraît aux préceptes qu'il donne, dans La République, à ses futurs guerriers, lesquels doivent être sobres comme les héros d'Homère, afin d'être sains et forts comme eux. Quant à l'autre gymnastique , celle qui fait les athlètes , il n'en parle que pour mieux faire ressortir les caractères de la vraie gymnastique par son opposition à la fausse. Le régime des athlètes ordinaires est détestable : il accorde trop au sommeil et fait dépendre la santé des moindres accidents. Tout autre doit être celui des athlètes guerriers, lesquels doivent être, comme les chiens, toujours alertes, tout voir et tout entendre, changer souvent de nourriture et de boisson, souffrir le froid et le chaud, et par conséquent avoir le corps à l'épreuve de toutes les fatigues. Quelques lignes après celles-ci, Platon exige que les jeunes gens fassent servir les exercices corporels non-seulement à maintenir leur santé, mais à augmenter leur force morale , à la différence des athlètes, qui ne visent qu'à devenir plus robustes (2). Même la gymnastique vraie, c'est-à-dire la générale, l'hygiénique, doit être cultivée dans une juste mesure, selon Platon ; en devenant excessive, elle

(t) Gorgias, édit. Charpentier, t. V, p. 170. (8) La République, t. Vil, p. 171, 181»

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deviendrait fâcheuse. Gomme celui qui donnerait trop h la musique tomberait, dans la mollesse, celui qui donnerait trop à la gymnastique tomberait dans la brutalité et la grossièreté. Dédaigneux des lettres et des muscs qu'il ne connaîtrait pas, plus fier de ses muscles exercés que de ses facultés négligées, il ne demanderait rien h la persuasion; pareil à une bête féroce, il emploierait en toute occasion la force et la violence. En se livrant à la gymnastique même bien entendue, c'est moins au corps et à son développement qu'il faut penser qu'au perfectionnement de l'Ame, dont il doit toujours rester l'instrument et le ministre (1).

Les vues d'Aristole sur le même sujet ont une singulière analogie avec celles de son maître. Ailleurs il le combat, ici il en est l'écho fidèle. Il- suffit de le lire pour n'en pouvoir douter.

Aristote, après avoir dit que l'éducation embrasse ordinairement quatre parties distinctes, savoir : la grammaire, la gymnastique, la musique et le dessin, après avoir indiqué en passant que l'objet delà gymnastique est de donner la santé et la vigueur (2), se livre sur celle-ci aux considérations suivantes :

« On a démontré, dit-il, qu'on doit songera former les habitudes avant la raison, le corps avant l'esprit : il suit de là qu'il faut accoutumer les enfants aux exercices corporels et à la gymnastique, celle-ci pour assurer au corps une bonne constitution, ceux-là pour lui procurer de l'adresse. Dans les gouvernements qui paraissent s'occuper tout particulièrement

Vi: La Ràpubl., ibid.. p. 181, 183.

<£) La Politique, V, n.

de l'éducation de la jeunesse, on cherche le plus souvent à former des athlètes, et Ton nuit également h la grâce et à la croissance du corps. Les Spartiates, en évitant cette faute, en commettent une autre : à forée d'endurcir les enfants, ils les rendent féroces, sous prétexte de les rendre courageux ; mais, je le répète, l'éducation ne doit point s'attacher exclusivement à un seul objet, et à celui-là moins qu'à tout autre. Si l'on ne songe qu'à développer le courage, on n'atteint même pas ce but. Le courage, dans les animaux, non plus que dans les hommes, n'appartient pas aux plus sauvages; il appartient, au contraire, à ceux qui réunissent la douceur et la magnanimité du lion...

« Il faut donc mettre au premier rang le courage et non la férocité. Braver noblement le danger n'est le partage ni d'un loup ni d'une bote fauve ; c'est le partage exclusif de l'homme courageux. En donnant trop d'importance à cette partie toute secondaire de l'éducation, et en négligeant les objets indispensables, vous ne faites de vos enfants que de véritables manœuvres ; vous n'avez voulu les rendre bons qu'à une seule occupation dans la société, et ils restent même dans cette spécialité inférieurs à bien d'autres, comme la raison le dit assez...

« On doit donc nous accorder et l'emploi nécessaire de la gymnastique, et les limites que nous lui posons (1). »

On voit qu'Aristote, en vrai platonicien, distingue la gymnastique hygiénique, dont V objet est de procurer la santé et la vigueur, et la gymnastique athlé-

(1) La Polit. ,ibid.f ni. Traduct. B. Saint-Iïilaire, t. II, p.155-159.

tique, qui nuit également à la grâce et à la croissance du corps ; et la vraie gymnastique, la gymnastique générale même, il entend qu'on lui fasse sa part, sans quoi, au lieu déformer des hommes courageux, elle en formerait de féroces.

Voilà comment la médecine et la philosophie grecques concevaient la gymnastique aux plus beaux jours de l'Antiquité (1). Elles distinguaient une gymnastique d'une application universelle, visant par un régime sévère et des exercices variés à faire des hommes sains et dispos, par conséquent fort peu différente de l'hygiène : celle-là ils l'estimaient à tout son prix ; et une gymnastique d'une application très-rcstreinte, visant par des moyens appropriés à faire des hommes robustes, capables de terrasser un adversaire : celle-là ils la traitaient avec le mépris qu'elle mérite. — Galien n'est pas d'un autre avis. Ce sont précisément les mômes idées, qu'il expose avec plus de développement et de relief. Mais son témoignage a une particulière importance. Héritier à la fois d'Hippocrate, de Platon et d'Aristote, il a de plus sous les yeux le spectacle de la civilisation grecque tout entière, et peut tirer des faits un enseignement qui manquait à ses illustres devanciers. C'est le suprême jugement de la Grèce sur la gymnastique qu'il va nous donner, avec la double autorité de son génie et de l'expérience des siècles écoulés.

(I) Il faut croire que c'était aussi le jugement des Égyptiens. lUodore de Sicile (1. 1, p. 73, édit. Weehel), nous apprend, eu olTet, que les Égyptiens avaient défendu la gymnastique de la palestre. Ils pensaient, dit-il, que des exercices quotidiens de ce genre procuraient aux jeunes gens, non pas la santé, mais une force peu durable, et qui les laissait exposés aux maladies.

Galien fait d'abord l'historique de la question (1). Il nous apprend que le nom de la gymnastique est relativement récent. Au siècle d'Homère, il n'existait pas : la langue ne connaissait ni le mot gymnastique ni le mot gymnaste. Môme chez Platon, ces expressions sont loin d'être fréquentes ; il appelle plus volontiers celui qui enseigne la gymnastique aux jeunes gens Pédotribe que gymnaste. C'est qu'alors les gymnases venaient de naître avec l'art de faire des athlètes. Jusque-là, on ne s'était pas avisé de cette préparation spéciale et de cette belle profession. Les hommes d'autrefois excellaient dans tous les exercices naturels. Robustes par le fait d'une bonne constitution, ils savaient combattre non-seulement à la lutte, mais à la course, au trait, à l'arc, au disque, au chariot; et comme ils savaient combattre, ils savaient labourer, ensemencer, moissonner, tailler les arbres, également aptes à tous les travaux qui intéressent la paix et la guerre. C'est plus tard qu'on distingua ces diverses choses et que parurent des hommes habiles seulement à rivaliser avec un adversaire, et parmi ceux-là des hommes habiles seulement à lutter corps à corps. Ce fut l'âge des athlètes et de la gymnastique. C'est-à-dire qu'à côté de la gymnastique naturelle, encore innommée, se forma cette gymnastique savante, qui serait mieux appelée l'athlétique. Or, ce que vaut cette dernière invention, il est aisé de le deviner. Autant l'ancienne gymnastique est utile, nécessaire môme, autant la nouvelle est

(1) Tout ce qui suit n'est que l'exacte analyse des chapitres xxxui, xxxvi, xxxvn, xxxviit, xli, xlvi, li du traito : Lan de conserver la santé fait-il partie de la médecine?

misérable et funeste. Et Galien rappelle sommairement l'opinion (THippocrale et de Platon , que je viens de faire connaître avec plus de détails. Il ajoute que ce fut également celle de toute la grande tradition médicale chez les Grecs, de Dioclès, de Praxagore, de Philotime, (VÉrasistrate et d'Hérophile, lesquels n'ont jamais voulu voir et approuver dans la gymnastique que l'art qui s'applique au corps entier pour le rendre et le maintenir apte 5. tous les offices qui dépendent de lui (1). — Il est à regretter que Galien, qui n'est pas toujours sobre de paroles, le soit si fort ici, et se borne à de pures affirmations. Il eût été intéressant de pouvoir recueillir dans ses pages quelques propositions émanées de ces médecins fameux, dont rien n'a survécu, que le souvenir de leurs ouvrages, de leur doctrine et de leur génie.

11 y a donc deux gymnastiques fort différentes par lYige comme par la nature. Galien insiste sur cette

(1) Je n'ai rien dit et Galien ne dit rien non plus de Philostrate et de son traité De la gymnastique. Philostrate n'est ni un médecin ni un philosophe, mais un très-médiocre sophiste. Le traité De la gymnastique, dont l'objet est bien moins l'art de fortifier le corps que de façonner des athlètes, n'est qu'une divagation, dont tout l'intérêt est dans la nomenclature des exercices usités aux jeux olympiques et autres jeux, mais où la philosophie et la médecine n'ont rien à recueillir. Il faut toute la partialité d'un éditeur et d'un traducteur pour croire, comme le croit Minoïde Mynas, que Galien avait lu et relu ce traité, et qu'il fut induit par la critique que Philostrate avait faite de la médecine, a critiquer à son tour la gymnastique-. Galion a jugé la gymnastique comme l'avaient jugée avant lui la philosophie et la médecine, ou si son jugement est plus sévère, c'est que la décadence de la gymnastique était plus profonde, comme le reconnaît Philostrate lui-même, texte grec, p. 4, traduction, p. 60.

distinction capitale. L'ancienne, qui est, à vraiment dire, de tous les temps, et que les hommes pratiquent naturellement, il J'appelle la vraie. Elle a ce caractère distinctif, et qui en fait le prix, que son objet est le bien du corps, et son but de le rendre propre à tout. La nouvelle, qui est seulement de ce temps-ci, et qui a fini par perdre toute mesure, il l'appelle la fausse, et plus souvent, comme pour la stigmatiser, la vicieuse. Elle a ce caractère particulier, et qui en marque le défaut essentiel, que son objet est l'accroissement excessif de la force musculaire, et son but de triompher d'un adversaire moins robuste ou moins adroit.

Que cette sorte de gymnastique, que la gymnastique proprement dite soit vicieuse en effet, comment en douter ? Galien ne tarit pas dans rénumération de ses défauts, la déduction de ses fatales conséquences; c'est une veçve médicale et philosophique à faire envie à un poëte. Et d'abord, cette prétendue gymnastique, en lui supposant la valeur qu'elle n'a pas, ne serait toujours qu'une inûniment petite partie de la gymnastique entendue comme elle doit l'être. Celle-ci, en effet, n'est pas moins que l'art de la santé, et elle comprend tous les exercices qui y servent ; mais la gymnastique nouvelle , qu'est-ce donc? L'art de la lutte, c'est-à-dire un exercice unique et toujours le même, et qui, contribuât-il à la santé, y contribuerait bien médiocrement. La vérité est qu'il n'y contribue pas du tout. Cette gymnastique n'est proprement qu'un art de renverser. Sans rien connaître des besoins du corps, sans rien entendre aux choses qui lui sont profitables ou dommageables , elle consiste toute dans les prises

LA CULTURE PHÏSlfJUK.

et surprises , les mouvements variés , appropriés , au moyen desquels on jette bas sou adversaire. Elle ressemblerait fort à l'art de danser, si ce n'est que ce dernier n'a pas la prétention de venir on aide an corps et aux organes; il ne veut être, nomme il n'est, qu'une source de plaisir dans la cadence el la grâce. Au contraire, la gymnastique vicieuse n'est pas moins ambitieuse que vicieuse; elle s'oublie jusqu'à s'insurger contre la vraie gymnastique, pareille à un vil esclave qui voudrait faire la loi à un maître excellent.

Il vient d'être dit que la gymnastique proprement dite est sans regard à la santé : plût aux dieux '. Elle y touche, hélas '. et pour la compromettre gravement. Elle crée invariablement une constitution malsaine et met sur le chemin de la maladie et des infirmité»; Tandis que la santé consiste surtout dans la mesure, cette sorte de gymnastique engendre la surabondance et l'excès , produit trop de chair, et trop solide, augmente la quantité du sang, et l'épaissit. Ce n'est pas seulement, la force qu'elle veut accroître, c'est encore le volume et le poids du corps, afin de pouvoir accabler un adversaire de cette façon aussi. Un athlète qui en écrase un autre en tombant sur lui, c'est encore un bel exploit. Comment un tei art profiteraitil aux fonctions naturelles, ou plutôt comment ne les mettrait-il pas en péril, et !a vie par conséquent? Tandis que, dans les arts vrais, c'est la perfection d'atteindre complètement le but où l'on tend, ici, c'est tout ce qu'il y a de pis; car on vise, comme si elle était naturelle, à une constitution contre nature. Si les biens naturels sont d'autant meilleurs qu'ils font plus de progrès, qu'ils croissent et grandissent,

ceux qui sont contre nature, tout au contraire, sont d'autant plus à redouter qu'ils sont plus considérables. C'est ce qui ne paraît que trop chez les disciples de la gymnastique proprement dite, chez les athlètes. Il en est qui deviennent muets tout à coup. D'autres perdent la sensibilité et le mouvement, ils deviennent stupides, grâce à cette masse indigeste qui les fatigue, les étouffe, éteint la chaleur naturelle et bouche le passage à l'air et à la respiration. Ceux qui sont moins éprouvés, un vaisseau se rompant, vomissent le sang ou le crachent.

Quelle utilité peut-on espérer d'un tel art et de tels hommes? Ainsi constitués, ainsi menacés, ainsi atteints, quels services peuvent rendre les athlètes ? Leur force, est-ce la vraie force ? Leur courage , est-ce le vrai courage ? Hors de l'arène, ils ne sont bons à rien. Ils sont impropres à tous les devoirs de la vie, à tous les offices de l'honnête homme et du citoyen. Galien ne craint pas de se citer en exemple : « Je me suis trouvé moi-môme , à l'épreuve, plus robuste et plus vaillant que maints athlètes qui passaient pour excellents et, dans les luttes, avaient remporté la couronne. A la guerre , aux champs , dans les voyages , dans les affaires civiles, c'étaient les plus incapables des hommes. S'agissait-il de venir en aide à un ami malade, soit au conseil, soit dans la vigilance à épier l'occasion, soit dans les secours à apporter, ils étaient d'une parfaite lâcheté. » Et Galien conclut crûment : « Sous ce rapport, je ne vois pas qu'ils diffèrent du caractère des porcs. »

Or, ici, l'art ne vaut pas mieux que l'artiste. La gymnastique proprement dite est la chose vaine par

excellence. Naviguer, labourer, moissonner, lancer le javelot, courir, sauter, aller à cheval, chasser, combattre les armes à la main, fendre du bois, porter des fardeaux, faire mille autres choses analogues conformément à la nature , voilà ce qui importe à l'homme et à la patrie ; mais lutter avec un adversaire et en triompher, qu'est-ce que cela fait? Quel bien en résulte-t-il ? Où est le profit pour chacun et pour tous? Et l'art qui ne se propose pas d'autre but, n'est-il pas le dernier des arts, ou plutôt n'est-il pas inliniment au-dessous de l'art?

Que penser, après cela, de ceux qui le professent, de ces gymnastes aussi suffisants qu'ignorants, aussi satisfaits d'eux-mêmes qu'ils devraient en ôlre mécontents? Qu'est-ce qu'un gymnaste, après tout? Un athlète de rebut. Quand un athlète lutte en vain, quand, plusieurs fois vaincu, il désespère de vaincre jamais à son tour, alors il fait un coup de maître, il se déclare gymnaste. Ce qu'il n'a pas su pratiquer, du moins avec honneur, il fait profession de l'enseigner aux autres. Et le voilà donnant des leçons, dissertant avec aplomb de la vie et de la santé, des exercices corporels et de tout ce qui s'y rapporte, tranchant sur toutes choses sans sourciller, en homme sûr de son fait. Mais où donc ces gymnastes puisentils cette audace? D'où vient qu'ils décident sans hésiter là où demeurent incertains les hommes versés dans les sciences, fruit de longues études et de profondes méditations? Est-ce pour avoir cessé, depuis deux ou trois jours, do s'appesantir la tête par un sommeil sans fin, et l'estomac par une alimentation sans mesure, qu'ils ont ainsi des lumières sur les choses les plus obscures et les plus difficiles? Dormir

vaut-il mieux que veiller? Et n'est-iLplus vrai le

proverbe qui dit : « Gros ventre n'engendre pas

esprit lin ? » Mais sans doute c'est dans la poussière

qu'ils ont recueilli leur sagesse ; c'est dans la boue

où se vautrent les pourceaux qu'ils ont par hasard

ramassé leur science I

« J'ai vu de près 'un de ces imbéciles, dit Galien. C'était tout dernièrement. Il s'en prenait à Hippocrate lui-même, tout simplement. Il l'accusait de s'être mépris en parlant des frictions, et le Iraitait du haut en bas. Il y avait là des philosophes et des médecins qui vinrent à moi et me prièrent de leur expliquer toute cette question ; et, quand je l'eus fait, il parut que Hippocrate avait parlé là-dessus divinement. Alors, ce gymnaste, qui n'avait eu, en ces matières, d'autre maître que lui-même, s'avançant et mettant tout nu un jeune garçon, nous invita à le frictionner et à l'exercer, ou à nous taire sur l'art des frictions et des exercices. Puis, criant à tue-tète : Quand donc, dit-il, quand donc Hippocrate est-il descendu dans une arène, dans une palestre, lui qui, peut-être, ne savait seulement pas verser l'huile comme il convient? Et il vociférait de plus belle, sans vouloir écouter ce qu'on lui répondait, incapable d'ailleurs d'y rien comprendre. Mais nous qui demeurions calmes, nous nous disions que ce pauvre homme ressemblait à un cuisinier ou à un boulanger qui prétendraient discuter sur les vertus de la tisane et du pain, et s'écrieraient ensuite: Quand donc Hippocrate est-il descendu dans une cuisine ou une boulangerie? Qu'il nous prépare d'abord un gâteau ou un bouillon, s'il veut que nous lui permettions d'avoir une ooinion sur ces choses ! »

LA CULTURE l'UlSlQUE.

Voilà ce que pèse la gymnastique proprement dite dans la balance médicale (le Galion. Le plus grand service qu'on pûl rendre â l'humanité serait de la supprimer absolument. La gymnastique ncralo resterait seule, au grand profit de la sauta du corps, et conséquemment de la santé de l'uni i si fort dépendante de l'autre.

Qu'est-ce que cette gymnastique générais !

La gymnastique générale, nous l'avons vu, consiste surtout dans les exercices naturels, tels que marcher, courir, sauter, chasser, labourer, transporter un fardeau d'un lieu à un autre ; elle consiste aussi, en grande partie, dans les jeux, qui sont des mouvements combinés en vue de développer les organes eu procurant du plaisir.

Les jeux étaient nombreux et divers chez Grecs, qui nous en ont transmis quelques-uns sous des noms différents des nôtres et avec des modifications qui ne les rendent pas méconnaissables. Sans rappeler le jeu de la balle suspendue qu'Hippocrate cite sans l'expliquer suffisamment, ils avaient le jeu du pot, qu'un de leurs poètes décrit ainsi : « Un joueur s'asseoit au milieu du cercle « formé par ses camarades, on l'appelle te pot. Les « autres joueurs tournent autour de lui en le frap- « ■ptin'' et le bousculant. Celui-ci cherche , en se re- « tournant, à atteindre celui qui l'a touché, et qui « s'il est pris, devient pot à son tour. ■ Ils avaient jeu de la marmite, que le même poïHe décrit encore : * Un joueur place sur sa tétc une marmite, <• qu'il lient de la main gauche , et tourne dans un « cercle. Les autres le frappent, en lui demandant : •> qui lient la marmite? Celui qui est dans le cercle

« répond : Moi Midas ; et s'il parvient à toucher du « pied quelqu'un de ceux qui l'ont frappé , il lui fait « prendre sa place. Celui-ci se coiffe à son tour « de la marmite, et tourne à son tour dans le « cercle (1). » Ils avaient le jeu du trochus, espèce de cerceau, non de bois, mais d'airain , et qui, plus pesant, exerçait plus efficacement les muscles. J'en passe, sans pouvoir dire si ce sont des meilleurs , pour arriver à la paume, la longue et la courte, qui paraît avoir tenu une grande place dans les loisirs et dans l'estime des anciens. Or Galien , sans entrer dans le détail de ces jeux , déclare en faire le plus grand cas. Mais il goûte par dessus tout le dernier, la paume, la courte paume, préférable à la longue, je suppose , parce qu'elle est plus à la portée de tous (2) : c'est le jeu par excellence, supérieur à tous les jeux comme à tous les exercices naturels f le sommaire et la quintessence de la vraie et légitime gymnastique.

Telles sont les vertus de la paume, au point de vue du développement harmonique des forces corporelles, que Galien n'a pas cru trop faire que de consacrer à les exposer, j'allais dire à les chanter, tout un traité en cinq chapitres, le traité déjà cité : De V exercice de la courte paume.

Le régime importe fort à la santé et à la bonne constitution ; l'exercice en général n'y importe pas moins : tout le monde a vu cela, et l'a dit ; mais ce

(1) Il paraît que ce jeu est encore usité en Provence. Je connais des personnes qui se souviennent de l'avoir pratiqué dans leur enfance.

(2) Le deux ne diffèrent que par les dimensions du local.

que tout le monde n'a pas vu, et ce qu'il faut dire, c'est que, entre tous les exercices corporels, la paume est l'exercice souverain.

La première qualité d'un exercice vraiment salutaire, c'est d'intéresser l'esprit , et de mêler ainsi le plaisir de l'âme aux mouvements du corps , nonseulement parce que l'homme alors est tout entier en action , mais parce que le plaisir et en général toutes les émotions intellectuelles et morales, dès là qu'elles sont heureuses, ont le meilleur et le plus puissant effet sur l'organisme. Gomme le chagrin engendre la maladie, la joie fait naître la santé, ou si elle existe, la maintient et l'affermit. Lors donc qu'elle accompagne un exercice corporel, elle en centuple le prix. C'est ce qui recommande l'art de poursuivre les lièvres, les cerfs, les sangliers, ou toute autre espèce de chasse : là en effet la marche, l'effort des muscles, la fatigue, tout est modifié, vivifié, tourné à bien par le plaisir de se mouvoir au grand air, à travers prés et bois, par les distractions qu'apportent les accidents du paysage ou les aventures de la route, par l'espoir, par les satisfactions d'amour-propre. Il en résulte un grand bénéfice corporel et une sorte de rénovation. Or la paume ne le cède sous ce rapport ni à la chasse ni à aucune autre des variétés de la gymnastique naturelle. Elle n'occupe pas moins l'esprit que le corps, car il y a là un adversaire dont il faut prévoir les ruses pour les déjouer, à qui il faut ménager des coups inattendus pour le surprendre et le déconcerter. Elle ne laisse pas plus le cœur indifférent que la pensée oisive, car c'est un plaisir de rivaliser de force et d'adresse, et celui qui ne jouit pas de la

victoire définitive a joui du moins de l'espérance de l'obtenir. Il a eu d'ailleurs ses avantages partiels, c'est-àrdire ses petits triomphes, et à défaut du bonheur final, ses éclairs d'orgueil et de joie. Tout cela fait de la paume un jeu du corps et de l'âme, où l'homme trouve, avec l'agrément qui le charme, le bien-être qui le' recrée.

Sous ce rapport, on pourrait dire que le jeu de paume n'est pas sans ressemblance avec l'art du général. Envahir le territoire de l'ennemi à propos et sans qu'il s'en soit douté, agir vigoureusement et habilement, s'emparer des villes, soit de vive force, soit par ruse et temporisation, les défendre contre les retours du vaincu : tout cela, où le corps et l'âme ont chacun leur rôle, constitue l'office du générai. Celui du joueur de paume est-il donc si durèrent? Ce dernier n'a-t-il pas aussi des conquêtes à faire, des positions à défendre, des revers à réparer, ses propres desseins à concevoir et à exécuter, ceux de son adversaire à deviner et à faire échouer? C'est une lutte aussi et comme une guerre pacifique. C'est, par conséquent, une excellente préparation aux devoirs du citoyen. A la palestre, on apprend à devenir lourd, hébété et lâche ; au jeu de paume, on se forme à l'agilité, à l'activité et à la vertu.

Une autre qualité sans laquelle un exercice est nécessairement imparfait, c'est l'universalité et la variété. Par l'universalité, entendez qu'il doit mettre en mouvement, ensemble ou l'une après l'autre, toutes les parties du corps ; et par la variété, qu'il doit les mouvoir de diverses manières. Or, est-il beaucoup de jeux ou d'exercices corporels quelconques qui satisfassent à cette double condition ? La

plupart ne meuvent que certains organes exclusive ment, et d'une certaine façon exclusivement. C'est la tête, c'est la main, c'est le Ihorax, ce sont les jambe; qui sont poussés, tendus, inclinés dans un sens unique. La course, qu'on pourrait croire si salutaire, laisse ainsi beaucoup à désirer. Ce n'est pas un exercice de l'homme , ou même du corps , mais des membres inférieurs seulement. Tandis que ces parties, par un excès d'activité, se fatiguent et s'épuisent, les autres languissent et dépérissent dans la torpeur. La santé s'altère et les forces s'éteignent. Ce n'est pas elle qui fait les victorieux ; la victoire n'est pas aux pieds agiles, mais aux soldais qui demeurent fermes, sans plier, sans céder. Or, cette vertu qui manque aux autres exercices , la paume l'a surabondamment. Elle embrasse le corps entier, aussi bien que l'âme, pour le transporter, le mouvoir ou l'agiter en lous sens et de toutes manières. Le joueur, quand il lance la balle , n'exerce-t-il pas ses bras ; et quand il empêche son adversaire de la recevoir, jambes; et quand il décrit ces mille figures, allant devant lui, à droite, à gauche, tendant ou évitant des pièges, tous ses organes ï II n'est pas jusqu'aux yeux qui n'aient leur part d'action , car le moyen d'atteindre la balle si on n'en suit pas la direction du regard? Et remarquez que toutes les parties ne sont pas nécessairement remuées et exereées à la fois, mais peuvent l'être successivement. Il en résulte celte chose excellente : les divers muscles sont contractés et détendus tour a tour; ils ont leurs intervalles d'action et de repos ; agissant et se reposant alternativement, ils n'ont à redouter ni l'allanguissement de l'inertie , ni l'accablement de la

fatigue. Dites-vous enfin qu'il n'est pas impossible de faire tourner la paume à l'avantage de ceux des membres qui réclameraient plus de soins, en la pratiquant diversement , et vous comprendrez que nul exercice ne peut l'emporter en universalité sur celui-là.

Mais, en même temps, nul n'est plus varié. Car pour lancer ou recevoir la balle de près ou de loin, d'un côté ou d'un autre, il faut bien que les bras se tendent en avant ou en arrière, directement ou obliquement. De même les jambes, de même le thorax , les reins, et le reste. De plus, le joueur passe par tous les degrés d'activité, depuis la plus grande véhémence jusqu'à la plus grande modération. 11 est des exercices qui ont surtout la mesure, d'autres surtout l'impétuosité : la paume a l'une et l'autre et leurs intermédiaires au gré de ceux qui s'y livrent. Qu'ils tendent tous leurs muscles pour envoyer la balle plus loin , qu'ils courent en même temps de toute leur rapidité pour faire face à l'adversaire ou le surprendre, quoi de plus violent? Qu'ils demeurent en place ou n'avancent et ne reculent que posément ; qu'ils lancent la balle sans aucun effort , quoi de plus tranquille? Et comme il dépend d'eux de parcourir toute la gamme de l'extrême mouvement au moindre, quoi de plus divers ? A ce point de vue, comme à tous les autres, la paume est un exercice à souhait.

Elle a encore le rare avantage qu'elle est d'une simplicité parfaite, et qui la rend accessible à tous et à tout moment. Pour les autres exercices , et singulièrement celui de la chasse , que ne faut-il pas ? Un nombreux et dispendieux appareil , de

longs loisirs, ce qui en fait un plaisir d'homme riche. Mais la paume ne demande rien de tout cela. Elle n'a besoin ni de rets, ni d'armes , ni de chiens, ni de chevaux ; le premier espace venu et la première balle venue suffisent. Il n'est pas nécessaire d'y consacrer des jours ou des semaines, d'attendre et de saisir la saison ou le temps favorables : on peut n'y donner qu'un instant, et toutes les heures du jour, toutes les époques de Tannée sont également propices. N'imposant nulle dépense, ne forçant à négliger nulle affaire, c'est le plaisir de tous.

Enfin , dernier mérite , la paume est exempte de tout péril. Tous les autres exercices ont les leurs. L'équitation : votre cheval peut vous précipiter, et plus d'un cavalier y a trouvé la mort. A part ces cas tragiques, un exercice équestre trop prolongé ou trop violent donne lieu h des accidents pathologiques, des blessures dans la région des reins ou du thorax, et, en compromettant certains canaux, une impuissance temporaire ou définitive. La course : qu'elle soit trop rapide ou qu'elle dure trop longtemps , un vaisseau pourra se rompre et la mort s'ensuivre. Il en faut dire autant du saut, du disque et de tous les exercices qui réclament de fortes inflexions du corps. Ne parlons pas des infirmités des athlètes, les rivaux des Prières d'Homère , boiteux, ridés, les yeux louches comme elles. Mais la paume, quel danger nous fait-elle courir? Où sont ses blessés ou ses invalides? Quels accidents, quelles maladies peut-on mettre à sa charge ? Quels organes ont jamais eu h se plaindre d'elle? Le joueur qui sort de là n'est pas seulement intact et sain, il est fortifié et rasséréné, il est renouvelé de la tête aux pieds ; c'est

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comme un autre homme ; et la paume est, de tous les jeux, de tous les exercices, le plus inoffensif comme le plus efficace. C'est l'idéal de la gymnastique naturelle, la seule qui vaille.

On voit par tout ce qui précède que les idées des anciens (je parle des philosophes et des médecins) sur la culture corporelle, et les nôtres (je parle de celles de l'heure présente) , identiques si Ton ne regarde qu'aux mots, sont au contraire fort différentes si l'on regarde aux choses. Les anciens recommandaient la gymnastique et nous recommandons la gymnastique, mais c'est là une ressemblance purement verbale ; car la gymnastique que recommandaient les anciens , c'est la gymnastique naturelle, faite d'exercices naturels et de jeux , et la gymnastique que nous recommandons, c'est une gymnastique tout artificielle, faite de mouvements calculés, combinés et réglés en vue de procurer au corps la souplesse, l'agilité et la force, sans nul égard aux vœux et aux satisfactions de la nature. La gymnastique contemporaine est tout à la fois une étude , même difficile, et un art, même pénible.

C'est donc une étrange méprise que d'en appeler ici aux anciens. Il doit être évident au lecteur, et il est trois fois évident à qui a eu l'honneur de vivre avec eux dans un commerce familier, que leurs philosophes et leurs médecins , qui comptent seuls , ne font cas que des exercices spontanés et des libres jeux. Ils auraient pu demander qu'on retranchât de l'athlétique ce régime particulier, fait de sommeil et de goinfrerie, qui altérait si fort la constitution. Ils auraient pu demander qu'on donnât à l'athlétique un

caractère plus général et plus désintéressé, de manière à en faire non plus un art de renverser un adversaire, mais un art de s'assouplir soi-même et de se fortifier. Mais non ! Cette idée n'est venue ni à Hippocrate, ni à Platon, nia Aristote, ni à Galien, ni, paraît-il, à Dioclès, Praxagore, Philotime, Erasistrate, Hérophile, attestés par Galien. Ils n'ont vu que deux choses : l'art et la nature, et ils ont condamné l'art, recommandé la nature. Ils ont condamné dans l'art ce qu'il a de cherché, d'apprêté, de réglé , d'imposé, d'exclusif, et tôt ou tard d'excessif; ils ont recommandé dans la nature ce qu'elle a d'instinctif , d'inspiré, de libre et d'indépendant, de varié et de diversifié, de mobile et de capricieux au gré de l'humeur et des besoins, et enfin de tempéré et de modéré, parce qu'elle s'exerce dans tous les sens à la fois ou successivement.

De sorte que, si Ton pouvait rappeler à la vie un ancien, Hippocrate ou Galien , Platon ou Aristote, lui donner le spectacle de ce qui nous concerne, et prendre ensuite son avis, je ne sais ce que ce revenant d'une autre civilisation penserait de notre force ou de notre faiblesse corporelles, de notre beauté ou de notre laideur physiques, mais j'ai les trois certitudes que voici : 1° Il ne nous conseillerait pas la gymnastique telle que nous la pratiquons, nonseulement parce qu'elle est un art, mais parce qu'il n'en aurait nulle idée ; 2° il ne nous conseillerait pas la gymnastique proprement dite de son temps, nonseulement parce qu'elle était un art, mais parce qu'il la mépriserait ; 3° il nous conseillerait purement et simplement les exercices naturels , qui sont par cela même de tous les temps, la marche et la course,

la chasse, l'équitation, la natation, et les jeux, ceux du moins qui se rapprochent de la nature par leur simplicité et leur facilité, et notamment cet excellent jeu de paume, qui passionna nos aïeux , comme il avait passionné les anciens, et qui n'eût pas dû nous quitter avec notre aristocratie la veille de la Révolution (1).

La gymnastique contemporaine ne saurait donc se réclamer de l'antiquité. S'en suit-il qu'elle ne soit pas excellente, qu'elle ne soit pas digne de l'estime que nous en faisons, de la place que nous lui attribuons dans l'éducation ?

Je ne dis pas cela.

La gymnastique contemporaine est un art, comme l'athlétique des anciens ; cela n'est pas contestable ; mais c'est le seul point commun qu'elle ait avec elle. L'athlétique des anciens n'existe plus , si ce n'est dans les baraques d'hercules forains ; la gymnastique contemporaine est un art tout nouveau. Elle se compose d'exercices savamment conçus et distribués, judicieusement variés, et elle a le même objectif que la gymnastique naturelle : rendre le corps sain , dispos, robuste, et par là même propre à tout. C'est donc une pratique parfaite, et en nous en préoccupant extrêmement, comme nous le faisons, nous ne nous en préoccupons pas trop.

Mais quels que soient les mérites de notre gym-

(li II est encore fort en honneur dans plus d'une partie de l'Europe. C'est, notamment, le divertissement préféré des Basques. Chez eux, il n'est guère de hameau qui n'ai son juego de pelota, où les dimanches et jours de.Jfète, sous la surveillance des anciens, qui jugent des coups, les jeunes gens viennent exercer leur force et leur adresse {Rev. des Deux-Mondes, 15 août 1877) .

nastique , quelle qu'en soit l'efficacité , j'estime cependant que Galien et les anciens sont dans le vrai, quand ils élèvent la voix en faveur de la nature, qu'ils préfèrent à l'art. J'estime qu'ils sont dans le vrai quand ils donnent, parmi les exercices naturels, la place d'honneur aux jeux, et par exemple au jeu de paume.

J'ai, je l'avoue, une particulière tendresse pour les joux. On ne m'ôtera jamais de l'esprit que les jeux sont l'exercice par excellence. Ils ont deux choses, d'un prix infini, et qui manquent à tous les exercices artificiels , savoir la liberté et le plaisir. Tous les exercices artificiels ont des règles auxquelles il faut se soumettre, et une monotonie à laquelle il faut se résigner. Donc, ni plaisir, à la longue, ni liberté. Mais les jeux, quoi de plus libre et quoi de plus plaisant! Avez-vous jamais assisté aux ébats d'une troupe d'écoliers en pleine campagne? La bande s'est arrêtée en un vaste pré. Des arbres , à l'extrémité, fournissent une ombre propice pour les intervalles de repos. Les habits sont jetés bas; les dimensions sont prises; voici les balles et autres engins nécessaires. Chacun est à son poste. Au signal, donné, tout part. Quelle mêlée , et cependant que d'ordre dans ce désordre! Quelle impétuosité, quel feu, et comme tous ces joueurs s'intéressent à la partie! Que d'énergie, que de promptitude, que de souplesse, que d'adresse! Quels éclats de rire! Quelles voix, qui s'appellent, qui se répondent ! Et comme tout cela, dans ce grand air pur, sous ce beau ciel bleu , parmi les rayons de ce brillant soleil et l'ombrage de ces arbres touffus, comme tout cela doit être bienfaisant aux organes, aux membres,

à tout le corps , à toute la personne ! Voilà les jeux; voilà leur vivacité, leur entrain , la passion qui les vivifie et les assaisonne; et voilà leur supériorité. Et cependant, combien nous les négligeons, à l'heure actuelle 1 Dans nos écoles, j'entends encore quelquefois, aux heures de récréation, de grands bruits, qui me font plaisir, parce qu'ils semblent indiquer qu'on s'exerce et qu'on s'amuse de l'autre côté du mur. Mais nos lycées sont devenus bien mornes, ce me semble, et la gent studieuse bien tranquille. On se promène deux à deux, on cause de riens, on dispute sur des pointes d'aiguille ; on ne joue plus. Il en est de même plus tard dans la vie. Les hommes faits ne jouent plus. Autrefois il n'en était pas ainsi. On jouait à tout âge. Dans la belle ^société, on jouait à la paume. Dans le peuple, et surtout le peuple des campagnes, on jouait aux quilles. C'étaient de merveilleux exercices, qui avaient de merveilleux résultats, et qu'il faudrait remettre en honneur et en usage. On m'assure que nous sommes en train de revenir au jeu de paume, qu'une société s'est formée à Paris pour s'y livrer et l'encourager ; je lis dans une Revue (Rev. polit, et litt., A fév. 1882) que les Anglais viennent d'inventer la paume de pelouse (lawn-tennis) : ce sont là des signes de bon augure. On ne saurait trop s'engager dans cette voie, qui est celle du plus heureux perfectionnement possible du corps.

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