CHAPITRE IV
Puisque Galien distingue dans l'âme trois facultés différentes résidant en des organes différents, savoir l'appétit, la colère et la raison, il semble que nous devrions l'interroger successivement sur ces trois facultés, et prendre à cœur d'esquisser tour à tour la théorie galénique de l'appétit, la théorie galénique de la colère, et la théorie galénique de la raison. Mais notre tâche est plus simple que cela.
En effet, après avoir adopté sans réserve la division platonicienne, Galien, sans paraître s'en apercevoir, lui fait bientôt subir les plus graves altérations. La colère et l'appétit, qui représentent dans la doctrine du maître la partie passionnée de notre nature , et sont bien des facultés, changent de caractère dans le système du disciple infidèle, et ne sont plus que des fonctions. 11 est même assez difficile de dire d'une manière précise ce que Galien entend par la colère (je parle du physicien, non du moraliste). C'est une sorte de feu, de fluide, qui va et vient dans les artères et porte dans toutes les parties de l'animal la force et la vie ; c'est je ne sais quelle activité aveugle et sans conscience. Galien rapporte le mouvement volontaire à la raison : peut-être cette obscure fonction serait-elle bien définie la cause du mouvement
vital. Deux choses du moins sont certaines: c'est que Galien n'a pris souci de la faire connaître dans aucun de ses nombreux ouvrages ; c'est que, ne relevant pas de la conscience, elle n'est pas du ressort de la psychologie.
Ce qu'il entend par l'appétit, Galien l'explique au contraire de la façon la plus nette. C'est l'âme végétative ou nutritive d'Aristote, c'est la nature des stoïciens. C'est la fonction par laquelle l'homme, l'animal, la plante commencent d'être, s'accroissent, se conservent et se perpétuent. Les sensations qui s'y joignent dans l'animal et dans l'homme n'en font pas partie. La description et l'explication de cette faculté composent toute la physiologie de Galien et remplissent le traité Des facultés naturelles. La théorie de l'appétit, au sens galénique de ce mot, appartient tout entière à la cosmologie.
Reste la raison. La théorie galénique de la raison est une vraie théorie psychologique ; elle a un haut intérêt, une incontestable originalité. Elle nous arrêtera seule, mais elle nous arrêtera longtemps.
La raison est une faculté très-générale dans le système de Galien, puisqu'elle comprend tout ce qui, dans l'homme, n'est ni la nutrition ni cette activité sourde qui ne se révèle que par ses résultats. Il faut donc la diviser d'abord.
C'est ici surtout que l'on voit, non sans étonnement, à quel point Galien s'écarte de Platon, qu'il croit suivre, et comment, par la plus singulière confusion, il prête au chef de l'Académie les doctrines du Lycée et du Portique. Dans la pensée de Platon, la raison est surtout la faculté supérieure, et en
quelque manière divine, qui nous élève des ombres de la sphère visible aux idées de la sphère intelligible, et, d'idée en idée, à celle qui les embrasse toutes en les dominant, le Bien ou l'Un. Que Galien est loin de celte sublime conception ! Il ne la combat pas, il ne la discute pas, il ne l'énonce pas : vous diriez qu'il ne l'a pas lue dans les Diadiques. La raison, à ses yeux, c'est tout simplement la faculté de sentir et celle de mouvoir en le voulant (1). Lui qui varie snns cesse dès qu'il s'agit de philosophie, ne varie jamais sur ce point (2). Sentir, mouvoir: voilà toule la raison. — Par conséquent, sentir, voilà toute l'intelligence. Galien écrit bien quelque part : • Dans l'opinion de leurs adversaires (les adversaires de ceux qui croient à quelque chose d'inné) , rien de tel n'existe dans les êlres naturels : l'âme ne possède pas, dès le principe, une idée innée de la conséquence, delà contradiction, de la division, de la composition, du juste et de l'injuste, du beau et du laid; ils prétendent que toutes les idées nous viennent par les sens, et que les animaux sont gouvernés parleurs imaginations et leurs souvenirs (3). » Mais cette phrase n'est qu'une nouvelle preuve de l'inconsistance de Galien-philosophe; et il est impossible de douter qu'il ne soit lui-môme un de ces esprits systématiques qui prétendent que toutes les idées nous viennent par les sens.
Dans la plupart des passages, trop rares, où il est
(1) Des Dognws cTHipp., Vit, m.
(2) De l'usage des pat.,1, xvn ; [II, n; IV. xrm V, Bas facuit. nalur., I, i, etc.
(3) Ddsfacul, mt ., I, xn. Traduction Me Darembèffc
DE LA. ILUSO.N. 866
question de l'intelligence proprement dite, Galien ne cite que la mémoire et le raisonnement. Exemples :
« Enfants, nous nous exerçons d'abord à la grammaire ; plus tard, nous passons à l'étude de la rhétorique, de l'arithmétique, de la géométrie, de la logique : car, la. partie directrice de l'dme étant naturellement apte à tous les arts, il faut qu'elle ait une faculté qui nous fait distinguer ce qui est conséquent et ce qui est contradictoire, — et une. autre à l'aidr de laquelle nous 7101/s souvenons. La première est l'entendement, la seconde la mémoire (1). »
<• Il était naturel que l'âme (rationnelle) résidât dans l'encéphale, par qui se produit le raisonnement, ~ et se conserve le souvenir des images sensibles (2). »
On voit que Gai jeu réduit la l'acuité de connaître à la mémoire et au raisonnement, dont l'entendement ne diffère pas. Quelquefois il ajoute l'imagination à la mémoire :
« Cette modification resterait sans effet, si elle n'était connue du principe directeur, siège de l'imagination, — de la mémoire, — et de Yentendement (3). •
Quelquefois encore, il ajoute aux facultés d'imaginer et de se souvenir la compréhension (i) ; jamais il ne fait la moindre allusion a une puissance intellectuelle d'un ordre supérieur, dont la portée dépasserait ies étroites limites de l'actuel et du possible. Loin de là, toutes ces facultés intellectuelles dont il constate l'existence, sans s'y arrêter, il les rattache
{■[) l'es hab., v.
(2) Des lieux affectés, III, ix.
(3) De l'ttsaye des port., VIII, i
(4) De la mell . teet e, pt,
positivement à la sensation, où elles sont comme en germe :
« Pour la substance , il (l'encéphale) ressemble beaucoup aux nerfs dont il est le principe ; s'il en diffère, c'est par une mollesse plus grande, qualité nécessaire dans un organe, auquel aboutissent toutes les sensations, — - où naissent toutes les représentations de l'imagination, — tous les concepts de Ventendement (1). »
Et lors môme qu'il n'exprimerait pas cette dépendance d'une façon plus formelle encore-, ch. m, 1. VII du traité Des Dogmes d'Hippocrate et de Platon, on ne pourrait conserver aucun doute sur le véritable caractère de la pensée de Galien. Les phrases qui viennent d'être transcrites sont manifestement d'un disciple des stoïciens, dont la théorie sur la connaissance est toute sensualiste (2). Galien qui a dit avec Platon : Ydme rationnelle, dit maintenant avec les stoïciens : la partie directrice (3), ou même, par une étrange combinaison : Ydme directrice (4). Pour indiquer le raisonnement, il écrit : la faculté de discerner ce qui est conséquent et ce qui est contradictoire (5). En plus d'un endroit, il parle de la compréhension. Enfin, sa liste des facultés intellectuelles est toute stoïcienne, sauf une lacune considérable : il ne nomme pas l'anticipation, qui se place entre la sensation et le raisonnement, formant avec les idées
(1) De l'usage des part. , VIII, vi.
(2) Voir mon histoire Des théories de V Entend, dans l'Antiq,, 11,5.
(3) Voir ci-dessus
(4) De l'usage des part., XIII, m. — Des Uevx «//"., III, v.
(5) Voir ci-dossns.
particulières de la première les idées générales qui servent de principes au dernier.
Ainsi, toutes les facultés de l'intelligence se rapportent à la sensation, qui en est le premier degré. Ainsi la raison est tout entière représentée par deux puissances seulement: 1° la sensibilité; 2° l'activité motrice.
La théorie de la sensibilité et la théorie de l'activité motrice ne sont pas l'objet de traités spéciaux. Il y a bien le traité Du mouvement des muscles , qui renferme des considérations précieuses sur la faculté de mouvoir, et que nous interrogerons avec soin, mais il sera muet sur plus d'un point. Sur cette faculté et, à plus forte raison , sur celle de sentir , ce sont encore les deux traités, déjà maintes fois cités, Des dogmes d'Hippocrate et de Platon et De l'usage des parties, qui nous fourniront les indications les plus nombreuses et les plus intéressantes. Signalons cependant le chapitre vi du livre Ior du traité Des lieux affectés, Où se trouve un très-curieux détail sur la sensibilité et la molilité, et l'opuscule De l'organe de l'odorat , où Galien expose avec complaisance ses singulières idées sur ce sens et son organe.
On ne s'étonnera pas que la raison ait à la fois le pouvoir de sentir et celui de mouvoir , quand on saura qu'il y a lieu de distinguer deux parties trèsdiiïérentes dans l'encéphale et en général dans tous les nerfs. D'abord, l'encéphale est double : il comprend l'encéphale proprement dit (le cerveau) , situé en avant, et le parencéphale (le cervelet), situé en
368 la eissiBrtJTi.
arrière. Or, quelle est la nalurc de l'encéphale? Il est mou, plus ou moins; il l'est surlout dans sa partie moyenne et profonde. Quelle est colle du pareneéphale? Il est dur dans toutes ses parties, et relativement très-dur. Aussi la prévoyante nature, craignant que cet organe ne blessai l'autre, l'en a-t-elle séparé par une cloison solide et résistante (i),
La môme différence se retrouve dans les nerfs. Les uns sont remarquables par leur mollesse . ils viennent de l'encéphale; les autres par leur dureté, ils viennent du pareneéphale el de la moelle épinière (S).
Comme la sensation consiste dans une impression éprouvée (3), la sensibilité a un instrument parfaitement approprié à sa nature dans les nerfs nions (4) ; comme le mouvement consiste dans une action produite (5), l'activité motrice trouve dans les nerfs durs un instrument non moins convenable (6). Et la raison tantôt sent et tari loi meut, selon qu'elle s'exerce par l'encéphale ou le pareneéphale, par les nerfs mous ou les nerfs durs.
C'est beaucoup de savoir que la sensibilité résille particulièrement dans l'encéphale, et reçoit les irapressions par l'intermédiaire des nerfs qui y prennent naissance ; de s'expliquer cette merveilleuse propriéié de l'encéphale et de ses nerfs par leur mollesse. Ce n'est pas assez. 11 faut entrer dans le détail
(1) De l'usarje de» part., VIII, vi,
(2) Jbid., IX, xiv.
&) Ibid., XIV, xin.
(4) Ibid., VIII, vi ; IX, xiv ; XVI, n, etc.
(5) Ibid., XVI, 1
(6) Ibid., VIII, vi : IX, xiv; XVI, u.
des diverses sensations, et, en montrant comment elles ont lieu , rendre compte de leurs différences.
Il existe trois espèces de sensations :
1° Les sensations accidentelles , qui résident dans les viscères et les organes , et qui , déterminées par les lésions de ces viscères , de ces organes , nous avertissent d'y porter remède. Gomme elles sont généralement peu vives , elles ont lieu au moyen d'un nerf mou de faible dimension, dont une extrémité s'arrête à la partie sensible et l'autre plonge dans l'encéphale (1).
2° Les sensations périodiques, comme celles de la faim, dont le siège est à l'orifice de l'estomac, et par laquelle l'organisme réclame la nourriture qui lui est nécessaire. Ces sensations ont lieu au moyen de nerfs mous d'un volume plus considérable , et n'ont pas plus besoin que les précédentes d'un appareil organique spécial (2).
3° Les sensations proprement dites, sensations constantes, au moins pendant la veille, dont l'objet est bien moins de nous faire connaître l'état de notre corps que l'existence et les qualités des corps étrangers, et qui ont lieu au moyen de nerfs d'une nature
(1) De l'usage des part.> V, ix. — Galien passe en revue les plus importantes de ces sensations dans le IIe livre "de son traité Des lieux affectés, exposant et réfutant les opinions d'Archigène sur ce sujet; mais, dans le traité Des lieux affectés comme dans le traité De l'usage des parties , Galien réduit ces sensations à dos douleurs , ce qui est la vue incomplète d'un médecin : il en est d'agréables, il en est d'indifférentes, et la santé a les siennes aussi bien que la maladie. — Aujourd'hui encore, les médecins paraissent peu disposés à étudier le plaisir, par exemple M. Charles Richet, L'homme et l'intelligence , p. 5 et 6.
(2) Tbid.
spéciale, comme les nerfs optiques, et d'appareils formés exprès, comme les yeux (i).
Des sens. — Ces sensations sont de cinq sortes et se rapportent aux cinq sens.
Aristote prétend que l'encéphale a pour unique objet de rafraîchir le cœur. — A peu près comme le calcaneum qui, bien que situé à l'extrémité opposée, n'en est pas plus éloigné que l'encéphale. Et comment l'encéphale rafraîchirait-il le cœur, s'il est chaud lui-môme, et si le cœur trouve sans cesse dans la respiration une source sans cesse renouvelée de fraîcheur? La vérité est que l'encéphale est le commun principe des cinq sens, auxquels il envoie des nerfs mous pour sentir, et môme des nerfs durs, s'ils ont besoin de se mouvoir (2).
Mais il ne faut pas se laisser induire en erreur par le mot encéphale. L'encéphale ne doit pas ses merveilleuses propriétés à sa situation, mais à sa nature. Qu'il soit dans la tôle, comme chez l'homme, ou dans le thorax , comme chez les crustacés , peu importe : c'est toujours la même substance douée des mêmes vertus (3).
Les sens ne sont pas non plus nécessairement placés à la tôle. Us sont et ils doivent être dans le voisinage du cerveau ; et il ne faut pas s'étonner de les trouver situés sur le thorax, quand celui-ci y est renfermé (i).
Tous les sens ont également un objet , un organe ,
(4) De l'usage des part., V, ix.
(2) Ibid.< VIII, ii, m.
(3) Ibid.y VIII, iv.
(4) lbid.f V.
un nerf : l'organe reçoit l'impression de l'objet; le nerf la communique au cerveau, qui la perçoit. Ainsi a lieu la sensibilité. Mais l'objet, l'organe, le nerf varient avec les différents sens ; et de là vient la diversité des sensations (1).
Pourquoi tout sens n'est-il pas modifié par tout objet sensible? Parce que l'impression suppose, entre le sens et l'objet , un rapport de ressemblance. S'il n'était lumineux , le sens de la vue ne serait pas affecté par la couleur; ni le sens de l'ouïe par le son, s'il n'était aérien; ni celui de l'odorat par l'odeur, s'il n'étaitjvapqreux (2). Empédocle avait //
déjà énoncé cette incontestable vérité dans des vers bien connus :
Par la terre, nous percevons la terre ; par l'eau , l'eau ; Par l'air, l'air divin ; par le feu , le feu qui consume.
Seulement, il faut se garder d'une méprise qui serait grave: ce n'est pas la faculté qui est semblable à l'objet sensible, mais l'organe (3).
Dans le phénomène complexe de la sensation, l'impression et la perception sont bien distinctes. Ceux qui veulent tout réduire à la seule impression se trompent lourdement. Sentir, c'est percevoir dans le cerveau l'impression transmise par le nerf, après avoir été reçue par l'organe. L'impression n'est qu'un changement produit par un corps étranger dans l'organe qui cesse d'ôtre en son état naturel : la sensation commence au moment où cette modification
(1) De l'usage des part., VI —De» Dogm. d\H/pp.,VII, v.
(2) De V usage des parties., VI.
(3) lbid. — Des Dogmes d'Hipp., VII, vi.
organique est perçue par l'âme présente au cerveau (1).
Comment le nerf transmet-il l'impression de l'organe, sensorium particulier, au cerveau, sensorium commun? Par la vertu du souffle animal. Moyennant ce souffle , le cerveau est à la fois le point de départ et le point de retour de tous les phénomènes de l'organisation. Si tous les organes deviennent capables de recevoir des impressions diverses , c'est grâce au souffle animal; et si, après les avoir reçues, il les communiquent au cerveau, c'est encore grâce au souffle animal (2).
Mais quel est le rapport du souffle animal au nerf, et comment agit-il entre le cerveau et Porgane? Grave question déjà posée et qu'il n'est plus possible d'ajourner.
S'il s'agissait uniquement du sens de la vue, l'observation répondrait d'abord. En effet , les nerfs optiques sont manifestement percés d'un conduit intérieur. On voit les extrémités de ce canal dans le cerveau et dans les yeux. Et si la première de ces ouvertures est moins aisée à distinguer, et par conséquent moins connue des anatomistes, elle n'est ni moins réelle, ni moins bien constatée par tous ceux qui ont eu soin d'opérer sur un grand animal, immédiatement après la mort. Ce canal est sans cesse rempli par le souffle animal, comme le prouvent des expériences nombreuses et diverses: par exemple, la dilatation de la pupille, lorsqu'on ferme l'œil. Tel est donc le rapport du souffle animal au nerf optique:
(1) De l'usage des part.,, lbid. Des Dogm. d'Hipp., Ibid.
(2) De l'usage des part., VII, \i.— Des Dogmes d'Hipp., VII, iv.
il y est contenu ; telle est son action : il va du cerveau aux yeux et des yeux au cerveau (1).
Mais on ne peut admettre que le souffle animal se comporte dans les autres sens comme dans celui de la vue. On a beau observer les nerfs de l'ouïe, de l'odorat, etc., on n'y aperçoit pas la moindre trace d'un conduit intérieur. La raison même se refuse 'à y croire, car il faudrait supposer une enveloppe si mince qu'elle serait sans cesse déchirée, un canal si étroit qu'il serait sans cesse obstrué. Ainsi, point de conduit. Par conséquent, le souffle ne circule pas à l'intérieur. Par conséquent, il agit par une sorte d'mfhix. en suivant le nerf comme un fil conducteur. Telle est l'action du soleil, dont la vertu se répand dans l'air, le pénètre et le modifie, sans que sa substance en soit amoindrie (2).
Quelques-uns s'étonneront que la nature ait creusé certains nerfs , tandis qu'elle formait les autres d'une matière compacte; que le souffle animal agisse ici par diffusion , et là par influx. Pourquoi donc la nature n'emploierait-elle pas des moyens différents pour des cas différents (3) ?
Comparés entre eux, les cinq sens différent par le degré de subtilité de leurs objets et de leurs organes. Ils se rangent donc dans l'ordre suivant, en commençant par le plus grossier : le toucher, le goût, l'odorat, l'ouïe , la vue l\\
Du toucher. ~ L'objet du toucher est proprement
(1) De l'usage des part., VIII, vi.~ Des Dogmes d'Hipp., VII, iv.
(2) De l'usage des parties, VIII, vi.
(3) Ibid.
(4) lbid. — Des Upmx aff., IV, ni. — De l'org. de Vador., III.
la solidité. Toutefois , la sensation n'est pas unique. Au moment où nous touchons le solide, nous le percevons d'abord comme obtus ou aigu, et ensuite comme chaud ou froid. Quant à la grandeur, à la figure et au nombre, ce sens ne les perçoit qu'accidentellement, avec le concours du raisonnement et de la mémoire (1).
Le toucher a pour condition le contact entre l'organe et l'objet tangible (2).
Il s'exerce par tous les nerfs, dès là qu'ils sont mous, et par tous les organes, dès là qu'ils sont pourvus d'un nerf (3).
Cependant la main en est l'instrument le plus parfait, principalement dans ses parties internes. Elle joue ainsi un double rôle et sert, dans le même instant, à la préhension et au tact. Concours admirable, puisque Ton saisit mieux l'objet que Ton sent, puisque Ton sent mieux l'objet que l'on saisit, surtout par un organe comme la main, assez flexible pour embrasser les corps dans leurs contours, et se mouler sur leur forme (4).
Du goût. — L'objet du goût est proprement le genre des saveurs (5), et c'est par ce sens que nous percevons l'amer, l'acre, l'acerbe, le doux, etc. (6). Ajoutons que nous percevons, en même temps que
(1) Des Dogm. d'Hipp., VII, v, vi.
(2) Ibid.
i3) Ibid.
(4) Ibid.
(5) De l'usage des part , II, vi.
(6) Ibid., VIII, vi. - Des Dogm. d'Hipp., VII. t.
la saveur et toutes ses qualités, le corps sapide luimême (1).
Le goût a pour condition l'humidité. Toutes les fois que l'organe de ce sens se trouve desséché, quelle qu'en soit la raison, il n'y a plus ni impression, ni perception, ni sensation (2).
Le goût s'exerce par un nerf particulier, savoir, le nerf lingual, que la nature a pu faire très-mou sans inconvénient, à cause de sa situation; et par un organe particulier, savoir : la langue, enfermée dans la bouche, où elle est sans cesse arrosée par la salive (3).
De F odorat. — L'objet de l'odorat est proprement le genre des odeurs. L'odeur, de nature vaporeuse, tient le milieu entre l'air et l'eau, et c'est ce qu'exprime Platon dans le Timée, disant de l'odeur qu'elle est une chose moyenne. Là est la raison d'un fait qui paraît d'abord étrange: il n'y a que quatre éléments, il a cinq sens (4).
L'odorat a pour condition le souffle vaporeux qui se trouve dans les ventricules antérieurs du cerveau. Quelle que soit la cause qui arrête la marche du corpuscule odorant, vaporeux lui-même, et l'empêche d'agir sur le souffle, la sensation manque toujours (5).
(1) Des Dogm. d'Hipp., VII, vi.
(2) Ibid., VII, v.
(3) Des Dogm. d'Hipp., VII, vi. — De Vusage des part.,, II, vi. — De Vorg. de Vodor., 3.
(4) Des Dogm. d'Hipp , Ibid.
(5) Ibid.— De Vusage des part., U, vi.— De Vorg. de Vodor., III.
Il s'exerce par un nerf particulier , sorte d'apophyse allongée, qui s'étend des ventricules aux narines (1); il a pour organe, non pas, comme on le croit généralement, le nez ou quelqu'une de ses parties , mais les ventricules mêmes. C'est un point qu'il faut prouver.
Voici un fait. On ne perçoit jamais une odeur, quelque forte quelle soit, qu'après avoir aspiré. Ne faut-il pas conclure de là que le nez est le chemin des odeurs, mais que l'organe qui le perçoit est placé plus haut (2)?
Et quelle partie du nez serait donc chargée de percevoir? L'os? il est complètement insensible. La membrane? c'est l'opinion d'Aristote , mais considérez ceci : 1° elle ressemble à la membrane du palais, dont la sensibilité est fort obtuse ; 2° elle devrait avoir plus de nerfs que la langue, puisque, dans l'ordre de subtilité, l'odorat vient avant le goût: or, elle en a moins ; 3° la nature de cette membrane n'est pas analogue à celle des objets odorants. L'organe du goût est spongieux, celui du toucher dur et terreux , parce que la nature , en fabriquant les organes des sens, les a rendus semblables à leurs objets respectifs. Il fallait donc que l'organe de l'odorat fût de la nature de la vapeur : or , telle n'est pas celle de la membrane pituitaire. D'où cette conséquence, contraire à l'opinion commune, mais établie par les faits, que l'organe de l'odorat n'est pas dans les narines (3).
(1) De l'usage des part., II, vi.
(2) De Vorg. de l'odor., I.
(3) Ibid. ,111.
Rappelez-vous ce qui a été dit : l'odeur n'est perçue qu'au moment de l'aspiration, et d'autant mieux perçue qu'on aspire plus fortement. D'où vient cela?
Il faut qu'on sache que le cerveau a un double mouvement de dilatation et de contraction , comme la poitrine. Il opère d'abord en lui-môme le mouvement, qu'il communique ensuite à celle-ci. Enfin, il respire. Une partie du souffle parvient jusqu'aux ventricules du cerveau, qui l'attire dans l'inspiration et la rejette dans l'expiration. Ainsi a lieu le phénomène de l'odorat.
En voici la preuve expérimentale. Un homme était enrhumé. On lui fit aspirer par les narines un certain remède. Un jour qu'il avait aspiré plus fortement, il sentit une douleur cuisante au cerveau. Des esclaves, soumis à la même épreuve, sentirent la même douleur. Une partie du remède avait donc pénétré dans les ventricules antérieurs. C'est donc dans les ventricules antérieurs que réside le propre organe de l'odorat (1). Là se trouve un souffle vaporeux qui , modifié par la vapeur odorante , donne naissance à la sensation de l'odeur (2).
De route. — L'objet de l'ouïe est proprement le son et toutes ses espèces, entre lesquelles la voix doit être mise au premier rang (3).
L'ouïe a pour condition le principe aérien enfermé dans l'intérieur de l'oreille. Si la voix, aérienne elle-
(1) DeVorg.del'odor., IV.
(2) Des Dogm. d'Hipp., VII, vi, vu.
(3) Ibid.
378 L.l bENsIMLITIï.
même, n'arrive pas jusqu'à ce principe, son s blable, pour ie modifier, elle n'est pas entendue, et il n'y a aucune sensation (1).
L'ouïe s'exerce par un nerf particulier, par un prolongement de l'encéphale qui vient en quelque sorte recevoir dans l'oreille l'impression du dehors. Ce nerf, moins dur que ceux qui déterminent la locomotion et la préhension, n'est pas aussi mou qu'il devrait l'être, si la nature n'eût songé qu'à la sensation dont il est l'instrument. Mais elle a voulu le protéger contre les lésions qui pourraient l'atteindre, et elle lui a donné assez de mollesse pour sentir, assez de dureté pour résister (2).
L'ouïe a pour organe l'oreille, dont il importe de remarquer la merveilleuse constitution. Si le nerf acoustique eût été recouvert d'une membrane épaisse, elle eût opposé un obstacle au mouvement de l'air extérieur; si d'une membrane légère, elle ne l'eût pas suffisamment défendu. L'oreille a donc été creusée dans un os épais et dur, et formée de spirales contournées à la façon d'un labyrinthe. Les corps grossiers ne sauraient pénétrer dans ces conduits ; et corps mus d'un mouvement violent, eu parcourant ces sinuosités, n'arrivent au nerf qu'avec une vi modérée. De celle manière le nerf est en sûreté, et la sensibilité demeure entière (3).
Quant au comment de l'impression, rien de si simple. Qu'est-ce que le son? Un mouvement de l'air. Ce mouvement, no d'un choc, s'avance onde
(1) Des Dogmes d'ilipp., VII, ' {2) De l'usage de* part,, VIII, (3) Ibki., VIII, vi.
par onde jusqu'à l'oreille, jusqu'à l'encéphale, jusqu'à l'Ame (i).
37A nerf, jusqu'à
De la vue. —L'objet de la vue est proprement le genre des couleurs; c'esl là pour elle le premier sensible. La couleur, voiià ce qu'elle perçoit d'abord, par elle-même, à l'exclusion de tous les autres sens ; mais ensuite elle perçoit aussi, avec la couleur, le corps coloré, comme le goût perçoit, avec la saveur, le corps sapide. II y a toutefois cette différence que le goût, comme les autres sens, attend que le sensible s'offre à lui, tandis que. la vue se porte à travers l'air au devant de l'objet visible.
C'esl ce qui Tait que la vue perçoit, en même temps que la couleur de l'objet visible, sa grandeur et sa forme. Aucun autre sens ne fait cela, si ce n'est le toucher, mais seulement par accident. La vue a encore le privilège exclusif de distinguer la situation des objets et d'estimer leur distance. Ceux qui attribuent le môme pouvoir à l'ouïe et à l'odoral sont les jouets d'une illusion (3).
La vue a pour condition le souille lumineux qui, contenu dans les ventricules antérieurs , se rend constamment aux yeux par le canal des nerfs optiques (3).
On a déjà signalé la construction exceptionnelle de ces nerfs. Seuls, ils sont creux. Plus volumineux que ceux du cerveau, que ceux de l'épine dorsale, iis sont aussi plus mous à l'intérieur, plus durs à l'exté-
(■[} Dl's Dogmes d'IIipp,, VII, v,
(2) Jbid., ibid.
(8) De FuMge Ha part , Ylll, v
rieur (1;. Ils partent de l'encéphale, s'épaississent et se durcissent dans leur trajet à travers les parties, s'amincissent et s'aplatissent dans les orbites, et là, reprenant leur nature primitive, laissent voir une substance semblable à celle du cerveau par la couleur, la consistance et les propriétés (2).
Les yeux , clos de toutes parts , renferment un grand nombre de parties très-diverses, et qui en font l'excellence ; la principale d'entre elles, le propre organe de la vision , c'est le cristallin. La preuve en est dans ces suifusions qui , venant se placer entre le cristallin et la cornée, nous empêchent de voir (3). La rétine, qui n'est que la terminaison du nerf optique, s'insère sur la capsule du cristallin, pour recevoir et transmettre à l'encéphale les impressions de ce dernier (4. Quant à la pupille, elle livre passage à la lumière du dedans et à celle du dehors, qui communiquent ainsi (5.
C'est, en effet, par cette communication que s'opère la vision. Mais cela veut être expliqué.
Il semble qu'on ne puisse faire que deux hypothèses : ou bien l'objet visible nous envoie quelque chose de lui-môme, et se fait ainsi connaître ; ou bien il attend que quelque vertu sensiiive aille de nous à lui , et que nous en prenions connaissance. Or, ces deux hypothèses sont également inadmissibles.
La première. Nous voyons par l'étroite ouverture
(1) Des Jjotjm. d'Hipp., VII, v.
(2) De Vuscujii dei part.. YIIÏ, vi.
(3) Ibid.,X, i.
(4) îbid., II.
(5) Ibid., IV.
de la pupille; par conséquent, si les objets extérieurs nous envoyaient leur image, leur qualité, leur forme, il nous serait impossible d'en percevoir la grandeur. Comment l'image d'une montagne pourrait-elle entrer dans nos yeux ? Autre impossibilité : ceux qui voient, à. un moment donné, étant innombrables, il faudrait que la même image se multipliât à l'infini pour aller trouver chacun d'eux.
La seconde. Si le souffle visuel sortait de l'œil, il ne pourrait jamais se dilater au point d'embrasser tous les objets exposés k la vue. Une telle dilatation du souflle est aussi absurde que la goutte d'eau des stoïciens, qui se môle à la mer tout entière.
Voici la vérité, qui n'a encore été dite par personne. A l'instant de la vision, l'air extérieur, modifié soudain, devient un instrument analogue au nerf. Ce que celui-ci est au corps, il l'est à l'œil. Comment a lieu cette singulière transformation ? Par la vertu du souffle visuel, qui produit dans l'air ambiant le môme effet que le soleil. Le soleil a-t-il touché l'extrémité supérieure de l'air, aussitôt il répand dans toutes les parties de l'atmosphère sa puissance lumineuse. La substance du souflle, traversant les nerfs optiques, vient-elle frapper l'air ambiant, aussitôt il est modifié dans toute son étendue, et, dans une sorte de sympathie et de parenté avec ce souille, devient comme lui capable de sentir et de voir (lj.
L'erreur commune est de supposer que la principale partie de l'âme est seule sensible ; que les nerfs ne font que transmettre l'impression, sans rien
(1) Des thffta, d'IIipii., VII.
382 LA .SBSSiniLITÊ.
éprouver, On ne comprend pas que, dans ce cas, les organes devraient pouvoir eire déchirés ou brûlés sans douleur. La vérité est que le nerf fait partie du cerveau, comme ie rameau fait partie de l'arbre; que le nerf reçoit toute la puissance qui réside dans son principe . qu'il devient propre à sentir tout ce qui le louche. 11 en est à peu près ainsi de l'air ambiant: mis en rapport avec le souffle visuel, il participe a sa nature et a sa vertu, il est un instrument qui s'ajoute à un instrument . il nous fait sortir de nous-mêmes et nous rend partout présents, pour percevoir les objets les plus vastes ou les plus éloi-
Aristotc s'est donc trompé. Il a raison de penser que nous voyons parle moyen de l'air; il a tort de croire que la forme des corps vient nous trouver par l'air comme par un chemin. Si les choses se passaient de celle façon, nous ne serions en étal de percevoir par la vue ni la grandeur, ni la situation, ni la distance des objets.
Les stoïciens se sont donc trompés. L'air n'est pas comme un bâton avec lequel l'œil toucherait en quelque sorte les objets Une opération de cette nature ne nous pourrait révéler que la résistance des corps, Or , le sens de la vue ne perçoit ni la solidité, ni la dureté, ni la mollesse; il perçoit la couleur et l'étendue , choses qui ne peuvent être rendues sensibles au moyen d'un bâton dont les extrémités joindraient les yeux aux corps (1).
Au contraire , Platon a \u juste. On lit , en effet , dans le Timée que l'instrument de la vue est le Teu
(1) Des Dogm. d'Hipp., VII, vil.
l'activité motrice. 383
qui ne brûle pas, que la vision a lieu au moyen du feu intérieur et du feu extérieur, et que, en général, il n'y a de rapport possible qu'entre les semblables (1).
Tels sont les sens. Mais il ne faut pas oublier qu'ils se rapportent à un commun principe, d'où ils empruntent toute leur vertu. Ce commun principe, c'est la Raison. Cela a encore été parfaitement compris par Platon, qui a écrit:
• Il serait par trop étrange qu'il y eût en nous plusieurs sens, comme dans les chevaux de bois, et qu'ils ne se rapportassent pas tous à une seule essence intellectuelle capable de voir par l'œil , d'entendre par l'oreille et, en général, de sentir par tous les organes (2).
"II. — l'activité motrice.
Il s'agit ici de la faculté d'imprimer le mouvement volontaire , le seul qui puisse être rapporté à la Raison comme à sa cause. Il y a, en effet, une profonde différence entre le mouvement de l'artère, mouvement physique, sur lequel je n'ai aucune action directe, et le mouvement du bras, mouvement spontané, que je puis commencer, suspendre à mon gré. Le premier se fait en moi, le second par moi ; et la raison, qui n'est rien dans l'un, est tout dans Xautre (3).
Gomment donc s'exécute le mouvement volontaire?
Au moyen des nerfs durs et des muscles.
(1) Des Dogm. d'Hipp., VU, vi.
(2) lbid. , ibid.
(3) De$ mouvem. des muscles, I, i.
384 l'activité motrice.
L'importante distinction des nerfs durs et des nerfs mous a déjà été signalée. Elle devait l'être. En effet, ces deux sortes de nerfs ont des rôles fort différents, et qu'ils n'échangent jamais entre eux. Un nerf mou est absolument impuissant à mouvoir ; un nerf dur est radicalement incapable de sentir. A tel point que, si par hasard l'organe d'un sens a besoin d'être mû, comme l'œil, comme la langue, il a, outre le nerf mou par lequel il sent, un nerf dur par lequel il se meut. Et les parties mobiles ne sont en même temps sensibles que parce que la nature leur a donné à la fois un nerf dur et un nerf mou (1).
On conçoit, du reste, sans peine la nécessité de la mollesse dans un cas, et de la dureté dans l'autre. Sentir, c'est recevoir une impression : un nerf destiné à sentir ne saurait donc être trop mou ; mouvoir, c'est produire une action : un nerf destiné à mouvoir ne saurait donc être trop dur. Aussi l'observation montre-t-elle un rapport constant entre la consistance des nerfs et l'aptitude des parties à éprouver la sensation et à imprimer le mouvement (2).
La ligne de démarcation entre les nerfs durs et les nerfs mous peut se tracer ainsi. Imaginez deux nerfs, le plus dur et le plus mou de tout le corps, et un troisième à égale distance des deux extrêmes. Sont durs, tous les nerfs situés entre l'intermédiaire et le plus dur; sont mous, tous les nerfs compris entre l'intermédiaire et le plus mou (3).
Les nerfs durs jouent dans le mouvement le même
(1) De l'usage des part. , VII, vi; XVI, n.
(2) lbid., XVI, m.
(3) Jfeirf.,IX, xiv.
l'activité motrice. 385
rôle que les nerfs mous dans la sensation. Mais, sans les muscles, il n'y a pas plus de mouvement que de sensation sans les organes des sens. Le muscle est proprement l'organe du mouvement volontaire.
Qu'il faille faire une part aux muscles dans la production du mouvement, c'est ce que l'expérience ne permet pas de contester. En effet, toutes les parties mobiles ne sont- elles pas pourvues de muscles? N'y a-t-il pas un rapport constant entre le volume, la disposition du muscle et la nature du mouvement qui doit être accompli? Une incision faite au muscle ne paralyse-t-elle pas le membre, si elle est profonde ; ne le rend-elle pas lent à se mouvoir, si elle est légère?
C'est donc le muscle qui meut, comme c'est l'œil qui voit ; mais il meut par la vertu du nerf. Tranchez, comprimez, ligaturez le nerf, vous frappez le muscle d'impuissance. La force motrice lui vient du nerf. Mais les nerfs eux-mêmes la puisent dans le cerveau. En effet, dès qu'un nerf est séparé de ce centre, il devient inerte. Le cerveau , voilà le véritable moteur ; le nerf n'est qu'un intermédiaire et le muscle un instrument (1).
Le nerf est le ministre du cerveau ; le muscle est le levier du nerf (2).
Gomme on le voit, le muscle est pour ainsi dire arrosé par trois canaux différents : les veines, les artères et les nerfs. En lui-même, ce n'est qu'un lieu ; grâce aux veines et aux artères que lui envoient le cœur et le foie, il devient plante; les nerfs en font
(1; De V usage des part., IX, xvi.
(2) Des Dogm. d'Hipp , I, X.
386 l'activité motrice.
un animal, c'est-à-dire un être capable de sentir et de se mouvoir (i).
C'est à tort que quelques-uns prétendent distinguer dans les muscles six différents mouvements. Cette grande variété paraît d'abord contraire à la loi que la nature semble s'être faite de procéder toujours simplement. Dans les artères, par exemple, on n'observe qu'un seul mouvement, et le même partout : n'en doit-il pas être ainsi pour les muscles ?
Voici un membre qui se meut tour à tour daps six directions différentes ; certains se hâtent de conclure que le muscle a six mouvements distincts : moi, je dissèque, j'examine, et je compte six muscles.
Que l'on prenne la peine de ne considérer qu'un seul muscle à la fois, et de le considérer avec attention , on sera bientôt convaincu que chaque muscle n'a rigoureusement que les deux mouvements de contraction et d'extension. Tels sont les muscles des bras et des jambes ; tels sont les muscles temporaux. Voilà les six mouvements de nos adversaires réduits à deux.
Maintenant qu'on observe le mouvement de contraction et celui d'extension, qu'on les observe dans le membre où ils s'accomplissent : on verra que le premier seulement est produit par le muscle, qui reçoit le second passivement. Le muscle agit lorsque, en se contractant, il tire à lui la partie mobile ; mais il n'agit plus lorsque cette partie est ramenée à sa place par un autre muscle, qui se contracte à son tour. Ce que vous appelez extension dans le premier muscle n'est que l'effet de la contraction du second.
(1) Du mouvem. des muscles, I, i.