‹ La philosophie des médecins grecsChapitre 75 sur 83 · CHAPITRE V · texte numérisé non relu

CHAPITRE V

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L'âme et ses facultés connues, soit en elles-mêmes, soit dans leurs rapports aux organes, il s'en faut bien que la psychologie soit arrivée à ses extrêmes limites. Il reste encore un vaste espace ouvert à d'importantes recherches. Les facultés de l'âme , comme l'âme elle-même, ont des manifestations fort diverses, parce qu'elles peuvent s'exercer et s'exercent en effet dans des conditions fort différentes. A l'état originel s'oppose l'habitude, h la veille le sommeil, à la santé la maladie. Et l'âme et ses facultés sont tout autres, vivent et se développent tout autrement sous le régime originel et sous le régime habituel, pendant la veille et pendant le sommeil, dans la plénitude de la santé et sous l'influence fatale de la maladie. D'où suivent ces deux conséquences : 1° Que celui qui ne connaît l'âme et ses facultés que dans les premiers de ces états, ne les connaît qu'à moitié ; 2° Qu'il les connaît mal.

Ce sont donc de très-intéressants problèmes et qui ont leur place marquée dans un système psychologique exact et complet, que ceux-ci : qu'est-ce que l'habitude et comment se modifient l'âme et ses facultés en passant du régime de la nature à celui de l'habi-

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Lude ? Qu'esl-ce que le sommeil et comment se modifient l'âme et ses facultés en passant de la veille au sommeil? Qu'est-ce que la maladie et comment se modifient l'âme et ses facultés en passant de Ja santé à la maladie?

Si donc Galien avait étudié l'habitude, le sommeil, la maladie, au point de vue psychologique que je viens de signaler, il faudrait bien se garder de passer de telles recherches sous silence. L'a-t-il fait , en partie du moins? Il y a lieu de le penser. D'abord il a un petit traité Des habitudes, que (out le monde connaît par le titre, sinon par le contenu. Le sommeil a aussi attiré son attention. Outre l'opuscule Du coma , le fragment Du diagnostic par les songes, il a exprimé sur ce sujet quelques idées originales dans trois chapitres du II" livre de son ouvrage Du mouvement des muscles; ce sont les chapitres iv, v et vi. On pourra consulter aussi le chapitre v du IIIe livre du traité Des lieux affectés. Enfin il n'est pas impossible de recueillir quelques vues sur la maladie considérée psychologiquement dans le même livre du même traité, ch. v et suivants. Galien a donc une certaine théorie de l'habitude, une certaine théorie du sommeil, une certaine théorie de la maladie et de ses effets psychiques, et il ne nous convient pas d'y rester indifférents. Nous allons en tracer une esquisse fidèle.

Ce qui frappe Galien dans l'habiUide, c'est la puissance de l'habitude. Elle est si grande, et en môme temps si manifeste, qu'il faut être aveugle ou de mauvaise foi pour la méconnaître. C'est ainsi qu'un homme qui, mangeant de la viande de bœuf pour la

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première fois, ne la digère qu'avec de vives douleurs, s'il continue ce régime pendant plusieurs mois» trouvera dans l'habitude la force de la digérer sans peine et sans effort C'est ainsi que le remède qui sauve un malade, parce qu'il s'accorde avec ses habitudes, en tue un autre , parce qu'il les heurte brusquement. Aristote de Mytilène , disciple d'Àristote de Stagyre , le savait bien. 11 avait toujours bu chaud : atteint d'une maladie qui ne pouvait être guérie que par des boissons froides, il refusa de boire froid, ne jugeant pas qu'il valût mieux mourir du remède que de la maladie.

Cette puissance de l'habitude a , du reste , été constatée par tous les médecins , qui en ont tenu grand compte. Elle Ta été surtout par Hippocrate, dans le traité Du régime dans les maladies aiguës et dans les Aphorismes , et par Erasistrate , dans le 11° livre de son traité De la Paralysie.

Voici comment s'exprime Hippocrate :

« Il est facile de constater qu'un régime mauvais pour le boire et le manger , mais toujours le même , est ordinairement plus salutaire à la santé que s'il était tout à coup et notablement changé en un meilleur , puisque , soit chez les personnes qui font deux repas par jour, soit chez celles qui n'en font qu'un, les changements subits sont nuisibles , et occasionnent des maladies. Ainsi, ceux qui n'ont pas l'habitude de faire un repas au milieu du jour , s'ils en font un, s'en trouvent incommodés... »

Plus loin :

« On pourrait, relativement aux organes digestifs, ajouter encore bien des choses analogues. Par exemple, on supporte facilement les aliments solides

auxquels on est habitué, lors même qu'ils ne sont pas bons par nature . et il eu est de même des boissons. Au contraire, on digère difficilement les aliments solides auxquels on n'est pas habitué, lors même qu'ils ne sont pas mauvais, et il en est de même des boissons. »

Telle est la puissance de l'habitude sur le corps. Mais Hippocrate semble en avoir également constaté la puissance sur l'âme dans l'aphorisme suivant:

« Les individus habitués à supporter les travaux qui leur sont familiers, les supportent plus aisément, quoique débiles ou vieux, que les hommes forts ou jeunes qui n'y sont pas habitués, »

Quant à Erasistrate, il a très-nettement exposé cette double puissance de l'hahitude sur l'âme et sur le corps dans un passage déjà mentionné, au 11° livre de son traité De la Paralysie. Voici ce passage, tel que Galien a eu l'heureuse inspiration de nous le conserver:

« Celui qui veut traiter les malades selon les règles ne doit pas manquer de prendre en grande considération l'habitude ou le défaut d'habitude. Je dis en conséquence : les individus qui se livrent à des travaux pénibles, nombreux, auxquels ils sont accoutumés, les supportent longtemps sans fatigue ; et ceux qui se livrent à des travaux peu nombreux , auxquels ils ne sont pas habitués, éprouvent de la fatigue. Certains individus digèrent plus facilement les aliments habituels, lors même qu'ils sont malaisés à digérer , que les aliments auxquels ils ne sont pas accoutumés, lors même qu'ils sont d'une digestion peu laborieuse. Le corps réclame les évacuations habituelles, môme celles qui sont désavantageuses par

elles-mônies, par la raison qu'il y est accoutumé , et

il devient malade s'il en est privé On voit des

particularités analogues se produire pour d'autres espèces d'habitudes. Ainsi, pour les vers iambiques que nous savons , si l'on nous demande . quand nous n'y sommes pas habitués, de réciter deux ou trois vers pris au milieu de la pièce, nous ne pouvons le faire que difficilement; niais quand nous récitons la pièce de suite, et que nous arrivons a, ces mêmes vers , nous les disons immédiatement et facilement ; et lorsque nous y sommes habitués, nous exécutons sans peine le premier exercice. On constate aussi cet autre phénomène : ceux qui ne sont pas accoutumés à étudier apprennent peu et lentement ; maïs quand ils ont acquis plus d'habitude, ils apprennent plus et plus vite. Cela arrive également pour les recherches. En effet, ceux qui sont à peu près inaccoutumés aux recherches , ont, aux premiers mouvements de l'intelligence, l'esprit aveuglé et comme enveloppé de ténèbres; ils s'arrêtent aussitôt dans leurs investigations, ayant l'esprit fatigué et rendu impuissant, comme ceux qui commencent à courir pour la première fois. Mais celui qui est habitué à chercher, pénétrant partout , cherchant par l'intelligence, et portant son esprit successivement sur divers sujets, n'abandonne pas sa recherche : ne cessant ses investigations ni pendant une partie du jour, ni pendant toute la vie, et ne dirigeant pas sa pensée vers tics idées étrangères à l'objet de sa recherche, il les poursuit jusqu'à ce qu'il arrive à son but. Nous avons donc reconnu jusqu'ici que la puissance de l'habitude a une grande influence dans toutes nos affections, aussi bien celles de l'àme que celles du corps. *

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Notons en passant que Galien nous fournit une indication précieuse ; malheureusement , ce n'est qu'une indication. Le même Erasistrate , dont on vient de lire une page intéressante , avait composé un traité De l'habitude , et dans ce traité il exposait avec le plus grand soin la puissance de Vhabitude sur la mémoire, le raisonnement, et en général les opérations de notre âme.

Telle est donc l'incontestable puissance de l'habitude; et Galien ne craint pas de terminer cet ordre de considérations par cette déclaration énergique , même un peu brutale : « Ce ne sont pas seulement les médecins qui savent combien l'habitude a de pouvoir sur les fonctions de notre corps et les opérations de notre ame, mais tous ceux d'entre les hommes qui ne vivent pas comme des porcs ou des ânes, et qui font attention à ce qui leur est utile ou nuisible, physiquement ou moralement (1). »

Maintenant, d'où vient cette puissance de l'habitude? Quelle en est la cause, c'est-à-dire la raison, et comment peut-on en rendre compte ?

Pour répondre avec méthode à cette question , il faut d'abord considérer la matière de l'habitude. Là matière de l'habitude, c'est ce qui en est le sujet, ce à quoi eile se rapporte. Or, ce sujet est variable. C'est en premier lieu, comme on a pu le voir par les détails qui précèdent, l'alimentation. C'est ensuite l'action diverse des objets extérieurs sur nos organes et sur notre âme. C'est enfin l'exercice. Examinons

(1| Dans cette citation et les pri-cédcnles, j'emprunte l'excellente traduction de Ikireinlierg.

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cette triple matière, et cherchons la raison gui rend Thabitude si puissante dans chacun de ces trois cas.

Relativement à l'alimentation , il faut commencer par une remarque. Les aliments sont toujours dans un certain rapport à l'organisme : ils lui sont conformes ou non-conformes ; et, dans le premier cas, plus ou moins conformes. Y a-t-il conformité? l'aliment nous agrée, et nous le digérons à la fois avec facilité et avec plaisir. Y a-t-il non-conformité? l'aliment nous répugne, et nous le digérons à la fois avec effort et avec douleur. Gomment donc se fait-il que, par l'effet de Thabitude, l'aliment qui nous répugnait nous agrée ensuite? Comment se fait-il que l'aliment péniblement et difficilement digéré le soit ensuite facilement et heureusement ? La réponse se présente d'elle-même : évidemment c'est que, après avoir été non-conforme à la nature de notre organisme, il lui devient conforme. La puissance de l'habitude réside dans ce changement qu'elle opère, de la non-conformité en conformité. Reste à expliquer ce changement lui-môme.

Or, cette explication est toute simple. On sait bien que l'aliment introduit dans l'estomac, et en général dans les voies riigestives, y est sensiblement modifié; mais ce qu'on ne sait pas assez, ou du moins ce qu'on oublie trop, c'est que cet aliment modifie lui-même l'organisme dans une certaine mesure. Si on prend un certain aliment une seule ibis, ou un très -petit nombre de fois, ou à de grands intervalles, cette modification de l'organisme est insignifiante et sans effet appréciable ; mais si on en fait un usage souvent répété , ou constant, alors l'organisme, modifié de

ni! l'haihtunë. IIS

jour en jour par l'aliment, lui devient conforme ; et de là les effets de l'habitude. On peut donc dire que la puissance de l'habitude, ici du moins, a sa cause dans la conformité de nature, laquelle a elle-même sa cause dans l'usage fréquent d'un aliment déterminé.

Pour ce qui concerne l'action des agents extérieurs, la puissance de l'habitude s'explique d'une façon tout à fait analogue.

D'où vient en effet que nous souffrons du froid et du chaud, si nous n'y sommes pas habitués? C'est que l'organisme étant fait pour une température modérée, toute température excessive lui est contraire. Mais supposez qu'il se modifie sous l'action incessante du chaud ou du froid, il viendra un moment où. il se trouvera conforme soit au chaud, soit au froid , et par conséquent où il ne souffrira pas soit du chaud, soit du froid. Voila, tout le secret de îa puissance de l'habitude. Elle nous soustrait à la souffrance produite par un état contraire à notre nature, en changeant notre nature, en substituant à notre première nature une seconde nature, qui est en quelque sorte celle de l'objet qui agit sur nous d'une manière prolongée et identique.

Enfin, la puissance de l'habitude dans l'exercice des parties tient à un fait souvent observé, et qui se comprend de reste : c'est que l'exercice fortifie les parties. En les fortiliant, il les rend plus aptes à produire les mouvements et les opérations qui leur BOBl propres. Non-seulement l'exercice tortille les parties, mais il les modifie dans un certain sens, dans le sens du mouvement ou de l'opération qu'on leur fait répéter. Là encore il s'établit à ta longue une certaine

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