‹ La philosophie des médecins grecsChapitre 76 sur 83 · L HABITUDE · texte numérisé non relu

L HABITUDE

analogie, une certaine conformité entre les parties et les mouvements, les opérations ; de sorte que nous retrouvons toujours pour le môme effet, savoir, la puissance de l'habitude, la môme cause, savoir, la conformité de nature.

Du reste, il ne faut pas perdre de vue que ce ne sont pas seulement les parties du corps que l'habitude rend plus puissantes par l'exercice : ce sont aussi les parties de l'âme, c'est-à-dire les facultés intellectuelles et morales. C'est, dit Galien, ce que Platon a bien compris, et ce qu'il a parfaitement exposé dans le passage suivant du Timée :

« Nous avons dit et redit qu'il existe en nous trois âmes qui habitent des lieux différents et qui ont des mouvements propres. Ajoutons maintenant, en peu de mots, que celle d'entre elles qui demeure dans Tinaction et ne se meut pas comme elle doit le faire, devient nécessairement la plus faible, et celle qui s'exerce, la plus forte. Quant à la plus parfaite des trois âmes, il nous faut nous dire que Dieu nous Ta donnée comme un génie , car elle occupe le faîte du corps, et, grâce à sa parenté avec le ciel, elle nous élève au-dessus de la terre, comme des plantes qui n'ont rien de terrestre, mais toutes célestes. En dressant vers les lieux où elle a sa première origine l'âme, qui est comme la racine de notre être, Dieu dresse notre corps tout entier. Celui qui s'abandonne aux passions et aux querelles, sans souci du reste, n'enfante nécessairement que des opinions mortelles , et devient mortel lui-même , autant que possible ; et comment en serait-il autrement, lorsqu'il travaille sans cesse à développer cette partie de sa nature? Mais celui qui applique

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son esprit à l'étude de la science et à la recherche de la vérité, et dirige à ce but tous ses efforts, n'aura certainement que des pensées immortelles et divines ; s'il parvient au terme de ses désirs , il participera à l'immortalité dans la mesure permise à la nature humaine ; et comme il donne tous ses soins à la partie divine de lui-môme et honore le génie qui réside dans son sein, il sera au comble du bon-

Les lacunes de cette Ihéorie de l'habitude sautent aux yeux. D'abord, Galien ne s'inquiète nullement de nous dire comment les facultés de l'âme et l'âme elle-même s'exercent et se développent sous l'empire de l'habitude ; et cependant l'habitude opère en nous une véritable transformation dans l'ordre intellectuel comme dans l'ordre moral. A notre première nature, qu'elle efface, elle substitue une seconde nature, suivant l'expression d'Aristote, répétée à l'occasion par Galien. Or, nul doute qu'il n'y ait un grand intérêt à décrire cette seconde nature et à la comparer à l'autre. Mais il n'entrait ni dans le plan, ni dans les intentions de Galien, surtout préoccupé de physiologie , de se livrer à ces recherches psychologiques.

Galien a donc absolument omis d'étudier l'Ame et ses facultés sons le régime de l'habitude , et de noter leurs modifications. Son analyse de l'habitude en elle-même est-elle du moins complète?

Non. Lorsque Galien décrit ce qu'il appelle la puissance de l'habitude, et que nous appellerions plutôt sa nature, il constate fort bien un élément, et en oublie tout à fait un autre. 11 montre on ne peut

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mieux que l'habitude nous met en état de faire ou de souffrir des choses dont nous étions naturellement incapables ; en d'autres termes, qu'elle crée en nous des aptitudes nouvelles. Il fait plus, il ajoute qu'elle ne crée pas seulement des aptitudes physiques dans notre corps , mais aussi des aptitudes morales et intellectuelles dans notre âme. Sur ce premier élément de l'habitude , il ne laisse rien à désirer, ou tout au plus des détails et des développements. Mais il est un second élément, non moins réel, et qui paraît avoir échappé à la perspicacité de Galien.

En même temps que l'habitude nous rend aptes à souffrir ou à faire une chose, elle met en nous le besoin, s'il s'agit du corps, le désir, s'il s'agit de l'àme, de la souffrir ou de la faire encore. Chacun sait qu'un plaisir tourné en habitude devient un véritable besoin, dont on souffre, même cruellement, s'il n'est pas satisfait. Otez son verre à un ivrogne, vous le mettrez au supplice. Chacun sait qu'un mouvement tourné en habitude devient un véritable désir, qui punit par la douleur quiconque résiste. L'écrivain, sans plume et sans livres ; le peintre, sans palette et sans pinceau; l'astronome, sans lunette, sans chiffres et sans étoiles, ne trouveraient plus de prix à la vie. Voilà donc, à côté de l'aptitude acquise, un penchant factice, qui s'y ajoute et la renforce ; et c'est là l'habitude. Mais Galien, qui a très-bien vu l'aptitude, n'a pas vu le penchant; en sorte qu'il n'a décrit que la moitié de l'habitude.

Il fallait signaler ces lacunes ; il ne faudrait pas s'en préoccuper au point de méconnaître les réels mérites de la théorie de Galien. Sans être complète,

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tant s'en faut, j'ose dire qu'elle est excellente. Pour nous en convaincre, concevons bien qu'elle se compose des trois propositions suivantes, logiquement enchaînées avec une parfaite rigueur :

1° L'habitude met en nous une puissance qui n'y était pas primitivement, celle de digérer sans peine un aliment qui nous répugnait, celle de recevoir sans douleur Faction d'une cause étrangère qui nous était contraire, celle de produire sans effort un acte que nous accomplissions laborieusement;

2° Celte puissance provient d'une conformité de nature qui s'établit entre nous et l'aliment, entre nous et la cause étrangère, entre nous et l'acte produit par nous;

3° Cette conformité de nature se réalise peu à peu par l'usage prolongé de l'aliment, par l'action fréquente de la cause étrangère , par la reproduction souvent renouvelée de l'acte, en un mot, par la répétition.

Qu'on prenne la peine de méditer ces propositions et leur suite, et l'on sera bientôt convaincu de la sérieuse valeur de la théorie dont elles sont la substance et l'abrégé. On admirera d'abord le lien qui conduit de la première à la seconde, et de celle-ci h la troisième; car d'où vient la puissance ou l'aptitude nouvelle? de la conformité de nature; et d'où vient la conformité de nature? de la répétition. On sera ensuite frappé du grand sens et de l'incontestable vérité de chacune de ces propositions prises une à une. Ou a déjà vu ce qu'il faut penser de la première. Elle met dans le plus beau jour l'un des deux éléments essentiels de l'habitude une fois formée ; et si elle néglige l'autre élément, elle n'en est

pas pour cela moins vraie dans ce qu'elle affinas, La -iTutiile est, selon moi , d'une singulière profondeur. J'ai lu avec soin les remarquables mémoires de Maine de Biran et de M. Ravaisson, et leurs explications de, l'habitude m'ont moins satisfait que celle de Galien , lequel prétend en rendre raison par la conformité de nature, conformité qui se réalise par un lent progrès. Il est même digne de remarque que cette conformité lentement acquise n'explique pas seulement l'aptitude nouvelle constatée par Galien , mais aussi le penchant factice, qu'il n'a pas su observer. Car il est tout simple que noire Ame soil apte et penche ;t produire une opération ou il recevoir une modification auxquelles elle est devenue conforme. Eiiiin , la troisième proposition , où la conformité de nature est ellc-me-me expliquée par la répétition , ne fait qu'exprimer une vérité déjà vieille, et pour ainsi dire banale, du temps de Galien.

Ceci me fait songer que Galien n'a pas dû créer d toutes pièces cette théorie de l'habitude, qu'il a sa doute empruntée plus ou moins à ses devanciers, en suivant cet ordre- d'idées, je me trouve conduit i un problème délicat. En effet , Galien atteste, nous l'avons vu. entre les médecins, Hippocrate et Erasis- Irate; parmi les philosophes, Platon. Or, je ne m'étonne pas qu'il cite seulement Hippocrate et Erasistrate entre les médecins : ce sont les deux plus grands , l'un chez les Grecs proprement dits, l'autre chez les Grecs Alexandrins; et rien ne/prouve, d'ailleurs, que d'autres médecins aient traité avec profondeur et développement la question de l'babitude. Mais je m'étonne qu'il cite seulement Platon entre les philosophes, et ne fasse nulle mention d'Ans-

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tote (i). C'est à peine si Platon s'est occupé de l'habitude , qu'il ne nomme raèrae pas ; au contraire , Àrislote a semé dans ses ouvrages des vues originales, ingénieuses, profondes sur l'habitude; mieux que cela, des vues qui ont la plus frappante analogie avec les idées de Galien. La preuve en est dans les deux phrases qui suivent, et que je choisis entre beaucoup d'au très :

a C'est toujours de la répétition de certains actes que naissent, les habitudes, et tels sont nos actes, telles sont aussi nos habitudes. »

-. C'est une vérité d'expérience journalière que la répétition fréqueute de certains actes produit une manière d'être conforme à cet actes eux-mêmes ; et c'est en vue de ce résultat que ceux qui s'adonnent a. un exercice quelconque le pratiquent sans cesse. »

Nous retrouvons ici les deux idées les plus fondamentales de la théorie galénique de l'habitude, savoir : la répétition des actes , qui donne naissance a l'habitude; la conformité de nature, qui l'explique- La ressemblance est manifeste et complète. Qu'est-ce à dire? et supposerons- nous que Galien a voulu nous cacher la source où il puisait, pour nous faire croire à. une originalité qu'il n'avait pas ?

Non, certes. Il ne faut pas légèrement accuser de plagiat un grand homme. J'ai la conviction que Galien s'inspire ici d'Aristote à. son propre insu. Il le reproduit par réminiscence, sans se douter qu'il le reproduit. Il croit tirer de son esprit ce qu'il tire de

(1) On peut aussi s'étonner à bon droit qu'il ne nomme pas non plus Chrysippe, qu'il connaissait si bien, s'il est vrai, comme le rapporte Diogènc Laërce, que Chrysippe eût écrit trois livres sur l'habitude.

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sa mémoire. Sa bonne foi est entière. Et que savonsnous si ces idées, à force d'avoir cours, n'étaient pas alors tombées dans le domaine public : je parle du domaine public des médecins et des philosophes, surtout des médecins, qui devaient souvent rencontrer cette question de l'habitude sur leur chemin, et en traiter plus ou moins à leur point de vue particulier? Enfin, il est juste d'ajouter que Galien a développé en médecin ce que Aristote avait seulement eflleuré en moraliste, et de membres épars composé un corps vivant, c'est-à-dire une théorie dont les parties, fortement liées les unes aux autres, sont de plus confirmées par une vaste et sûre observation physiologique et pathologique.

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