‹ La philosophie des médecins grecsChapitre 77 sur 83 · CHAPITRE VI · texte numérisé non relu

CHAPITRE VI

Galien n'a pas composé un traité sur le sommeil, comme il en a composé un sur l'habitude. Le fragment Du diagnostic par les songes est, sans doute, un débris d'un traité plus ou moins étendu sur cette question ; mais c'est là une question particulière, et, si intéressant qu'il soit, un détail. L'opuscule Du coma est surtout médical, le coma étant un accident de certaines maladies ; ce qu'il nous a laissé sur ce sujet de plus considérable. Ce sont sans contredit les chapitres déjà signalés du traité Du mouvement des muscles. Ce n'est pourtant pas à dire que les vues de Galien sur le sommeil soient sans valeur. S'il ne s'est nulle part proposé d'embrasser la question du sommeil dans sa complexité et sa diversité ; s'il n'en a pas fait une étude suivie, complète, savante; si enfin il n'a guère enfoncé la charrue qu'en un coin de ce vaste champ, ce coin, il l'a du moins profondément labouré. Même ici , il a son incontestable originalité. Il importe donc de le suivre sur ce terrain , qu'il n'a pas pris la peine de reconnaître, où il ne lui a pas plu de s'arrêter. — Mais auparavant, renouons le fil un

instant brisé de l'histoire des théories du sommeil, et exposons en une revue rapide, mais complète, les idées des anciens sur ce mystérieux état où s'écoule, dans l'ombre et le silence, la moitié de notre vie. Si l'on trouvait que c'est faire un bien long détour pour arriver à une étude aussi imparfaite que Test celle de Galien, et que l'introduction est hors de proportion avec le sujet, on me pardonnerait d'avoir tracé au prix de ce défaut un chapitre d'histoire qui me paraît n'avoir encore été écrit par personne.

Les théories d'Heraclite et d'Hippocrate sur le sommeil, ci-devant exposées (1) , nous amènent au seuil de l'Académie et du Lycée. Or, Platon n'a jeté les yeux sur le sommeil qu'à deux reprises et en passant. Au commencement du livre IX de La République, il constate que le sommeil est agité de passions violentes, ou exempt d'images impures et de mouvements déréglés , selon que la veille a été employée à satisfaire la partie appétitive de notre nature ou à en exercer la partie raisonnable. C'est l'influence du jour sur la nuit, de la vie éveillée sur la vie endormie notée, à ma connaissance, pour la première fois. — Dans le Timée (2), Platon effleure , avec un peu plus de développement, la question de la divination par les songes. C'est le môme problème qui avait déjà éveillé l'attention d'Hippocrate ; mais le médecin Tavait réduit aux choses de la médecine, recherchant seulement quelles indications les rêves peuvent nous fournir sur nos maladies et la manière de les

(1) Hippocrate, chap. ni, Physique hippocratique, p. 84-93.

(2) Édit. Charpentier, t. VI, p. 258-261.

traiter; le philosophe, lui, l'embrasse dans toute sa généralité, examinant ce que les rêves peuvent nous apprendre , en tout ordre d'événements , sur le passé, le présent et l'avenir.

C'est à la dernière des trois âmes par lui reconnues que Platon rapporte la divination parles songes. La divination est en quelque manière la raison de cette âme naturellement irraisonnable. Reflet de l'intelligence, elle fait pénétrer dans ces régions inférieures toute la perfection avec toute la lumière qu'elles peuvent recevoir. Or, voici comment elle a lieu.

Le foie est son propre organe. 11 est dense, poli, brillant, doux avec un mélange d'amertume. Ainsi l'ait, la pensée, au sortir de l'intelligence, va se réfléchir sur sa surface comme sur un miroir. Cette pensée est-elle d'une nature fâcheuse, elle met en mouvement la partie amère du foie, le comprime, courbe le grand lobe qui était droit, el nous éprouvons de la douleur et du dégoût. Cette pensée estelle sereine, elle met en mouvement la partie douce du foie, le dilate, le redresse, el nous avons, pendant la nuit, le calme et la tranquillité, pendant le sommeil cette sorte de substitut de la sagesse refusée à la troisième Ame, la divination.

Telle est la divination , qui ne se rencontre jamais dans le libre et plein exercice de la raison, mais seulement lorsqu'elle est empêchée par le sommeil , égarée par la maladie ou transportée par l'enthousiasme.

Mais la divination, dans ie sommeil comme ailleurs, ne doit pas être acceptée aveuglément. 11 faut qu'elle soit interprétée. C'est à l'homme éveillé et

sain qu'il appartient d'examiner les paroles prononcées en rêvant ; de discuter et de mettre à l'épreuve du raisonnement les visions , les apparitions ; de rechercher comment et à qui elles annoncent un bien ou un mal présents, passés ou futurs.

Dans une théorie complète du sommeil, tel que Ta compris l'antiquité, il y a trois points à considérer : i# le sommeil en lui-même; 2° le rêve; 3° la divination par le rêve. Chacun de ces points a été étudié par Arisfote dans un traité spécial.

En effet, Arislote a écrit un traité Du sommeil et de la veille, un traité Des rêves et un traité De la divination dans le sommeil.

Dans le premier de ces traités, Aristote pose et résout trois questions, qui sont bien en effet les principales que soulève le sommeil, considéré en luimôme et indépendamment des rêves.

Voici ces questions :

Quel est le principe du sommeil? ou, en d'autres termes, qu'est-ce qui dort dans l'homme? Est-ce le corps ? est-ce l'àme ? est-ce un principe commun au corps et à l'Ame, et par conséquent le corps et l'àme à la fois, mais seulement dans une certaine mesure ?

Quelle est la raison d'être du sommeil ? Pourquoi cette perpétuelle alternative de la veille et du sommeil ? Pourquoi ne trou ve-t-on nulle part ni une veille perpétuelle ni un sommeil perpétuel ?

Quelle est la cause déterminante du sommeil? Est-elle physiologique ou psychologique? et si elle est physiologique, en quoi consiste-t-elle?

Voici maintenant les réponses :

I. — Le principe du sommeil est le même que celui de la veille, car le sommeil est le contraire de la veille, comme la maladie est le contraire de la santé, la cécité le contraire de la clairvoyance ; et telle est la nature des choses que les contraires appartiennent nécessairement au môme sujet. Quel est donc le principe de la veille ï

La sensibilité. En elfet, celui-là veille qui reçoit quelque sensation du dehors ou qui éprouve quelque mouvement intérieur, qui sent enfin. La veille est donc un état de la sensibilité. Le sommeil est donc un état de la sensibilité.

La sensibilité s'exerçant librement et sans entraves, voilà la veille; la sensibilité enchaînée, immobile, rendue impuissante par l'excès de la veille, voilà le sommeil.

Mais ceci demande à être exprimé avec une précision plus grande encore.

En effet, il faut distinguer deux choses dans la sensibilité : les sens particuliers, situés à la circonférence du corps, qui en sont le rayonnement; et le sens commun , situé au centre du corps , qui en est le foyer. La veille et le sommeil sont deux états du sens commun, c'est-à-dire de la sensibilité prise à sa source. La veille est le sens commun en mouvement, le sommeil est le sens commun en repos.

On comprendra l'importance et la vérité de cette distinction, si l'on songe que les sens particuliers dépendent du sens commun, et ne peuvent s'exercer sans lui, tandis que le sens eommun ne dépend pas des sens particuliers, et peut s'exercer sans eux. II arrive souvent que les sens particuliers sont en repos, et ne perçoivent plus , et que le sens commun est en

mouvement , et perçoit encore. Il y a alors défaillance, évanouissement ; il n'y a pas sommeil. Le sommeil est le repos, non pas d'un sens quelconque, mais du sens commun , par lequel nous sommes premièrement sensibles.

Or, la sensibilité n'est propre ni au corps ni à Fârne, mais commune aux deux : d'où il suit que ce qui dort, ce n'est ni le corps ni l'Ame séparément, mais le corps et l'Ame à la fois; le corps en tant qu'il sert d'organe à la sensibilité, l'Ame en tant qu'elle est la sensibilité.

Le sommeil étant le repos de la sensibilité est commun A tous les animaux, car il n'est pas un animal qui n'ait au moins le sens du toucher et même celui du goût, et par conséquent aussi ce que nous avons appelé le sens commun. C'est môme la sensibilité qui fait que l'animal est animal. Il est donc en quelque sorte dans l'essence de l'animal de dormir. Aussi observe-t-on le sommeil dans toutes les espèces d'animaux terrestres et aquatiques. Et si on n'a pu encore le constater dans les coquillages, on l'y constatera certainement un jour, car certainement il y existe.

Les animaux dorment, parce qu'ils sont sensibles ; au contraire, les végétaux ne dorment pas, parce qu'ils ne sont pas sensibles. Ils n'ont que la faculté nutritive, qui est si peu propre au sommeil que, dans le repos de la sensibilité , elle s'exerce avec une activité plus grande.

IL — Mais pourquoi l'homme dort-il ? Pourquoi l'animal dort-il ? Quelle est enfin la raison du sommeil?

La veille. 11 vient de la veille, qui nous fatigue et

DU SOMMEIL. 42f

nous rend le repus nécessaire; il y va, parce qu'il répare nos forces, et nous met en étal de veiller de nouveau , c'est-à-dire de sentir et de penser effectivement.

Il est la conséquence de la veille qui précède. Un organe, quel qu'il soit, ne peut fonctionner impunément. A force de fonctionner, il s'épuise, et, passé certaines limites , tombe dans l'impuissance. Les yeux, à force de voir, ne voient plus. La main, à force de toucher, ne touche plus. Les organes de la sensibilité, à force de sentir, ne sentent plus. De là le sommeil.

Il est en même temps la préparation à une veille nouvelle; car si l'action prolongée ôte aux organes leur puissance naturelle, l'inaction prolongée doit la leur rendre. Redevenus capables de fonctionner, ils fonctionnent de nouveau. Et voilà comment le sommeil aboutit à la veille.

Ceci nous explique pourquoi le sommeil et la veille se succèdent dans un cercle sans un, sans que l'un de ces états puisse jamais devenir, dans un animal quelconque, exclusif et constant. Impossible de veiller toujours : la veille conduit par l'épuisement au sommeil. Impossible de dormir toujours : le sommeil conduit par la réparation à la veille. L'alternative de la veille et du sommeil est donc une véritable nécessité de la nature animée et sensible, une loi de la vie.

III. — Quant à la cause du sommeil, elle n'est pas psychologique ; elle est purement physiologique On sait que la sensibilité a son organe central et son véritable siège dans le cœur. Voici donc comment elle y est atteinte, et dans quelles circonstances. Lorsque

nous prenons de la nourriture, il se forme du sang, el !e sang se porte au cœur. Il s'y produit alors un dégagement de chaleur, et comme une âvapormU&B. Celle évapora Lion mon Le naturellement vers les parties élevées de notre organisation, cl vers le cerveau, de toutes la plus élevée. Or, le cerveau est hw> liellement froid. Il refroidit donc les vtpettrs qui lui arrivent, el qui, redescendant alors, par un mouvement semblable a celui de l'Eurype, refroidissent a son Lour le cœur, paralysent la sensibilité, el déterminent le sommeil.

Le sommeil, considéré physiquement, est donc une sorte de refroidissement des parties les plus intérieures el les plus centrales de l'organisation.

Quel est le principe des rêves, el dans quelles circunstances se produisenL-ils ? Cette question complexe fait l'objet môme du traité Des rives,

Aristole procède ici, comme en bien d'autres endroits, par élimination, el prouve d'abord que le rêve ne se rapporte ni à la sensibilité ni à l'intelligence.

Le rêve ne se rapporte pas à la sensibilité. Bu cfiet, outre que rêver, ce n'est pas voir , entendre, sentir véritablement, on ne peut ni voir, ni entendre, ni sentir véritablement quoi que ce soit dans le sommeil ; or, on ne rêve que dans le sommeil.

Il est vrai qu'il arrive quelquefois à l'homme endormi de voir quelque lumière, comme celle de sa lampe, d'entendre quelque bruit, comme le chant du coq, ou même de répoudre aux questions qu'on lui fait ; mais c'est que sou sommeil est incomplet, et qu'il s'y mule quelque veille ; car ce sont là des sensations imparfaites, non des songes.

DIT 30M1IEIL. 420

Le rêve ne se rapporte pas a l'intelligence (i). En effet, dans nos rêves, nous ne (.lisons pas simplement: ceci est un cheval , ceci est un homme (2) ; mais encore : ceci est blanc, ceci est beau. Or, le blanc, le beau et toutes les choses de cette sorte ne sont pas (lu ressort de l'intelligence.

Il est vrai qu'il arrive quelquefois à l'homme endormi de concevoir quelque pensée tout intellectuelle. Mais cette pensée ne fait pas partie de nos songes : elle s'y ajoute, comme dans la veille elle s'ajoute à nos sensations.

A quoi donc se rapporte le rêve, et qu'y a-t-il encore dans l'âme, outre la sensibilité et L'intelligence? Il y a une faculté en quelque sorte intermédiaire, et qui comble l'intervalle ; il y a l'imagination. G'est précisément par l'imagination que nous rêvons. Rêver , n'est-ce pas voir une image , un spectre , un fantôme? Et cela même, n'est-ce pas imaginer?

C'est donc l'imagination qui produit le rôve. Hais comment?

Iteportons-nous à l'état de veille. Tandis que nous sommes éveillés , les choses sensibles qui nous entourent déterminent incessamment en nous des sensations diverses, selon nos divers sens et nos divers organes. G'est là un premier fait bien connu. Un second fait, moins facile à constater, mais non moins réel, c'est que l'impression produite dans l'organe, à l'instant de la sensation, y demeure après que celle-ci

(1) il faut entendre par la l'i n tel li pence proprement dite, vm>c, c'est-à-dire la faculté de penser, par opposition aux facultés ,(e sentir et d'imaginer.

(2; Ce qui impliipii' abstraction H. généralisation,

430 m -iijniKiL.

s'est évanouie. L'organe n'est plus en rapport avec l'objet, la sensation n'a plus Heu ; mais l'impression reçue persiste néanmoins. C'est ainsi qu'un pnijeclile lancé avec une certaine force continue à se mouvoir dans l'air, après que le moteur a cesse d'agir. C'est ainsi que la chaleur produite dans une partie d'un corps, s'y maintient et même se communique aux parties voisines, après que le corps a été éloigné du foyer.

Cette durée de l'impression en l'absence de la sensation, à laquelle elle survit, est particulièrement manifeste dans les cas où la sensation s'est prolongée un certain temps avant de disparaître. Par exemple , a-l-on longtemps marché au soleil, et passe-t-on tout à coup à l'ombre, on ne peut d'abord rien voir, pourquoi? Parce que le mouvement sourdement produit par la lumière dans les yeux y continue encore. A-t-on longtemps considéré une certaine couleur, rouge ou bleue, et en détourne-l-on les regards pour les porter sur d'autres objets, on les voit d'abord rouges ou bleus, pourquoi ? Parce que le mouvement causé dans l'organe visuel par l'une ou l'autre couleur y persiste encore. On pourrait multiplier ces exemples a l'infini. Il en résulte celle vérité incontestable que, en l'absence de l'objet sensible disparu, et de la sensation elfacée , les impressions, les mouvements demeurent dans les organes, et y demeurent sensibles.

Or, ces impressions persistantes, ces mouvements durables, fondement et principe de l'imagination, existent également et pendant la veille et pendant le sommeil ; mais , pendant la veille, il sont presque comme s'ils n'étaient pas.Toutconlribueà les effacer.

les sensations en acle et la pensée en exercice. Telle une lueurs'elfacedevanlune flamme ardente; tel un chagrin se perd dans une douleur profonde. Pendant le sommeil, c'est tout le contraire qui a lieu. Grâce à l'inertie des sens particuliers, rendus impuissants par le reflux de la chaleur du dehors au dedans, les impressions, les mouvements restés dans les organes, arrivent au centre de la sensibilité, où réside le sens commun, et y deviennent clairs et facilement perceptibles. Nombreux et divers sont ces mouvements, nombreuses et diverses sont ces impressions. Elles s'agitent, se détruisent et se reforment à pou près comme ces petits tourbillons que l'on remarque sur les eaux courantes. Et voilà comment l'imagination fonctionne dans le sommeil; et voilà comment se forme le rêve.

Par là s'expliquent tous les phénomènes du rêve. On ne rêve guère immédiatement après le repas ; on ne rêve guère dans l'enfance. La raison en est simple. C'est qu'il y a alors une trop forte agitation, causée par la chaleur qui provient de la nourriture, ou par le travail interne d'une organisation en voie de formation et de croissance ; dans ces conditions, les impressions survivantes restent inaperçues. C'est ainsi que, dans un liquide vivement agité, nulle image ne parait, ou s'il en paraît une, elle est déformée, dispersée, et représente l'objet tout autre qu'il est.

Mais, quand l'opération digestive est accomplie, quand l'organisme est arrivé à tout son développement, les choses se passent d'une manière toute différente, Le cours du sang se fait avec lenteur; dans le calme el le repos organiques, les impressions laissées par les sensations apparaissent comme des sen-

432 «u suiuihiL.

salions véritable-:, s'unissent et se séparent, affectent raille formes, comme les nuages dans le ciel, et, en l'absence de tout contrôle devenu impossible, donnent lieu but plus complètes illusions. De là ces hallucinations, ordinaire subslunce des rêves, et qui sont les jeux fantastiques d'une imagination que rien no modère et ne gouverne dans le silence et l'iminoliililé universelle.

Tels sont les rêves. Quelle en est la valeur et la légitime autorité? El que faut-Il penser de la divination dans le sommeil? Voilà une question que Aristote trouvait toute posée autour de lui. et à l'examen de laquelle il a consacré le petit traité De !" rfiv//i'i!/'})i ii<i,is le lotntneiii

On croit généralement, dit Aristote, que les réTffl nous sont envoyés par les dieux comme des avertissements de l'avenir. Que les dieux nous envoient nos songes, on peut l'admettre, en ce sens que tout nous vient d'eux ; mais qu'ils veuillent par la nous révéler les événements futurs, c'est ce qu'il est difficile de croire. Indépendamment de mille autres absurdités qu'entraîne celte supposition, il y aurait celle-ci, que les dieux accorderaient celte faveur aux hommes qui en sont les moins dignes, cl même aux animaux, car les animaux rêvent.

Cependant, nos rêves se rapportent quelquefois, souvent même, aux événements qui surviennent.

Arislote reconnaît ce fait, el l'explique. Les rapports entre les rêves et les événements subséquents sont presque toujours de simples coïncidences. Ce n'est pas parce que je rêve que l'événement a lieu, ce n'est pas parce que l'événement a lieu que je

rêve ; mais il se trouve, par une rencontre toute l'oftuite. que je lais tel rêve, el que le! événement analogue s'accomplit. Et faul-il s'étonner de ce concours? Ce qui serait étonnant, ce serait que, parmi tant de rêves que nous Faisons, et tant d'événements qui arrivent, il n'y eût jamais de ces coïncidences accidentelles.

Maintenant, dans certains cas particuliers, le rapport que l'on observe entre tel rêve et tel événement n'est pas une simple coïncidence: il peut se faire que le rêve soit la cause ou le signe de l'événement. Voici comment il en peut être naturellement la cause. Chacun sait combien les pensées et les actions de la veille influent sur les pensées et les actions du sommeil, c'est-à-dire sur les rêves : pourquoi la réciproque ne serait- elle pas vraie? Certains rêves ne peuvent-ils pas mettre nos esprits dans telle ou telle voie? Cerlains sentiments, qui nous ont vivement agiles pendant le sommeil, ne peuvent-ils pas mettre notre volonté dans telle ou telle direction? Cela paraîtra incontestable a quiconque y réfléchira sérieusement.

Les rêves peuvent aussi être naturellement les signes des affections morbides qui se déclarent plus tard chez le rêveur. Nos maladies, en effet, sont évidemment précédées de toute sorte de mouvements insolites dans noire organisation. Ces mouvements son! souvent imperceptibles durant le jour el la veille, parce qu'ils sont effacés, masqués par ries mouvements plus considérables, par des impressions plus vives. Mais, durant la nuit et le sommeil, ces petits mouvements, en l'absence des autres, nous paraissent très-grands, et ces impressions très-éner-

giques. C'est ainsi qu'on s'imagine entendre la foudre et les éclats du tonnerre, parce qu'un petit bruit a lieu dans l'oreille ; traverser un brasier ardent, parce qu'on éprouve une petite cuisson dans quelque partie du corps. Le rêve alors est un véritable symptôme, et, si Ton veut, un avertissement.

Voilà la vérité sur la portée des rêves; et celui qui y cherche autre chose qu'une cause ou un signe dans les cas particuliers que nous venons de dire , et qu'une coïncidence dans tous les autres, est dupe de son imagination et de sa crédulité (1).

L'école épicurienne a sa théorie du sommeil, conforme à ses doctrines générales. Épicure l'avait sans doute exposée dans l'un des trente- sept livres de son traité De la nature, et plus spécialement dans le traité Des présages que lui attribue Diogène Laërce. Il n'en reste aujourd'hui d'autres traces qu'une phrase de la lettre d'Épicure à Hérodote (encore cette phrase est-elle une sorte d'interpolation de Diogène), et les vers où Lucrèce Ta esquissée à grands traits.

Le sommeil a lieu lorsque, des parties de Târne disséminées dans l'organisation, les unes fuient au dehors, tandis que les autres, refoulées à l'intérieur, s'entassent et s'agglomèrent. — Cette indication d'Épicure, interprété par Diogène Laërce, Lucrèce n'a fait que la développer, avec ses principales conséquences.

(1) Dans l'école d'Aristote, Théophraste et Ariston avaient aussi écrit des traités sur le sommeil et les rêves, mais il n'en subsiste que les titres, conservés par Diogène Laërce ( Vies de Théoph. et d'Arist.)*

Qu'est-ce que le sommeil? Un amoindrissement de l'âme. L'âme se compose d'une multitude d'atomes extrêmement subtils, et elle est principalement située au centre de l'organisation. Quand vient avec la nuit l'instant du repos après la fatigue, une partie de ces atomes se disperse dans les membres, une autre partie s'échappe au-dehors, ce qui reste s'agglomère au dedans. Cette âme. ainsi diminuée, ne soutient plus le corps, qui s'affaisse; elle ne senl plus que très-imparfaitement ; et voilà te sommeil.

D'où vient cet amoindrissement de l'âme ? De l'action incessante de l'air , qui pénètre en nous par la respiration, et, venant frapper les atomes dont l'âme est composée , force les uns de fuir dans les membres, les autres de sortir de la poitrine et du corps, et les autres de se condenser en résistant.

Le sommeil succède au repas comme à la fatigue. C'est que les aliments liquéiiés pénètrent dans les veines, et produisent sur les atomes de l'âme le même elfet que l'air. On peut même dire qu'ils agissent pîus fortement, et voilà pourquoi le sommeil est alors plus profond.

Mais dans le sommeil, si l'âme ne pense pas, si l'âme ne sent pas, elle rêve. Rêver, c'est imaginer. L'âme endormie imagine, comme l'âme éveillée, par l'introduction des images qui , répandues dans l'air, pénètrent en nous par les pores, et arrivent jusqu'à l'âme. Les images semblables à celles qui ont déjà pénétré par ces pores y pénètrent plus aisément ; eteeci explique pourquoi nous rêvons surtout des choses qui nous ont préoccupés pendant la veille.

Tout ce qui vient d'être dit est vrai de l'animal comme de l'homme. L'animal dort aussi, rêve aussi ;

et l'animal revoit aussi dans ses rêves les objets qui l'ont intéressé pendant la veille.

Il est certain que les stoïciens se sont beaucoup occupés du sommeil et de la divination dans le sommeil. Zenon, sans exposer de tout point une doctrine philosophique sur celle double question, en avait au moins déposé le germe dans ses ouvrages; et Cléanlhe était déjà entré dans des développements. Leurs successeurs flrent davantage. Chrysippe composa un livre sur les rêves, et deux livres sur la divination en général, laquelle comprend nécessairement la divination dans le sommeil, Diogène de [Jabylnne écrivit à son tour un livre sur la divination, Anlipaler deux et Posidonius cinq. De ces traites et de ces livres, il ne nous est rien resté, mais leur existence nous est formellement attestée parCicéron, !. I, S :i du Dr dicinaliont:

Il n'es! pas moins certain que les philosophes 'le la nouvelle Académie et singulièrement Oarnéade, attaquant les stoïciens sur ce point comme sur tous le.- autres, s'efforçaient de démontrer que la divination en général, que la divination dans le sommeil en particulier, n'ont aucun fondement solide et doivent élre abandonnées comme la chimère d'esprits dépourvus de jugement cl de critique. C'est encore Cicéron qui nous fournit cet intéressant détail , même ouvrage, même livre, paragraphe 4. Parlant de la divination, il dit eu propres termes que « sur ce point, Carnéade a écrit avec beaucoup de force et de fécondité contre les stoïciens. « Dans quel ouvrage'.' Nous ne savons, notre auteur étant muet lu-dessus, mais le fait est incontestable.

Or, malgré la disparition de lous les livres qui viennent d'êlre mentionnés, il ne nous est pas interdit de savoir quelque chose des idées des stoïciens, sinon sur le sommeil, au moins sur la divination dans le sommeil, et quelque chose de la polémique des académiciens sur le même point, grâce au traité de Cicéron. Le De divinatione, en effet, passant en revue tous les genres de divination, méthodiquement classés, n'a garde d'oublier la divination dans le sommeil ; et. nous avons cette chance que, dans le premier livre, Quintus, représentant le stoïcisme, expose là-dessus la pensée stoïcienne, et que, dans le deuxième livre, Cicéron, partisan de l'Académie, expose à son tour la pensée contraire des académiciens. Nous n'avons donc qu'à prêter l'oreille tour à tour ii Cicéron et à son frère pour nous renseigner sur ce double objet.

Apprenons d'abord de Quintus comment les stoïciens démontrent la réalité, la solidité, la légitimité de la divination dans le sommeil.

Quand il s'agit de la divination artificielle, dit Quintus, il n'y a pas lieu de chercher des raisons, c'est-à-dire d'expliquer pourquoi tel prodige est le signe ou le présage de tel événement. Les raisons, le pourquoi nous échappent. La divination artificielle se prouve par l'expérience, L'expérience établit que certains prodiges sont invariablement suivis de certains événements : donc ils les annoncent. Quand le prodige parait, on peut être cerlain que l'événement arrivera. La divination artificielle n'a pas d'autre fondement , mais celui-là suffît , et rien ne saurait l'ébranler.

Il n'en est pas autrement dans les arts. et. par

exemple dans la médecine. Savez-vous pourquoi telle herbe, telle racine guérit les morsures dangereuses? Non ; mais l'expérience vous a appris que la guérison a constamment lieu. Vous constatez le fait, vous ignorez la cause. Vous croyez sans comprendre.

Ainsi de la divination artificielle. Dans une victime, une fissure des entrailles, une certaine manière d'être du foie sont les invariables antécédents de tels et tels événements déterminés. Savez-vous pourquoi ? Non ; mais l'expérience vous a appris cette liaison. Ici encore, vous constatez le fait, vous ignorez la cause. Vous croyez, ou vous devez croire sans comprendre.

La divination artificielle repose donc sur l'expérience, qui montre ce qui est, pas du tout sur le raisonnement, impuissant à découvrir pourquoi ce qui est, est.

Or, la divination naturelle, et particulièrement la divination dans le sommeil, a un avantage singulier : on la prouve par les faits, c'est-à-dire on la constate, et de plus on la prouve par des raisons, c'est-à-dire on l'explique.

Et d'abord la divination dans le sommeil a un appui solide dans les faits. Ils sont en effet innombrables les songes confirmés par l'événement ; et quand on en veut citer, on est embarrassé de choisir dans la multitude de ceux qui se présentent.

Quintus choisit cependant, et il a la main heureuse. Il raconte avec complaisance toute une série de songes plus ou moins piquants, et qui n'ont pas manqué de se réaliser. Il serait aussi inutile que peu intéressant de donner ici un abrégé décoloré de ces récits ; passons.

IIU SOMMEIL.

Donc, l'histoire qui nous montre raille et mille songes, et qui nous les montre toujours suivis de l'événement, ne permet pas de douter qu'il n'y ait en eux une valeur prophétique. Mais cette valeur, nous ne sommes pas réduits à l'aflirmer expérimentalement; nous pouvons en rendre compte et en donner l'explication philosophique.

D'abord, il faut bien concevoir que le sommeil est un état particulièrement favorable à l'esprit, qui s'élève alors fort au-dessus de lui-même. En effet, pendant le sommeil, l'esprit, affranchi en quelque manière du commerce et de la société du corps, en devient plus libre, plus apte a accomplir ses plus hautes opérations, à se souvenir du passé, à juger le présent, à prévoir l'avenir. Le corps pendant le sommeil est comme mort : l'esprit en est plus plein de vie et de force. Ce phénomène s'observe souvent dans les maladies mortelles, lorsque le terme Mal approche, lorsque l'Ame est pour ainsi dire délivrée de ee corps qui s'en va. Les mourants ont alors une singulière clairvoyance. Leurs sentiments s'eunoblissent, leurs pensées s'élèvent, ils revoient les images de ceux qui ne sont plus, ils pressentent l'avenir. Or, il en est du sommeil comme du moment de la mort : c'est presque une délivrance pour l'esprit, qui retrouve toute sa vivacité, toute sa pénétration, toute sa puissance, toute cette noble essence enfin qu'il tient de sa divine origine.

La valeur prophétique des songes s'explique donc par l'affinité de l'esprit humain avec l'esprit divin. Cette affinité est empêchée d'avoir tout son effet pendant le jour, pendant la veille, parce que le corps est à l'âme un perpétuel obstacle ; mais la nuit, le corps

étanl pour ainsi dire comme s'il n'était pas . noire esprit, rendu à lui-même, recouvre sa divine énergie, sa divine lucidité, et aperçoit sans peine, sans erreur, les choses futures, aussi bien que le présent et le passe.

Lu valeur prophétique ries songes a encore une autre cause. Il faut qu'on sache en effet qu'il existe partout, autour de nous, au-dessous de nous, duu l'air, dans l'espace, des âmes immortelles sans cesse eti action et en mouvement. Elles savent la Vente Or, nos âmes communiquent naturellement aveooes âmes immortelles, et, grâce à ces communications, auxquelles le sommeil est plus propice, parce qu'il nous affranchit en quelque mesure des liens corporels, tout ce qui nous intéresse nous est certaine ment révélé.

Enfin la valeur prophétique des songes a une troisième et dernière cause. Il arrive, en effet, que les dieux même conversent avec les hommes pendant le sommeil. Dans ce dernier cas, les songes sont de véritables révélations; des révélations directes, la divinité en personne prenant la peine de nous dévoiler l'avenir.

Telle est la thèse stoïcienne , exposée par Quïntns ; voici maintenant l'antithèse académique, exposée par Cicéron.

Lorsqu'on soutient la doctrine delà divination dans le sommeil, on ne peut apporter à l'appui que l'une de ces trois raisons: ou bien les dieux, protecteurs de l'espèce humaine, nous avertissent eux-mêmes dans nos songes ; ou bien les choses ont entre elles une certaine convenance, une certaine sympathie, par laquelle se dirigent les interprètes ; ou bien enJin une longue et constante observation a montré que

DD SOMMEIL. -Ul

certains songes et certains événements s'enchaînent, sans qu'on sache ni comment ni pourquoi. Or ces trois raisons sont trois mauvaises raisons qui tombent au premier choc de la critique.

Comment croire que les (lieux nous envoient euxmêmes les songes pour nous avertir? Réfléchissez à la manière dont la plupart des hommes se comportent relativement à leurs rêves. Ils ne les entendent pas, ils ne s'en souviennent pas, ils n'y attachent aucun prix. Cette façon d'agir et de penser, les dieux la connaissent sans nul doute. Mais alors, en faisant de nos songes des présages, ils feraient riono la chose la plus vaine et la plus absurde, c'est-à-dire la plus indigne d'eux-mêmes , de leur sagesse et de leur puissance !

Si les dieux veulent nous avertir par des visions de ce genre, pourquoi ne le font-ils pas plutôt tandis que nous sommes éveillés? Quelle que soit la cause des rêves, si on la suppose extérieure à l'âme, cette cause pourrait produire les mêmes effets pendant la veille; et si c'était une attention des (lieux pour nous, ils préféreraient ce moment, puisque les visions hors du sommeil sont beaucoup plus nettes et plus certaines que celles qu'on a en dormant. Il eut été plus digne de la bonté divine de choisir la veille pour nous donner des visions claires que le sommeil pour nous en donner d'obscures.

On n'a jamais prétendu que tous les songes soient vrais: donc les uns sont vrais, les autres faux. Mais que signifie cette distinction dans l'hypothèse que nous examinons '? Si les vrais seulement viennent des dieux, d'où viennent les autres? Ou si les faux en viennent aussi, comment peut-il convenir à la Divi-

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nilé de troubler l'esprit des hommes par des visions mensongères ï D'aulre pari, à quelle marqiif reconnaître quels songes soul vrais, quels faux? Et si nous en sommes incapables, comment les interprèles y réussiraient-ils mieux, eux les plus méprisables des hommes et les plus ignorants '.'

Lequel est le plus probable, le plus raisonnable, ou que les dieux immortels, les souverains arbitres du monde, ne Tassent que courir aux lits et aux grabats des bonimes, pourleur présenter des visions absurdes cl embarrassées, que le lendemain ils iront raconter au devin ; ou que les songes ne soient qu'un effet naturel de l'agitation de lame, laquelle croît voir dans le sommeil ce qui a frappé les sens éveilles? Est-il donc plus philosophique d'expliquer ces choses par des imaginations de bonnes femmes que par la nature même de notre âme? Qu'on y songe : telle est la nature et la puissance de l'Ame qu'elle se meut continuellement, sans avoir besoin d'impulsion étrangère, par sa propre énergie et son inépuisable activité. Est-elle aidée du corps et des organes, elle voit, elle sent, elle pense distinctement. Est-elle privée de ce secours, elle crée en elle-même des images, des manifestations de toute sorte; mais connue c'est dans un moment de faiblesse et d'abandon, taules ces apparences sont troubles et contradictoires. Ce ne sont que d'informes débris ou des amalgames des pensées et des actions de la veille. Telle est la vraie nature et la vraie origine de nos rêves, phénomènes imparfaits d'un état imparfait, et dans lesquels les dieux n'ont absolument rien à voir.

Si les songes ont une valeur prophétique, ce n'est donc pas aux dieux qu'ils la doivent. La devraient-ils

ii celle convenance, à cette sympathie qu'une chose peut avoir avec une autre, et qui ferait par exemple qu'un œuf désignerait un trésor? Mais de bonne foi, quel rapport naturel peut-il y avoir entre un héritage, une dignité, une victoire et un songe ! Cherchez, et vous ne trouverez pas. Aussi les conjectures des devins marquent-elles bien plutôt la sublibililé de leur esprit que les rapports de la nature. Un homme qui se proposait de disputer le prix aux jeux olympiques rêve qu'il est traîné dans un char ;'t quatre chevaux. Le matin, l'interprète lui donne cette réponse : vous serez vainqueur ; ces quatre chevaux signifient que vous dépasserez vos concurrents. Mais i! va ensuite trouver Antiphon, qui fui dit : Vous serez vaincu; ne voyez-vous pas que ces quatre chevaux indiquent que quatre de vos rivaux vous ont laissé derrière eux? — Un autre coureur rêve qu'il est devenu aigle. Vous vaincrez, lui dit i "interprète, car quel oiseau a le vol plus rapide que l'aigle '. Eh, non ! lui dit Antiphon, vous serez vaincu, l'aigle étant loujours à la suite des autres oiseaux, puisqu'il leur donne lâchasse. Au milieu de ces contradictions, où sont les rapports des songes avec les événements? Ils n'en ont qu'avec l'imagination du trompeur et du Irompé.

Quant au dernier argument, qu'une longue suite d'observations a fait voir certains songes enchaînés à certains événements, et a permis de coordonner ces différentes remarques en un art de conjecturer l'avenir, il n'est pas plus solide que les précédents. Quoi! on a pu observer les songes? et par quel moyen? C'est une matière d'une variété infinie, et il n'est rien de si extravagant, de si ridicule, de si pro-

4Vi BU SOMMEIL.

digieux dont on ne puisse rêver. Comment donc noter et retenir des espèces innombrables et toujours nouvelles? Les astronomes ont calculé le cours -des planètes, et, contre l'opinion vulgaire, ils y ont trouvé un ordre invariable. Mais quelle règle peut-on suivre pour les rêves, et comment est-il possible de les interpréter, lorsque des songes pareils, soit chez plusieurs personnes, soit même chez une seule, ne sont pas suivis d'événements pareils ? Et comme un homme reconnu pour menteur n'est point cru lors même qu'il dit vrai , il faut s'étonner que les stoïciens , au lieu de reconnaître pour menteurs les songes qui mentent presque toujours , s'imaginent qu'ils disent toujours vrai, parce qu'ils se seront trouvés véridiques une fois entre mille.

Conclusion. Si donc les songes ne viennent pas des dieux , s'ils n'ont aucun rapport avec la nature , si l'art de les interpréter n'a pu naître de l'observation, il en résulte logiquement qu'ils ne méritent aucune créance.

Voilà, si toutefois je ne commets pas quelque grave omission sans m'en douterai), voilà tout ce qui nous reste des théories des anciens sur le sommeil , dans l'intervalle qui sépare Hippocrate de Galien. On remarquera sans doute que les philosophes figurent seuls dans les pages qui précèdent, que les médecins en sont absents. Est-ce à dire que ceux-ci aient né-

(l) Il y a bien le chapitre vu du livre Ier de Valère Maxime, lequel est intitulé De somniis. Mais V. Maxime n'est ni médecin ni philosophe, et son chapitre De somniis n'est qu'une compilation sans critique ni valeur.

gligé un fail si considérable el qui, sous plus d'un rapport, intéresse si fort leur art ? Il est plus vraisemblable que leurs traités sur le sommeil ont disparu dans le naufrage de leurs œuvres en général. Il est toutefois digne d'observation que Galien , qui a embrassé et la médecine et la philosophie dans leur universalité, a fait assez peu de place, dans ses étude* et dans ses livres, à la question du sommeil.

Dans un chapitre du traité Des lieux affectés (liv. III, ch. y) où Galien parle du sommeil dans ses rapports avec le cerveau, on s'attend à le voir exposer la cause physiologique du sommeil. Il explique, en clfet, que le sommeil provient d'un excès de refroidissement ou d'un excès d'humidité ; mais c'est bien moins le sommeil normal que le sommeil morbide qu'il a en vue, et l'explication qu'il donne ne s'applique en effet qu'à ce dernier. — Dans l'opuscule Du coma d'après le sentiment d'flippocrate, il distingue le coma vigile et le coma somnolent. Et comme ce dernier se confond avec la léthargie , laquelle est une espèce de somnambulisme, on s'attend à voir Galien émettre quelques idées psychologiques sur cet étrange état de l'Ame et du corps ; mais point. La critique médicale règne ici exclusivement, et l'auteur n'a d'autre souci que de commenter la pensée d'Hippocrate et d'interpréter les termes dont il s'est servi. — Le fragment Du Diagnostic par les songes a une portée philosophique , el il est regrettable que ce ne soit qu'un fragment, et même très-court. C'est la même pensée que Hippocrate avait développée dans son traité Des rêves, mais avec des restrictions qui lui donnent plus de valeur avec plus de vraisemblance. Galien admel [comme l'avait

admis Arislolej que nos songes révèleul quelque l'ois l'étal pathologique dû corps et îles organes, mais ceux-là seulement qui présentent quelque analogie avec les affections corporelles, comme il arrive lorsque un homme dont le sang est glacé, rêve tle neige et de frimas. Il faut aussi distinguer si le songe n'est pas un présage envoyé par les Dieu* ce qui nous montre, pour le dire entre parenthèse, que fialien est stoïcien sur ce point), nu s'il n'est pas le résultat des actions el îles pensées de la veille: deux cas où il ne nous révélerai) pas iHVes>airenienl l'étal du corps; deux cas, ajoute Galion, qui ne sont pas toujours faciles à discerner. Mais ce sont là des affirmations, moins les preuves ; de sorte qu'il y a dans ce fragment les thèses d'une théorie philosophique, mais non celle théorie même. — Il reste, comme il a déjà été dit. que ttalien ne développe sur le sommeil des idées d'un véritable intérêt que dans les chapitres plusieurs fois signalés du (railé Dit mouvement rf« mtucles,

Voici comment, dans ce traité dont l'objet est tout différent, tjalien est amené à s'occuper du sommeil. Il traitait du mouvement des muscles. Il constatait qu'il n'y a repus complet, c'est-à-dire ahsetee complète de mouvement, que dans le cas où les muscles sont dans la position moyenne. Or ce cas esl trèsrare, même dans le sommeil ; en sorte que le repos est très-rare, même dans le sommeil. On comprend à présent comment tîalien esl conduit à parler du sommeil, et qu'il n'en parle que pour prouver que durant le sommeil, l'àmc meut le corps el le meut volontairement.

Suivant (ialien. le sommeil n'est qu'une, moindre

action- L'âme endormie n'agit pas cumrac l'ame éveillée, mais elle agit encore. Par exemple, ceux qui dorment ne sont pas entièrement privés de sensation, quoiqu'ils sentent plus difficilement et plus faiblement. S'il n'en était ainsi, comment entendraient-ils, quand on les appelle'.' Gomment ouvriraient-ils les yeux, quand on approche de la lumière ? Comment tressailleraient-ils, quand on les touche? L'âme sent donc pendant le sommeil. Elle meut aussi . c'est-à-dire qu'elle fait effort sur les muscles pour mettre ou maintenir le corps dans telle ou telle position déterminée.

Cela est d'abord prouvé par les laits les plus ordinaires. Combien peu de personnes dorment couchées sur le dos, ce qui serait la position moyenne pour le corps ; et la bouche médiocrement ouverte, ce qui serait la position moyenne pour la mâchoire inférieure ! Nous faisons donc un continuel effort pour fermer la bouche et pour nous maintenir soit sur le côté droit, soit sur le côté gauche. Et si quelqu'un doutait de l'effort nécessaire pour garder cette position, qu'il essaie d'y placer un cadavre, il le verra aussitôt retomber lourdement.

Mais celte activité motrice de l'aine pendant le sommeil se montre d'une manière bien plus frappante dans certaines circonstances particulières. Qui n'a vu des personnes dormir assises? Plusieurs même en ont vu dormir en marchant! « Quand j'en tendais raconter cela naguère, dit G-alien, je n'y ajoutais pas foi; mais obligé moi-même de marcher pendant une nuit entière, et ayant reconuu le fait par une expérience personnelle, je me suis trouvé forcé d'y croire. Eu effet, je marchai presque la distance d'un stade en-

dormi et distrait par un songe , et ne me réveillai qu'en heurtant contre une pierre. »

L'âme opère donc des mouvements dans le sommeil comme dans la veille, et les mêmes.

Mais cette opinion n'est pas du goût de tout le monde. Il est des personnes qui rapportent les mouvements et les actes du sommeil, non à lame , mais à ce principe inférieur que les stoïciens appellent la nature.— Comme il leur plaira! Mais mouvoir le bras, la jambe , c'est bien le fait de l'âme , pas du tout de la nature; et dans le sommeil, on meut le bras , on meut la jambe. Mais parler, c'est bien le fait de l'Ame, pas du tout de la nature ; et dans le sommeil on parle.

Il y a d'ailleurs un sûr critérium pour distinguer les mouvements qui ont leur principe dans la nature de ceux qui ont le leur dans l'âme, les mouvements physiques, automatiques, des mouvements psychiques et volontaires.

Soit un mouvement quelconque : pouvez-vous , à votre gré, commencer ce mouvement, le suspendre, puis le recommencer; pouvez-vous l'exécuter avec plus de vitesse ou plus de lenteur , plus souvent ou plus rarement? il est volontaire, il appartient à l'àme. Ne le pouvez-vous pas? il est involontaire, il appartient à la nature. Je ne puis pas, à mon gré, commencer, suspendre, recommencer le mouvement de l'artère; je ne puis pas le rendre plus vif ou plus lent , plus fréquent ou plus rare : il est involontaire; c'est la nature qui le produit, ce n'est pas moi. Je puis commencer, suspendre, recommencer le mouvement de la respiration ; je puis le ralentir, le précipiter, le rendre plus fréquent ou plus rare : il est volontaire ; c'est l'âme qui le produit, c'est moi.

Mais, objecte l-on, comment ces mouvements accomplis pendant le sommeil peuvent-ils demeurer volontaires, puisque nous cessons d'en avoir conscience ?

Galien répond qu'il en est ainsi d'une multitude d'actes accomplis pendant la veille, et qui sont volontaires, bien que nous paraissions n'en pas avoir conscience. L'homme dont les yeux sont ouverts a-t-il conscience du perpétuel mouvement des paupières? C'est bien cependant un mouvement volontaire. L'homme qui parle a-t-il conscience du mouvement de toutes les parties qui sont en jeu dans l'articulation de la parole? C'est bien cependant un mouvement volontaire. L'homme qui se rend à pied du Pyrée à Athènes a-t-il conscience du mouvement des muscles qui fonctionnent dans la marche1? C'est bien cependant un mouvement volontaire.

D'ailleurs, esl-il bien certain que les actes du sommeil soient accomplis sans conscience? Est-il bien certain, d'une manière plus générale, que la conscience manque à tous les actes auxquels elle parait manquer? Il est permis d'en douter.

11 y a des foules d'actes dont nous avons conscience au moment où nous les accomplissons, et que nous oublions totalement l'instant d'après ; des actes, par conséquent, sur la nature desquels nous ne savons rien ; car pour tes connaître, il faudrait s'en souvenir, afin d'y réfléchir (1). Et d'où vient que nous

(1) Ce passade, que \'nUrr-çtc comme tout le reste, est très-net et très-précis; il prouve que Galien se rendait parfaitement compte îles conditions de l'observation iisycliulo^injue, qui sont, comme je l'ni expliqué maintes fois; 1° lu conscience; 2° Ici ; 3° la réttexiou.

oublions ces actes? C'est que nous sommes iualteiitif: en les produisant. Ne faisant sur notre imagination qu'une impression légère, ils n'y laissent pas de traces, et nous ne nous en souvenons pas.

Voilà pourquoi celui qui a la fièvre ne garde aucun souvenir de tout ce qu'il l'ail. « J'ai connu quelqu'un dit lialien, qui pendant huit jours extravagua de la manière suivante. 11 s'imaginait être , non pu a Home, mais à Athènes ; il appelait continuellement son esclave ordinaire, et lui commandait d'apporter tout ce qu'il i'aut pour le gymnase ; puis. ;iti bôtrf d'un instant : « Holà! criait-il. il faut me conduire au Ptolfinœum,\t veux m'y baigner longtemps. » — Parfois même, entre deux queslions.il s'élançait, et, couvert de ses vêtements, il se dirigeait droit vers la porte du vestibule. Les esclaves le retenant à l'intérieur et l'empêchanl de sortir: •■ Pourquoi m'arrêtez-vous, leur deruandail-il ? » — Ceux-ci lui expliquaienl qu'il avait eu la fièvre, et qu'if l'avait encore. A ces observations notre humilie répondait, avec beaucoup de convenance : — - Je sais bien que j'ai un reste de lièvre, mais c'est très-peu de chose, et l'on ne peut craindre qu'un bain me fasse du mal; car toute celte lièvre vient de mon voyage. ■■ — Se tournant alors vers son esclave: — « Ne te rappelles-tu pas quel mal nous avons eu hier, en venant de M6gare à Athènes! » — Ainsi parlant et ainsi agissant, une hénaorrhagie abondante du nez lui survint, puis une sueur, et il puéril rapidement; mais il ne se souvint d'aucun de ces faits (1). >i

Il en arrive de même dans l'ivresse, dans la peur.

Il(j SU.M.MEIL. 451

dans une méditation proronde. Dans tous ces états, comme dans la lièvre, nous faisons toute sorte d'actes dont nous ne conservons pas le moindre souvenir : cependant nous ies Taisons avec conscience. Pourquoi n'eu serait-il pas de même des actes accomplis pendant le sommeil? L'ame agissant d'une façon obscure, l'imagination, peu impressionnée, ne garde pas la trace des faits, et nous les oublions. Mais nous en avons eu conscience, et nous les avons volontaircmenl exécutés.

La conclusion de toutes ces observations, c'est que l'ame est bien certainement active el motrice dansle sommeil (1).

Si je ne me Irompe. cette élude de Galien sur le sommeil n'est pas médiocrement intéressante. Elfe a peu d'étendue , restreinte qu'elle est à une seule question, c'est vrai ; mais combien elie a de profondeur ! Elle est surtout très-psychologique, et par le procédé et par l'objet. De quoi s'agit-il, en effet? De rechercher si l'âme, dans le sommeil, meut ou ne meut pas, si elle meut volontairement ou involontairement. Or, c'esl là un point de vue particulier d'un problème éminemment psychologique et d'une importance capitule, savoir : que devient l'urne pendant !e sommeil, et comment se comporte- l-elle dans cet état extraordinaire, bien que quotidien T 11 esl même juste de remarquer que ce point de vue particulier était alors le plus obscur et le plus neuf; car Aristote avait noté que l'on sent encore dans le sommeil, tout en ayant le tort de renvoyer ces sensations

(I) Un

à la veille ; et les rêves, déjà maintes fois analysés, ne permettaient pas de douter que la pensée ne s'exerçât aussi bien ou mieux que la sensibilité dans l'ombre et la torpeur des nuits. Restait le mouvement. On ne s'était pas demandé si l'âme endormie exerce encore sa faculté motrice en de certaines limites, et c'était un point peut-être assez difficile à élucider. Galien Ta mis en pleine lumière , et je ne m'étonne que d'une chose, c'est qu'il n'ait pas fait mention du somnambulisme.

Galien a donc eu la bonne fortune d'écrire un chapitre de la psychologie du sommeil, et celui-là même auquel ses devanciers avaient laissé toute son originalité avec sa primitive et naturelle obscurité. Il a eu, de plus, le bon esprit de résoudre une question toute psychologique par l'observation psychologique. J'admire sincèrement toute cette fine, solide et profonde analyse ; comment il établit , par les faits exactement interprétés, quo l'âme opèrç des mouvements jusque dans le sommeil le plus complet ; avec quelle précision , quelle sûreté il marque la différence dos mouvements volontaires et des involontaires ; comment il fait voir que les mouvements volontaires du sommeil pourraient être destitués de conscience,. puisqu'on observe cette anomalie dans certains actes volontaires de la veille : par quelles inductions il montre que la conscience a pu , a dû éclairer les mouvements du sommeil, comme elle éclaire ceux du délire, et que ce qui manque dans les deux cas et fait l'illusion, c'est le souvenir; enfin, avec quelle vérité et quelle netteté il paraît concevoir cette observation intérieure qu'il pratique si bien.

Notons que , sans qvoir égard à ses devanciers, et

sans sortir de la question très-spéciale où Font conduit et le confineqt ses recherches sur le mouvement des muscles , Galien réfute implicitement deux trèsgraves erreurs d'Hippocrate et d'Aristote.

Par une illusion que Jouffroy devait reproduire de nos jours avec tant de vraisemblance et d'esprit, Hippocrate avait affirmé que le sommeil , exclusivement circonscrit dans les limites du corps, respecte Tâme , qui continue d'exercer ses facultés la nuit comme le jour. Il avait encore exagéré cette thèse déjà excessive. Il avait prétendu que le sommeil du corps laissant à Tâme toute sa liberté , celle-ci atteint alors , dans ses opérations diverses , à une perfection dont elle est incapable pendant la veille. C'est justement l'opinion contraire que professe Galien , et à juste titre. Il sait si bien que Tâme, en tant que puissance motrice, n'est dans le sommeil ni supérieure ni égale à elle-même dans la veille , que ce n'est qu'à force d'observer , de raisonner, de distinguer , qu'il parvient à établir que le premier de ces états n'abolit pas entièrement la faculté d'imprimer le mouvement volontaire. Il se montre donc convaincu que l'âme endormie meut encore, mais dans une mesure notablement moindre. Et de même delà pensée , de même de la sensibilité , quoique cela ne soit qu'implicitement contenu dans ses paroles : Tâme endormie pense encore, sent encore, mais dans une mesure notablement moindre. Et c'est ainsi qu'Hippocrate se trouve heureusement corrigé sur l'un des points les plus fondamentaux de la science du sommeil.

Aristote , expliquant le rêve , le fait exclusivement consister dans l'imagination , les illusions et les hal-

lucinations auxquelles elle donne lieu pendant le silence et l'obscurité des nuits. Ot, cette théorie si ingénieusement présentée par ce pénétrant esprit, sans être fausse , est loin d'être vraie de tout point. Nul doute que l'imagination ne fournisse au rêve ses plus nombreux et plus saillants éléments. Mais qu'elle en fasse à elle seule tous les frais, dans l'inertie absolue de toutes les autres facultés de l'âme, c'est ce qu'on ne peut admettre, c'est ce que Galien n'admet pas. En prouvant que l'âme meut encore, meut volontairement pondant le sommeil, il prouve du même coup que l'activité motrice contribue pour une certaine part à la formation et au développement de nos rêves. Et l'on voit de reste, par certains détails, que Galien ne doute pas que nos autres facultés, intellectuelles et morales, n'apportent leurs divers fils aux trames que nous ourdissons dans l'ombre et le repos nocturnes. Et c'est ainsi qu'Aristolc se trouve heureusement corrigé sur l'un des points les plus essentiels de la science du sommeil.

D'où il paraît que Galien. tout en ne traitant ici qu'une seule question tr^s-particulière de cette science du sommeil, la possédait tout entière, avec une netteté, une sûreté et une vérité qui nous font regretter que l'occasion, ou le temps, ou la volonté, lui aient manqué pour l'exposer tout au long dans un ou plusieurs ouvrages exprès.

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