CHAPITRE VII
On chercherait vainement, dans les traités de Galien, nnîrae une ébauche quelconque de ce qu'un médecin de ce temps-ci a appelé la Psychologie morbide. Galien n'a pas étudié la question de la maladie en philosophe. Il ne s'est nulle part proposé de suivre les maladies du corps jusque dans l'âme, ou, si l'on veut, d'observer et de décrire les contre-coups psychiques des maladies corporelles. C'est en médecin, dans un livre exclusivement médical, qu'il a effleuré le problème de la maladie regardée du côté psychologique, et voici comment.
Le traité Des lieux affectés a un objet très-nettement déterminé. Il s'agit de rapporter les diverses maladies a leurs sièges organiques et de les localiser afin de localiser aussi le Irailemenl. Car, si dans chaque cas il est des remèdes généraux, qu'il ne faut pas négliger, il en est de particuliers, qui sont essentiels, et ceux-là doivent être appliqués à la partie anormalement modifiée. Les remèdes spécifiques sont nécessairement des remèdes topiques. Galien passe donc en revue les diverses maladies pour déterminer scientifiquement leurs sièges, les Heux affectés, suivant son langage; et, afin de mettre de l'ordre
dans cette longue et difficile recherche , il commence par les maladies du cerveau et de la moelle épinière, pour continuer par celles du poumon, du foie, etc., descendant pas à pas des sommets de l'organisme à ses extrémités.
Or il ne dislingue pas entre les maladies du corps et les troubles de l'esprit. Les troubles de l'esprit sont encore des maladies du corps, parce que l'esprit est encore le corps. 11 les étudie donc pôle-môle, les lésions de la mémoire, par exemple, avec les céphalalgies, les unes et les autres étant également et au même titre des maladies cérébrales. Et c'est ainsi que tout naturellement et tout médicalement Galien note dans le groupe des maladies qui ont leur siège dans le cerveau , et dans la moelle épinière,- qui en est une dépendance , certaines perturbations de la raison, de la mémoire, de la sensation et du mouvement.
Sur la raison considérée dans sa généralité et sa supériorité , il est aussi bref que possible. Tout se réduit à trois ou quatre remarques sans développement. Les lésions ou môme l'abolition de la raison ont évidemment leur siège dans le cerveau, et leur cause dans ses modifications anormales, puisque cette faculté réside en cet organe , ainsi qu'il a été démontré. Les médecins mômes qui mettent l'âme ou sa partie principale dans un autre organe , malgré l'inconséquence, rapportent au cerveau les altérations et les éclipses de la raison, puisqu'on les voit arroser alors la tôte de leurs malades. 11 faut se souvenir, du reste, que si la raison lésée ou abolie suppose le cerveau anormalement modifié , ces modifications peuvent ôtre sympathiques comme elles peuvent être
directes. Ces perturbations de la faculté raisonnable, ces aliénations se montrent quelquefois seules, et t'ont, quelquefois partie d'une autre maladie cérébrale, qu'elles compliquent, par exemple la manie et la mélancolie. Tantôt elles laissent intactes les autres facultés , telles que la mémoire et (a sensibilité , et tantôt, plus graves, plus profondes, plus durables, ou môme définitives, elles les entraînent toutes dans un commun et universel cataclysme (1).
Les lésions particulières de la mémoire semblent avoir préoccupé Galien et même les médecins antérieurs. Galien nous fait à ce propos une confidence. 11 était jeune et se tourmentait à découvrir !e traitement propre à restituer la mémoire lésée ou abolie, ni les maîtres ni les livres ne lui ayant rien enseigné là-dessus, lorsqu'il apprit qu'Arehigène avait écrit un traité sur ce sujet. A. partir de ce moment, il n'eut pas de cesse qu'il ne se le fût procuré. Plus loin, il nous fournit ce renseignement, qu'Arehigène avait écrit onze livres de lettres , et que dans le premier il s'en trouvait une adressée à Marsus. qui l'avait consulté sur les moyens de rendre la mémoire à son père. Le livre d'Archigène dont parle d'abord Galien et la lettre dont il parle ensuite sont-ils un seul et même ouvrage, ou deux ouvrages différents? La première hypothèse semble bien être la vraie : toujours est-il que la mémoire et ses lésions avaient été étudiées et discutées par des prédécesseurs île Galien, avant de l'èLre par Galien lui-môme.
Mais, j'ai hâte de le dire, dans ces recherches médicales sur les maladies de la mémoire, la psychologie
(I) De» lieux afleclés, 111, r,
:i bien i>cu de chose à revendiquer. ArebigAae panll bien n'avoir eu souci que du traitement, et Galien. qui s'occupe d'abord de localiser la faculté, afln de localiser du même coup le mal à guérir, n'y insiste guère. 11 procède pur le raisonnement, comme il l'a fait pour déterminer le siège des maladies qui intéressent la raison même : Puisque la mémoire fait partie de la puissance rationnelle, elle est logée comme elle dans le cerveau, et ses lésions soûl des affections du cerveau. Sur la nature même de ces lésions, Galien n'est pas moins laconique. Il se borne a constater d'une part qu'elles peuvent aller jusqu'à l'abolition complète de cette faculté, et d'autre part qu'elles ont lieu tanlô! seules, tantôt simultanément avec l'intelligence, atteinte elle-même. Toute mémoire sombre-l-elle avec toute intelligence , c'est l'idiotisme ; dans le? cas moins graves, c'est seulement le délire, partiel ou général, momentané ou durable (1).
Les lésions de la sensibililéel. delà motîlité avaient sans doute occupé l'attention des devanciers de Galien, singulièrement des anatomisles de la secte dogmatique; mais Galien entre ici en des détails et des précisions qui sont bien à lui. Il nous signale d'ailleurs en maints endroits l'aveuglement et l'ignorance de ces analomistes. 11 appartenait a celuinjui avait si nettement distingué entre lu sensation et le mouvement, entre leurs nerfs respectifs, d'étudier avec sagacité et de décrire avec exactitude les altérations de ces deux opérations, en les rapportant a
de la maladie. 459
leurs causes et à leurs sièges. Galien n'a pas manqué à celte tâche.
Il y a ici une division à établir. On peut considérer la sensibilité et la motilité en général, c'est-à-dire dans toute l'étendue de l'organisation, faite pour sentir et se mouvoir ; on peut les considérer dans les cinq sens en particulier, qui sont des manières trèsspéciales de sentir et de se mouvoir. Galien s'est livré à l'une et l'autre recherche.
Il est des cas où la sensation et le mouvement sont abolis dans tout le corps, devenu insensible et immobile : c'est l'apoplexie. Il en est où cette abolition n'a lieu que d'un côté, soit le droit, soit le gauche : c'est la paralysie et plus précisément la paraplégie. Il en est où elle n'a lieu que dans un membre : c'est la paralysie partielle, locale. Mais la sensation et le mouvement ne sont pas toujours atteints ensemble; il peut arriver et il arrive qu'un sujet perde la sensation en conservant le mouvement, ou inversement perde le mouvement en conservant la sensation. Or toutes ces anomalies s'expliquent par l'état de la moelle épinière et du cerveau, des paires de nerfs qui s'échappent de la moelle épinière, et par les différentes qualités de ces nerfs, les uns sensibles, les autres moteurs.
Il faut se rappeler les résultats fournis par la dissection. La dissection nous apprend que, sauf la face , toutes les parties du corps situées audessous de la tête, et qui sont soumises à l'empire de l'intelligence et de la volonté, ont des nerfs, lesquels tirent leur origine de la moelle épinière. La dissection nous apprend que la face a aussi ses nerfs, lesquels procèdent directement du cerveau. Elle fait
plus : clic nous apprend encore que si Ton incise transversalement dans toute sa largeur la moelle épinière, toutes les parties du corps situées au-dessous sont aussitôt privées de sensibilité et de mouvement, la moelle recevant du cerveau et transmettant la taculté de sentir et de mouvoir; elle nous apprend que si Ton incise seulement la moitié droite ou gauche de la moelle, alors ce ne sont plus toutes les parties situées au-dessous qui perdent la sensibilité et le mouvement, mais seulement celles qui correspondent à l'incision. Or ces faits expliquent parfaitement les lésions ci-dessus relatées. En effet, qu'une modification anormale ait lieu tout au commencement de la moelle et empêche le cerveau de lui communiquer ses facultés, il est évident que le mouvement et la sensibilité devront disparaître de tout le corps, sauf de la face. Si la modification n'atteignait que la moitié droite ou gauche de la moelle à son origine, il est évident qu'une moitié seule du corps serait paralysée du haut en bas. Que si le cerveau môme, et non plus la moelle, était modifié, il est évident que la paralysie n'épargnerait plus la face , n'épargnerait rien : elle serait universelle. Ce serait l'apoplexie, où toutes les fonctions psychiques sont abolies, parce que le cerveau, leur centre et leur principe, est atteint dans sa constitution même.
Galien ajoute, mais en passant, qu'aux différentes régions de la moelle anormalement modifiée, correspondent les différentes paralysies locales ; qu'il importe donc de déterminer par la dissection l'origine des nerfs qui se rendent aux diverses parties, afin de leur rendre plus sûrement la sensibilité et le mouvement par un traitement approprié; que Héro-
Jtl! u MALADIE, i(îi
phile et Eudème , les premiers médecins , après Hippocrate, qui aient écrit avec soin sur la dissection des nerfs, ont négligé ce travail ; qu'if a été au contraire l'objet des recherches des médecins désireux de connaître comment certaines paralysies détruisent la sensibilité seule, d'autres le mouvement seul , et d'autres les deux à la fois. Il ne donne pas l'explication de ces derniers phénomènes , maïs il semble bien la posséder tout entière lorsqu'il dit, à propos d'un malade : « Les médecins ne savent pas qu'il y a des racines spéciales qui se distribuent au derme du bras entier , et auxquelles il doit la sensibilité, et d'autres qui donnent naissance aux rameaux qui meuvent les muscles (1). »
Il n'est pas sans intérêt de rapprocher de ces explications trop succinctes, vu leur importance, un long passage du I" livre de ce même traité, où elles reçoivent une sorte d'illustration du récit d'un cas que Galien emprunte à sa pratique médicale, et qu'il accompagne de réflexions singulièrement précieuses.
Galien vient de faire le procès aux médecins qui introduisent les subtilités de la dialectique dans le domaine des faits et de l'expérience, et, pour mieux l'aire comprendre comment on arrive à découvrir le traitement quand il y a lésion des fonctions sans lésion des parties, il cite l'exemple suivant :
Un malade vint me trouver, raconte Galien, et me montrant trois doigts de sa main (les deux petits doigts et la moitié du doigt du milieu— voir I. III, ch. xiv j, me dit que depuis trente jours H avait perdu la sensibilité dans ces doigts sans que le mouvement
* lieux ageetét, 111, \
lïil aucunement atteint. 11 ajouta que les remèdes proscrits ne lui avaient été d'aucun secours. Je ils venir son médecin, je m'informai du traitement, et le trouvant convenable, je cherchai pourquoi il avait été sans effet. M'enquérant près du nmlade des accidents qui avaient précédé, je constatai qu'il n'y avait eu ni inflammation, ni refroidissement, ni coup, mais qu'il avait perdu la sensibilité peu à peu. Étonné, je lui demandai si quelqu'une des parties supérieures n'avait pas été frappée. 11 me rèponiHf qu'il n'avait pas reçu de coup à la main, mais au commencement du dos. 11 était tombé de voilure, et l'affection de ses doigts avait suivi de près cette chute. D'où je conjecturai qu'à l'origine du nerf qui sort au-dessous de la septième vertèbre cervicale un coup avait produit une inflammation et déterminé une disposition squirrheuse. 1,'anatomie m'avait appris que, au sortir du cerveau et de la moelle, les cordons nerveux semblent n'être qu'un nerf unique. mais qu'ils sont en réalité composés de nombreux filets pressés et enfermés dans une seule enveloppe. fie sorte que la partie inférieure du dernier des nerfs sortis du cou se rend aux petits doigts en se distribuant au derme qui les entoure, et, de plus, à la moitié du doigt médius. Les médecins s'étonnaient que cette moitié du médius fût seule affectée. Cela même me prouvait que celte partie-la seule du nerf avait souffert qui, se détachant du tronc il l'avanlbras, aboutit aux doigts indiqués. Je fls donc retirer le médicament des doigts, l'appliquai moi-même sur la partie de l'épine intéressée, et, à l'émerveillement des témoins, je guéris les doigts en traitant le racbj Alors cette question s'éleva entre les médecins:
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Quelle est cette particularité des nerft qui maintient le mouvement, taudis que la sensibilité périt?
Je leur proposai d'abord, continue Galien, l'explication de certains médecins qui exposent que, la sensation consistant dans une impression reçue et le mouvement dans une action produite, celui-ci réclame une énergie dont le nerf n'est capable qu'à la condition d'être intact, an lieu que celle-là, moins exigeante , est encore possible lorsque le nerf est altéré, mais incomplètement. El comme ils applaudissaient : eh quoi? leur dis-je, n'avez-vous donc jamais rencontré le cas inverse , c'est-à-dire la perte du mouvement sans dommage pour la sensibilité? ÏNon , répondirent-ils, sauf l'un d'eux, qui déclara avoir constaté ce fait une fois , nomma son malade et oiïrit de faire venir des témoins. Il fallut se rendre. Et tous de me demander la raison de cet étrange jjbénomène.
Pour la trouver , dit Ualien , c'est à la dissection qu'il l'aut recourir. Tout mouvement volontaire réclame l'office des muscles ; car il n'est pas de nerf qui, sans le concours de quelque muscle , puisse produire une action de ce genre dans les parties d'un être animé. C'est toujours grâce aux muscles que s'accomplissent les mouvements auxquels président l'intelligence cl la volonlé. Si donc le nerf qui se rend à tel ou tel muscle est lésé, le muscle ne fonctionne plus, et le mouvement n'a plus lieu. Si tous les nerfs de tous les muscles étaient lésés , l'immobilité serait complète, comme l'insensibilité serait complète, si tous les nerfs de la peau étaient lésés. Ce serait la paralysie générale.— Mais pour connaître ces choses, ajoute Galien. pour discerner quels nerfs sont lésés.
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quelles modifications doivent s'en suivre dans la sensibilité et le mouvement, il faut lire les descriptions que j'ai données dans YAnatomie des nerfs, personne avant moi n'ayant exposé nettement cette anatomie, mais tous ayant commis des erreurs plus ou moins graves (1).
Arrivant aux lésions de la sensibilité et de la motilité propres aux cinq sens et à leurs organes , Galien s'occupe d'abord des yeux, non sans insistance et sans originalité.
Les faits sont les suivants. C'est quelquefois la sensibilité, quelquefois la motilité, quelquefois l'une et l'autre conjointement, qui sont paralysées, soit dans un œil seulement, soit dans les deux ensemble. Cette paralysie, double ou simple, qui attaque le globe même de l'œil , ne doit pas être confondue avec celle qui frappe quelquefois les paupières.
L'explication est la suivante. Est-ce la sensation visuelle qui disparait? la cause en est évidemment dans le nerf mou qui descend du cerveau , le nerf optique, ou conduit, et qui est empêché d'accomplir sa fonction , soit parce qu'il est atteint d'une inflammation ou d'un squirrhe , soit parce qu'il est altéré par un écoulement d'humeur , soit parce que le canal intérieur dont il est percé se trouve obstrué par quelque corps étranger, soit parce que le souffle lumineux ne lui arrive plus, ou en trop petite quantité.
Est-ce le mouvement de l'œil qui disparaît? la cause en est évidemment, non plus dans le nerf mou de la première paire , comme tout à l'heure , mais dans le
(1) Des lieux affectés, 1, vj.
nerf dur rie la deuxième (-!" des modernes), lequel est affecté à son tour. Et comme six muscles sont employés au mouvement du globe de l'œil, sans compter ceux qui entourent la racine du nerf optique, et que le nerf moteur de la deuxième paire envoie des filels à ces différents muscles, il en résulte autant d'altérations possibles qu'il y a de mouvements naturellement produits par ces muscles et ces filets nerveux. Est-ce le muscle releveur qui est affecté dans son nerf? l'œil paraît abaissé ; est-ce le muscle abaîsseur? il parait relevé. Si l'affection alteinl le muscle qui lire l'œil vers le petit angle , l'œil paraît tiré vers le grand, et réciproquement; si la paralysie frappe l'un des muscles rolateurs, l'œil éprouve une distorsion oblique (strabisme}. Cette dernière déviation peut avoir pour effet de faire voir les objets doubles. Enfin la paralysie des muscles qui entourent le nerf mou, ou optique, rend l'œil tout entier saillant , sans altérer la vision , du moins dans les cas ordinaires.
Ces lésions du sens de la vue ont toutes leur cause dans des affections directes des nerfs et du cerveau; d'autres proviennent d'affections sympathiques des mêmes organes. On sait ce qui se passe dans les suffiisiom (cataractes) : des sortes de mouches semblent Voltiger devant les yeux, qui voient sans voir fmyiodopsie). Des visions analogues se produisent sympalhiqncment dans les affections de l'orifice de l'estomac; et il convient de distinguer ces deux cas, car si les effets sont les mêmes, les causes étant différentes, aussi bien que le siège du mal, le traitement doit être différent. On remarque également des lésions sympathiques de la vue dans
iOÛ DE LA MALADIE.
la maladie appelée Phrénitis f inflammation du diaphragme). Et il y a même ici trois variétés à noter. Certains phrénétiques aperçoivent les choses visibles telles qu'elles sont, mais à l'occasion de ces sensations vraies, portent des jugements faux ; d'autres, tout en jugeant bien , voient mal ; et d'autres sont à la fois victimes de ces deux aberrations réunies. Non content d'avoir signalé ces deux phénomènes, tantôt isolés, tantôt conjoints, Galien donne de chacun d'eux un exemple.
Exemple de la vue saine, l'intelligence étant troublée. A Home, un individu en proie à la phrénitis était enfermé dans sa maison avec un esclave filandier. Il sort de son lit, se met à la fenêtre, et montrant aux passants des vases en verre, il leur demande s'il faut les jeter. Ceux-ci lui font signe que oui en riant, et il les jette. 11 leur demande s'il faut jeter l'esclave aussi , et sur leur réponse affirmative, il le jette, au grand effroi des assistants, qui ne rient plus, et relèvent le malheureux brisé.
Exemple de la vue troublée, l'intelligence étant saine. Celui-là, Galien l'emprunte à sa propre histoire. J'ai moi-même éprouvé l'affection inverse, nous dit-il. C'était l'été et j'avais la fièvre. Je croyais voir voltiger sur mon lit des fétus de couleur sombre, et sur mes vêtements des flocons de même couleur. J'essayais de les saisir, et ne trouvant rien sous mes doigts , je redoublais d'efforts. J'entendis deux de mes amis qui se disaient : Vois-tu, il fait la chasse aux flocons et aux fétus ? Mais comme j'étais en possession de toute mon intelligence, je compris mon état : C'est vrai , leur dis -je ; veillez à ce que la phrénitis ne s'empare pas de moi.
Quant aux visions sans objet dont le point île départ est dans une affection de l'estomac, Galien en donne la singulière explication que voici. Lorsque l'encéphale a été envahi par une humeur bilieuse, avec accompagnement de fièvre, il soutire quelque chose de semblable û ce qui arrive aus objets rôtis devant le l'eu ; il s'y produit une fumée comme eu dégage l'huile des lanternes. Cette fumée s'insinue par les vaisseaux qui aboutissent à l'œil, nerfs, artères et veines, et détermine les visions dont il s'agit.
Du sens de la vue, Galien passe à ceux du goût et du toucher. 11 réuoît ces deux sens parce que. si l'on ne regarde qu'à la sensation, ils n'emploient pas des nerfs différents. Ce sont les nerfs issus de la troisième paire (portion de la 5'! pairejles modernes ], qui apprécient à la fois la tactilitô et la sapidité des objets en contact avec la langue.
Ceci posé, voici ce que l'on observe dans l'exercice de ces deux sens. C'est tantôt le mouvement qui est lésé, et tantôt la sensibilité. Dans ce dernier cas, deux choses peuvent arriver, ou que la sensibilité du goût seul soit lésée, ou que celle du loucher le soit simultanément. Quand les deux sensibilités sont lésées à la fois, cela s'explique par la communauté des nerfs; quand la sensibilité du goût seulement est lésée, ce qui est le cas le plus fréquent, cela vient de ce que ce sens exige un discernement plus délicat. Il y a en elîet une échelle de subtilité pour les sens: la vue au sommet, le toucher au dernier degré, et dans l'intervalle, l'ouïe plus près de la vue, le goût plus près du loucher, et l'odorat au milieu. La sensibilité de la langue a son principe dans la troisième paire, » que les analomistes nomment nerf mou •>,
laquelle s'insère et se distribue dans la tunique qui enveloppe la langue.
Le sens du goût a ses nerfs moteurs particuliers. La langue reçoit le mouvement de la septième paire des nerfs ( 12° des modernes) , issus du cerveau, non loin du commencement de la moelle épinière. La gauche et la droite du cerveau sont-elles affectées dans cette région ? il faut s'attendre à l'apoplexie; l'un des côtés seulement est-il affecté ? ce sera la paraplégie ; il pourra arriver que le mouvement soit aboli dans la langue seulement, et même dans une seule de ses moitiés. Cependant la sensation du goût, comme la sensibilité générale, restera intacte dans la langue et dans tout le corps, les nerfs qui s'y rapportent restant yidemnes (1).
Galien ne se livre ici à aucune étude particulière sur le sens de l'ouïe : il se borne à dire qu'on y observe des lésions analogues provenant de causes analogues. Quant à l'odorat, il ne le nomme même pas. Mais il est conduit par le fil des idées à noter la regrettable ignorance des médecins, qui ne savent pas distinguer les deux espèces de nerfs , sensitifs ou moteurs, distinction sans laquelle il est impossible de voir clair dans toutes les anomalies où le système nerveux est en jeu. Ce passage est trop important et de trop grave conséquence pour que je ne le cite pas tout entier.
« Je ne puis assez m'étonner, dit Galien, quand je vois des hommes instruits en anatomie tout surpris que, dans les paralysies, la sensibilité et le mouvement ne soient pas toujours lésés ensemble. Ils suent sang
(1) Des lieux affectés, IV, iv.
DE LA MALAIUE. 469
el eau à chercher pourquoi ii y a abolition tantôt du mouvement seul, tantôt de la sensihililé seule, et tantôt des deux à la fois. Ils finissent par vous dire que si les nerfs ramifiés dans les muscles, el qui ne s'arrêtent qu'au derme, sont très-gravement affectés, le mouvement et la sensibilité disparaissent en môme temps ; que si l'affection est légère, la sensibilité, dont l'exercice ne suppose pas un grand déploiement de force, persiste, tandis que le mouvement, qui en exige davantage, s'évanouit. Ils insistent. sur la différence de gravité îles affections, sur la différence d'énergie nécessaire pour remuer un membre, tel que la jambe, ou pour recevoir simplement une impression. C'est fort bien, et l'explication parait admissible dans les cas de paralysie où c'est le mouvement qui périt et la sensation qui survit. Mais comment rendre compte des cas inverses , où c'est le mouvement qui demeure dans l'évanouissement de la sensibilité ? Quelques-uns les nient, au mépris de l'expérience ; les autres balbutient de telles pauvretés qu'ils feraient mieux de se taire. La vérité est que le mouvement et la sensibilité ont leurs nerfs propres, qui partent soit du cerveau, soit de la moelle, pour se répandre partout, et qu'il n'y a de traitement efficace qu'à la condition de rapporter les lésions aux nerfs qui en sont l'origine, afln d'appliquer là un remède qui ne peut opérer que là (t). »
Cette élude des maladies de la raison, de la mémoire , des facultés de sentir et de mouvoir, des cinq sens, malgré ses lacunes, malgré quelques erreurs
ci) Ott Umx affecté», îv. iv,«ufr fit»
de détails , me paraît singulièrement intéressante et instructive. Elle jette une vive lumière sur ce qu'il y a de plus ignoré à la fois et de plus original dans le génie inventeur de Galien , et nous met sur la trace de ses procédés d'investigation.
Je ne m'arrête pas à sa description et à son explication des troubles de l'intelligence et de la mémoire. La description est superficielle et incomplète. L'explication , qui consiste à les rapporter au cerveau , est vraie, sauf en ce qu'elle a de matérialiste (car ils peuvent être des contre-coups, aussi bien que des affections cérébrales pures, et Galien adopte la seconde thèse sans la prouver). Mais Galien a le tort de présenter cette explication comme une conséquence de sa théorie du siège des facultés, au lieu de la faire reposer sur l'observation et l'expérimentation. Disons cependant que ses vues si nettes , et, à tout prendre , si exactes , lui font encore grand honneur, comparées aux divagations de la plupart de ses devanciers (l).
(1) Parmi ces devanciers, dont Galien parle peut-être avec trop de mépris, il semble bien que quelques-uns avaient eu quelque soupçon des rapports de la folie au cerveau. Je citerai Arétée, singulièrement méconnu de Galien et des anciens en général, qui ne le mentionnent jamais. Ses deux principaux ouvrages (Des causes et symptômes des maladies aiguës et chroniques, - Du traitement des maladies aiyuës et chroniques ), parvenus presque intacts jusqu'à nous, nous le montrent sous un jour très-favorable. Dans le premier de ces ouvrages, dans la partie qui a pour objet les maladies chroniques, il consacre les chapitres v et vi du 1er livre à la mélancolie et à la manie. Après avoir distingué l'une de l'autre ces^deux maladies de la raisoD, et décrit leurs espèces, il pose la question de leur siège, et la résout ainsi : « Ces maladies ont leur siège à la fois dans le
SB La maladie. 'iît
Mais où Galien me parait aussi admirable qu'il est méconnu, c'est dans ses vues personnelles sur la sensibilité et la motiiité , considérées tour à tour dans l'organisme en général et dans les cinq sens en particulier.
Je ne m'étonne pas qu'il ait connu comme les connaissent les modernes toutes les différentes formes de la paralysie : perle totale de la sensation et du mouvement ; pertes partielles de l'une et de l'autre ; perte totale et partielle de la sensibilité , le mouvement restant intacl ; perte totale ou partielle du mouvement, la sensibilité restant intacte. Ce sont là des faits cliniques qui ne peuvent échapper à l'observation d'un médecin , et il ne parait pas qu'ils fussent moins connus des contemporains et des devanciers de Galien que de Galien lui-même (1). Mais ce qui m'étonne, je l'avoue, ce qui me ravit, c'est
cerveau et les entra il h's, mais surtout dans les entrailles, d Voilà bien le rôle du cerveau eu partie reconnu. Il fait sans doute trop belle la part des viscères, mais qui oserait soutenir que cette part soit nulle! Peut-être, pour être tout à fait dans le vrai, eût-il sutli a Arélee < d ■■ ilisliri^ui.T, miniuc Galion, entre le cerveau directement affecté et le cerveau affecté par sympathie avec les viscères. Notons que cette question du siège lie In folie, si nettement tranchée par Galien, était encore débattue dans ces temps-ci, comme on peut le voir dans L'Al\ènê d'Albert
(1) Cela rassort eu effet av siens et explications de Galî chapitre vu du l" livre de 1' où l'on voit onumérées toute sensibilité et de la inutilité : \ La paralysie de la
;c évidence de toutes les discusen. Cela se lit d'ailleurs dans le ouvrage déjà mentionné d'Arétée, s les espèces de paralysies de la ipoplexie, paraplégie, parésis, etc.
seule, la motiiité restant intacte, que Galien reproche a ses contemporains de méconnaître, est
de voir Galien les expliquer absolument comme on les explique au XIX" siècle.
Il expose fort bien, en effet, que toutes ces anomalies de la sensibilité et de la motilité ont leurs causes dans les lésions des nerfs, de la moelle et du cerveau; que lorsqu'elles s'étendent au corps entier, la lésion est dans le cerveau entier ; que lorsqu'elles atteignent seulement une moitié du corps , la lésion est dans la moitié correspondante du cerveau ; que lorsqu'elles sont circonscrites dans une certaine partie exclusivement , la lésion est dans les nerfs propres à cette partie ou dans la région de la moelle qui les lui envoie; que lorsqu'elles sont restreintes à la sensibilité seule ou au mouvement seul » la lésion est dans les nerfs sensitifs seuls ou dans les nerfs moteurs seuls. Je vous prie, que pourrait dire de mieux un médecin contemporain ?
Ce qu'il y a de plus extraordinaire en tout ceci (extraordinaire n'est pas trop fort), c'est l'explication des paralysies de la sensibilité à l'exclusion du mouvement , et des paralysies du mouvement à l'exclusion de la sensibilité, par la distinction des nerfs sensitifs et des nerfs moteurs. Cette distinction , nous l'avons déjà rencontrée dans les traités De rasage des parties et Du mouvement des muscles, où elle sert de base aux théories des facultés de sentir et de mouvoir ; nous la retrouvons ici, dans le traité Des lieux affectés, où elle rend compte des maladies de ces facultés , et nous l'y retrouvons avec
clairement signalée par Àrétée , qui dit en propres termes : « Quand la sensibilité seule est paralysée, ce qui est rare, on appelle de préférence cette affection anesthésie. »
JtF. LA MALADIE. 473
des détails qui nous en expliquent la découverte en môme temps qu'ils en confirment la réalité.
C'est en effet la même théorie constante exposée à deux points de vue différents dans les deux premiers traités et dans le dernier. On pourrait presque dire qu'elle s'est perfectionnée dans le passage du premier point de vue au second, des premiers traités au dernier. En elfet, dans le traité fies lieux affectés, les nerfs de la sensation et du mouvement sont moins souvent désignés par les appellations de nerfs mous et de nerfs durs; fialien dit plus volontiers de ceux-ci: les nerfs des muscles, de ceux-là : les nerfs du derme. Il y a même un passage (IV, in) où, parlant des nerfs sensilifs de la langue, il s'exprime ainsi : * ... la troisième paire , que les anatomi'stes nomment nerf mon. » Ce qui prouve que cette dénomination de nerfs mous n'est pas de lui, ni par conséquent celle de nerfs durs ; et ce qui permet de penser que l'explication de la propriété de sentir par la mollesse du nerf, de la propriété de mouvoir par sa dureté, pourrait bien aussi êlre un legs et un préjugé du passé. La distinction des nerfs sensilifs et des nerfs moteurs, purifiée de cet alliage, nous apparaît alors dans toute sa netteté et sa clarté, digne absolument du plus beau génie médical de l'antiquité, après ou avec Ilippocrale.
Impossible donc d'en douter : (ïalien avait découvert dès le deuxième siècle de notre ère, l'essentielle distinction des nerfs sensilifs et des nerfs moteurs. Mais quel chemin l'avait conduit à ce résultat?
Quand on lit dans le traité De l'usage des parties les passages relatifs à la distinction des deux nerfs, on est doublement surpris de ren-
contrer une telle théorie à cette date et sous cette plume, et de ne pas voir du tout comment Galien a pu y être conduit : il semble qu'elle lui soit tombée du ciel. Car on ne peut pas supposer que la dissection sur le cadavre lui ait montré des nerfs assez durs et des nerfs assez mous pour ne pouvoir être confondus. C'est là une vue a priori, qu'il a trouvée plus ou moins en vogue autour de lui, et qu'il a adaptée à sa découverte, mais qui n'y a pas contribué ; une vue sans réalité comme sans valeur. Mais le traité Des lieux affectés , sans lever complètement le voile , nous permet de l'écarter et d'entrevoir la vérité.
On pourrait d'abord supposer que c'est au lit du malade et par la réflexion que Galien est arrivé peu à peu à l'idée de deux espèces de nerfs douées de propriétés différentes. Rappelez- vous ces scènes racontées par Galien où des médecins se battent les flancs pour expliquer ces pertes de sensibilité sans que le mouvement soit atteint, de mouvement sans que la sensibilité soit atteinte ; ces beaux raisonnements sur le degré de force ou de faiblesse que supposent, la sensation pour ôtre éprouvée, le mouvement pour être produit ; la triomphante réfutation de Galien par les faits. N'y a-t-il donc rien de suggestif dans de telles expériences, dans de telles discussions ? Serait-il invraisemblable d'admettre que Galien a pu être mis ainsi sur la voie, et arriver par la vertu du raisonnement à cette conclusion si naturelle : Puisque la sensibilité et la motilité s'exercent indépendamment l'une de l'autre, il faut qu'elles soient servies par des nerfs indépendants, doués de propriétés différentes? Cette supposition ne paraîtra
pas étrange si l'on se rappelle à quel point les anciens en général, et G-alien en particulier, excellaient dans la dialectique. Je ne m'y arrête pas toutefois, car j'ai mieux à proposer au lecteur.
J'ai la conviction que G-alien est arrivé à l'idée de deux espèces de nerfs de nature différente par le même chemin que devaient suivre les modernes, celui de la dissection sur le vif, c'est-à-dire celui de la vivisection.
Si la physiologie contemporaine a fait un emploi inusité de la vivisection, si elle lui doit ses plus helfes découvertes et ses plus notables progrès, ce n'est pas à. dire qu'elle l'ait inventée. La vivisection est de tous les temps . et elle a été connue et pratiquée des anciens, philosophes et médecins, avant de l'être des modernes.
On sait que les anciens, par un respect exagéré de la dépouille des morts, étaient réduits à étudier l'analomie humaine sur des cadavres d'animaux : se les représente-t-on passant leur vie à opérer sur des animaux morts, sans songer jamais à opérer sur des animaux vivants? Gomment l'idée ne leur serait-elle pas venue de regarder fonctionner ces organes si souvent observés à l'état inerte? Et comment auraient-ils rencontré cette idée sans la mettre à exécution?
La tradition rapporte que des médecins alexandrins auraient obtenu des rois d'Egypte la permission d'instituer sur des condamnés a. mort des expériences sur le vif : et ces mômes mêdeeins qui, le scalpel en main, cherchaient le secret de la vie sur l'homme vivant, n'auraient pas eu la pensée de le chercher sur l'animal vivant!
470 DK LA MALADIE.
Qu'on relise , de ce point de vue, VHisioù'e des animaux d'Aristole comme aussi ses traités de physiologie, on y trouvera mille descriptions qui impliquent nécessairement des études par la vivisection. Si nous possédions les écrits d'Hérophile, d'Erasistrate, de tous les grands alexandrins, sans nul doute nous y trouverions pareillement de nombreuses et visibles traces d'expériences sur le vif.
Or, ce qui est vrai des anciens en général l'est à plus forte raison de Galien , héritier de leurs travaux et de leurs exemples, non moins curieux qu'eux des choses anatomiques et physiologiques, avec plus de génie ou de ressources pour se satisfaire. Et ici nous avons cette chance de sortir du sable mouvant des conjectures et de sentir sous nos pieds le roc inébranlable des faits. Nous avons le droit de dire, non pas : Galien a dû pratiquer la vivisection, mais : Galien a pratiqué la vivisection. La preuve ne laisse rien à désirer, car ce n'est pas moins qu'un traité de la vivisection. Galien connaissait si bien et pratiquait si bien la vivisection qu'il a écrit un traité De la vivisection. Il est vrai que ce traité est perdu ; mais comment douter de son existence, lorsque Galien luimême, dans un autre traité, parfaitement authentique, et parfaitement conservé , celui-là, le mentionne en ces termes, nullement obscurs : « J'ai étudié cette question dans le IIe livre de mon traité De la dissection des animaux vivants (1). » Galien avait donc composé un traité De la dissection des animaux vivants, lequel comprenait au moins deux livres. Le
(1) Des limer affectés, 1. III, ch. n; traduction Daremberg, ch. m.
moyen de douter, après cela, et qu'il ait disséqué sur le vif, et qu'il n'ait pas été le premier à disséquer sur le vif?
Mais ce procédé de vivisection, l'a-t-il appliqué à l'étude des nerfs dans leur rapport à la sensation et au mouvement? C'est ici, sur ce point capital, que l'exposition qui précède , empruntée au traité Des lieux affectés > jette une vive et précieuse lumière. Que le lecteur veuille bien se rappeler le passage où Galien, voulant rendre compte des paralysies totales et partielles, s'exprime à peu près ainsi :
« Il faut se remettre en mémoire les résultats fournis par la dissection. La dissection nous apprend que, sauf la face, toutes les parties du corps situées au-dessous de la tête, et qui sont soumises à l'empire de l'intelligence et de la volonté, ont des nerfs, lesquels tirent leur origine de la moelle épinière. La dissection nous apprend que la face a aussi ses nerfs, lesquels procèdent directement du cerveau... »
Jusqu'ici, la dissection dont il s'agit, c'est la dissection de l'anatomiste qui opère sur le cadavre ; mais lisez et pesez la suite :
« Elle fait plus : elle nous apprend que si Ton incise transversalement dans toute sa largeur la moelle épinière , toutes les parties du corps situées au-dessous sont aussitôt privées de sensibilité et de motilité ; elle nous apprend que si l'on incise seulement la moitié droite ou gauche de la moelle , alors ce ne sont plus toutes les parties situées audessous qui perdent la sensibilité et la motilité, mais seulement celles qui correspondent à l'incision. »
Est-ce en incisant diversement la moelle épinière sur des animaux morts que Galien a pu constater
478 DE LA Aï AL A DIE.
ces abolitions diverses de la sensibilité et de la motilité ; ou n'est -il pas trois fois évident qu'il a dû opérer sur des animaux vivants?
Je relis le dernier passage que je viens de transcrire, et je suis sous l'illusion de croire entendre Gh. Bell , F. Magandie , ou Flourens ; ils ne procédaient pas autrement, et ils ne parlaient pas autrement.
Ainsi Galien disséquait sur le vif; ainsi c'est en disséquant sur le vif qu'il avait découvert les causes des paralysies simultanées de la sensibilité et de la motilité : comment douter que ce ne soit encore en disséquant sur le vif qu'il en vint à comprendre les causes des paralysies de la sensibilité exclusivement et de la motilité exclusivement ? Et si l'on me dit : pourquoi donc décrit-il les expériences qui lui ont révélé l'origine des paralysies simultanées, et ne décrit-il pas celles qui lui ont révélé l'origine des paralysies exclusives ? je répondrai que l'objet du traité Des lieux affectés ne l'y obligeait pas ; que , chez Galien, comme d'ailleurs chez les anciens en général, la composition n'a jamais la même rigueur que chez les modernes ; et qu'enfin l'exposition qui manque ici devait se trouver tout au long dans le traité De la dissection des animaux vivants, auquel il renvoie une fois le lecteur , en disant : c< J'ai étudié cette question dans le IIe livre de mon traité De la dissection des animaux vivants (1). »
Telle est donc la découverte de Galien : la distinction des nerfs moteurs et des nerfs sensitifs, et tel est le procédé qui l'y conduit : les expériences de la
(i) On dira peut-être que j'enfonce des portes ouvertes; qu'on
DE LA ÎULADIE.
vivisection. El cette découverte est bien sa découverte, ce procédé est bien son procédé; car on ne peut admettre qu'il les doive à ces devanciers dont il stigmatise sans cesse l'ignorance; à ces praticiens qui s'émerveillent des faits qu'il oppose à leurs préjugés , de l'explication qu'il substitue à la leur; à ces médecins enfin à qui il recommande la lecture de son traité De l'analomie des nerfs, où, dit-il, il a comblé tant de lacunes et corrigé tant d'erreurs commises avant lui (1).
Gomme la distinction des deux espèces de nerfs a servi à Galien à éclairer les anomalies générales de la sensibilité et de la molilité, elle lui sert encore à. rendre compte de celles qui sont spéciales aux
sait fort bien que les anciens et Galien en particulier ont pratiqué la vivisection, et que c'est par des expériences sur le vif que ce dernier a pu distinguer comme il l'a fait les nerfs sonsilifs et les nerfs moteurs. — Peut-être ! Je suis loin d'avoir lu tous les auteurs qui ont écrit là-dessus. Unis, pour ne parler que des plus récents, d'où vient que M. il. Saint-llilairc, dans sa savante introduction ;i Yllistoir* des animaux d'Aristote, que M. Ch. ïtiebet, dans son beau livre La Physiologie des muscles et des nerfs, où il est fort question do lydien, parlent sans ces:-'1 des expérimentations du philosophe et du médecin, sans jamais préciser? Même eu physiologie, i! y a expérimentation et expérimentation,et la vivisortiniicstun (.'pnre d'expérimentation qui vaut la peine d'être nommé par son nom. Je ne puis m'empêcher de regretterqueleD'Richel qui rapporte à Galien, non sans quelque lerçdvorsalion, la découverte des deux espèces de nerfs, n'ait pas dit nettement (si tout'1 l'ois c'est sa pensée): celte découverte, i! la fit de la sente maiiioi-e dont elle pouvait être faite, en opérant sur le vif.
(1) Si l'on veut avoir une idée de l'élal île la question chez les meilleurs des prédécesseurs de Galien, on n'a qu'à lire le ch. vu, déjà cité on note, du ltr livre Bn ewtMl tt s^inpl-'-mes lies nia-
sens. Il distingue la porte de la sensibilité visuelle de la perte des mouvements oculaires , et il les attribue aux lésions de nerfs différents ; il répète les mêmes distinctions et les mêmes attributions à propos du goût et du toucher, et il les répéterait encore, s'il le jugeait utile, à propos des autres sens. Cette grande et lumineuse vérité» il en éclaire toutes les parties de l'organisme, toutes les opérations de la
ladies chroniques d'Arétée. J'en extrais les deux passages suivants :
« Quelquefois les nerfs qui ont leur origine dans la tête sont lésés; ils perdent alors la sensibilité, mais ils ne perdent pas facilement la motilité, du moins par eux-mêmes. S'ils sont lésés sympathiquement avec les nerfs employés à mouvoir, ils perdent une partie de leur motilité, mais non toute motilité, car ils en possèdent quelque peu par eux-mêmes.
« Quelquefois les nerfs qui se rendent d'un muscle dans un autre sont lésés : ceux-là possèdent surtout la puissance motrice, et ils la communiquent aux nerfs de la tête, qui tirent de là la plus grande partie de leur motilité, quoiqu'ils possèdent par eux-mêmes une certaine motilité, mais en moindre proportion. Les nerfs de cette espèce sont particulièrement sujets à perdre le mouvement ; il est rare ou même il n'arrive jamais qu'ils soient par eux-mêmes privés de sensibilité. »
Il semble bien résulter de ces deux passages que Arétée distinguait deux espères de nerfs, ceux qui ont leur origine dans la tête, ceux qui se rendent d'un muscle dans un autre, et qu'il attribuait la sensibilité et la motilité à la fois aux uns et aux autres, mais avec cette différence qu'il considérait les premiers comme plus particulièrement sensitifs, et les seconds comme plus particulièrement moteurs. On peut voir là comme un acheminement à la distinction galénique des nerfs exclusivement sensitifs et des nerfs exclusivement moteurs, mais non cette distinction même. L'intervalle à franchir était encore assez considérable, et ne pouvait l'être sans doute que par le génie de Galien. — Seulement, on peut trouver celui-ci un peu dur à l'égard de ses devanciers, quand parmi ces devanciers il y a Arétée.
vie ; elle est, entre ses savantes mains, la glaive qui tranche tous les nœuds, la clé qui ouvre tous les mystères.
Mais en dehors de la distinction des nerfs sensilifs et moteurs, et des faits morbides qui s'y rattachent, Galien, on l'a vu, a émis sur les sens, et singulièrement sur la vue, quelques idées qui, sans être absolument neuves, sont fort dignes d'attention. Je veux parler des fausses sensations si connues et si étudiées aujourd'hui sous le nom d'hallucinations (1). Il avait observé de fausses sensations visuelles dans les suifusions, et, sympathiquement, dans les maladies de l'orifice de l'estomac et dans les accès de la Phrénitis. 11 avait noté que ces fausses sensations visuelles se produisent dans deux cas différents : celui où l'intelligence demeure intacte, celui où elle est elle-même altérée. Et, à l'appui, il citait et raconlait des faits soigneusement constatés; de sorle que la. comme précédemment, nous trouvons en Galien un consciencieux et sagace observateur et expérimentateur de la nature humaine.
Après avoir ainsi exposé et apprécié dans sa totalité la psychologie de Galien, si je jette un regard rétrospectif sur les théories générales et sur les
(1) Ce qui prouve qu'elles étaient connues îles prédécesseurs de Galien, c'est que Arctée en parle comme d'une chose toute simple, Des causes et des sijtnpt. des maladies chroniq., 1, vi, où il dit au sujol ili"-s nn'iluncoliijnes: » Ils ont l<;s sens pervertis, voient présent ce qui n'est pas présent; ce qui n'apparait pas aux autres, ils l'ont devant les yeux, » et plus loin, au sujet des maniaques : « Certains ont des bruits et des tintements dans les oreilles, ou croient entomlrc îles trompettes. «
théories particulières dont elle se compose , je suis frappé de ceci : les premières sont à peu près complètement fausses, les secondes à peu près complètement vraies.
Sur la nature de l'âme, malgré des velléités spiritualistes répandues dans plusieurs de ses ouvrages , et & profusion dans le traité De Vxisage des parties, Galien est très-certainement et très-véritablement matérialiste. Il définit l'âme en général : le tempérament du corps ; et l'âme considérée tour à tour dans ses trois parties : le tempérament du foie, le tempérament du cœur, le tempérament de l'encéphale. Or, il est impossible d'exprimer avec plus de netteté et de force une plus capitale erreur.
Sur la distinction des facultés de l'Ame, il réfute à merveille Ghrysippe, et dans sa personne tous ceux de la secte, qui prétendaient confondre toutes les facultés particulières dans l'unité et l'identité de la Raison ; c'est fort bien ! Mais, en substituant à la théorie des stoïciens celle de Platon , laquelle divise l'âme en trois facultés, qui sont trois parties, trois essences, trois âmes, il ne fait que remplacer une erreur dans le sens de l'unité par une erreur dans le sens de la multiplicité, celle-ci non moins regrettable que celle-là.
Sur le siège des facultés de l'âme et de l'âme ellemême, il suit encore les errements de Platon, plaçant comme lui la raison dans la tête, la colère dans la poitrine, l'appétit dans la cavité abdominale. En cela Galien se montre d'accord avec lui-même, aussi bien qu'avec la logique : je ne saurais l'en blâmer ; mais, qu'est-ce que la conséquence d'une première erreur? une erreur nouvelle.
Aiusi, à ces trois questions générales, Galien répond par trois erreurs.
Au contraire, sur le terrain des questions particulières, Galien se montre fort à sou avantage.
La théorie de la liaison, par où il lui plaît d'entendre les facultés de sentir et de mouvoir, est excellente, si l'on oublie certains détails, pour ne considérer que les parties essentielles. Sur la distinction de la sensibilité et de la motilité, sur le rôle des nerfs, sur la distinction des deux espèces de nerfs , sur le rôle des muscles, nos naturalistes, qu'ils le sachent ou non, sont encore galénistes aujourd'hui, et je ne vois pas comment ils pourraient ne pas l'être.
La théorie de l'habitude n'est pas complète , je l'avoue ; mais on ne peut lui reprocher que ses lacunes. Il est certain que l'habitude consiste dans une aptitude acquise, et si ce n'est pas là toute sa nature., c'en est du moins une partie, et la première. Je ne connais pas de meilleure explication de l'habitude que la conformité de nature, même après avoir lu le mémoire de Maine de Biran et la thèse de M. Rivaisson. Et je m'assure que tout le monde aujourd'hui, comme toujours, la rapporte à la répétition comme à son incontestable origine.
La théorie du sommeil ne porte guère que sur un point, mais ce point est traité de main d'ouvrier. Le l'ait du mouvement volontaire dans le sommeil est analysé , élucidé avec une finesse à la fois et une solidité admirables. Et si Galien se tait ou à peu près sur les autres parties de la science du sommeil, il laisse néanmoins entrevoir les idées les plus saines elles plus exactes.
La théorie des lésions de la raison en général , de la mémoire, des facultés de sentir et de mouvoir, des cinq sens , est aussi exacte et solide qu'elle est originale ; car ces lésions ont bien leur origine dans le cerveau , la moelle et les nerfs ; car les paralysies totales et partielles sont bien les résultats des affections soit du cerveau entier, soit de Tune de ses moitiés, soit de Tune des sections de la moelle; caria perte de la sensibilité seule , celle de la motilité seule, ont bien leur raison d'être dans les affections des nerfs exclusivement sensitifs et des nerfs exclusivement moteurs ; car c'est bien par la dissection et la vivisection que Galien a su mettre au-dessus du doute ces vérités qu'on n'avait pas soupçonnées avant lui, qu'on a oubliées ensuite , et qu'il nous a fallu chercher de nouveau et retrouver de nos jours.
Ainsi, à ces quatre questions particulières. Galien répond par quatre vérités.
Quelle est la raison de cette différence ou plutôt de cette anomalie ? Galien se trompe-t-il sur les questions générales, parce qu'elles sont générales? Voit-il juste sur les questions particulières , parce qu'elles sont particulières ? Évidemment non. Tout autre est le mot de cette énigme.
Galien a deux manières fort différentes de philosopher : en érudit et en médecin.
Or, l'érudit chez lui est tout à fait dépourvu de critique. Tour à tour, vous le voyez emprunter h Platon , emprunter à Aristote , emprunter aux stoïciens. D'où vous ne devez pas conclure qu'il pratique l'éclectisme ; car, d'abord, il ne se met nullement en peine d'accorder entre elles , et de fondre dans une harmonieuse synthèse , ces doctrines diverses. En-
Dt LA .MALADIE. 'lS5
suite , il n'en a ni l'intelligence ni le respect. Quelquefois il les exagère ; plus souvent , il les altère et les défigure. En un mol, n'étant pas maître des systèmes , il les emploie sans discernement , sans profit pour la science, et sans honneur pour lui-môme.
Mais, si Gatien est un très-médiocre érudît, c'est, au contraire, un médecin éminent : non-seulement parce qu'il possède , à la manière d'un esprit supérieur , toul le passé de la médecine , mais parce qu'il excelle dans cet art d'observer, d'expérimenter et de raisonner qui enfante les découvertes. Héritier des Hérophile, des Érasistrate , de tous les maîtres de l'école médicale d'Alexandrie, il porte dans l'observation et l'expérimentation encore plus de patience et de pénétration, dans le raisonnement encore plus de fermeté et de sagacité. C'est àla foisutt observateur et un logicien de génie. A tel point que s'il lui arrive, par exception , de transporter l'observation et le raisonnement du corps à l'ilme, il conserve sur ce terrain étranger la môme supériorité que sur celui où il a coutume de se mouvoir.
Il faut donc s'attendre que Galien traitera faiblement toutes les questions qu'il traitera en érudil , et remarquablement toutes celles qu'il traitera en médecin.
Dès lors, ce qui nous étonuail tout à l'heure n'a plus rien que de fort simple et de naturel. Dans les théories de la raison , de la maladie, du sommeil, de l'habitude, qui a la parole? le médecin. De là leur excellence. Dans les théories du siège de l'âme, de ses facultés , qui a la parole ? l'érudit. De là leurs défauts et leurs imperfections.
Je n'ai pas cité, à dessein , la théorie de la nature
de l'âme. C'est qu'elle est à la fois l'œuvre du médecin et fausse. Mais on conçoit qu'un médecin, même éminent, n'est pas infaillible, surtout quand il s'agit de savoir si l'âme est matérielle ou spirituelle. De plus» si Galien se trompe sur la nature de l'âme, encore est-il juste de remarquer qu'il se trompe avec rigueur, avec profondeur, en observateur attentif et en logicien habile. Son matérialisme est le plus savant, le plus développé, le plus fortement lié dans toutes ses parties que je connaisse dans l'antiquité. En sorte que, ici encore, l'exception confirme la règle, et il reste vrai de dire que tout ce qui recommande la psychologie de Galien est l'ouvrage du médecin, et tout ce qu'elle renferme de médiocre ou de fâcheux, celui de l'érudit.
Telle est la psychologie de Galien ; telles sont ses vérités et ses erreurs, sa force et sa faiblesse ; telle est l'explication de ces contrastes.
Galien a-t-il une doctrine sur Dieu comme il en a une sur l'homme , une théologie aussi bien qu'une psychologie ?
Il est naturel de chercher d'abord la réponse à cette question dans le catalogue que Galien a luimême dressé de ses OEuvres. Si, parmi tous ces ouvrages, rangés dans un ordre savant, il s'en trouvait un dont le titre indiquât clairement des recherches théologiques, le doute ne serait pas permis, et notre tâche se bornerait à l'analyse critique de ce précieux écrit Malheureusement, il n'en est pas ainsi. Il ne paraît pas que Galien ait jamais songé à rassembler les idées qu'il concevait de la Divinité et à les coordonner en une exposition didactique. Il n'a pas un traité De Dieu. On se demande alors s'il n'aurait pas répandu çà et là, dans ses livres si nombreux et si divers , quelques aperçus sur l'Auteur ou l'Ordonnateur des choses qu'un historien-philosophe pourrait recueillir, pour former ensuite de ces membres épars un corps vivant? Ce que nous avons appelé la psychologie de Galien n'existe pas autrement , et ce n'est pas par un autre procédé que nous avons pu en proposer au lecteur la rédaction Adèle. Mais cette supposition , si elle est vraisemblable , ne se
'l8S THÉOLOGIE.
trouve pas vraie (1) ; et Galien , sans pratiquer dans ses écrits une extrême sobriété , ne s'y élève jamais des divers objets qu'il étudie vers Celui qui les domine tous. Cette manière, qui est celle d'autres grands hommes , n'est pas la sienne. Voilà des faits incontestables. En faut-il conclure que Galien n'a absolument aucune sorte de théologie?
Non ; il en a une, au contraire, qui lui est propre et dans le plus étroit rapport & ses préoccupations médicales.
Galien a écrit sur l'anatomie, à laquelle il a fait faire, comme chacun sait, de singuliers progrès: tels sont les traités particuliers Des os, Des muscles, Des nerfs, des artères et des veines. Si les artères contiennent naturellement du sang, un traité plus général en neuf livres Des préparations anatomù/ues, etc. 11 a écrit, d'autre part, sur la physiologie, d'un esprit très-systématique , d'une façon aujourd'hui surannée, mais cependant avec force et profondeur : tel est le traité Des facultés naturelles. Mais, entre les premiers ouvrages et le dernier, il y avait place pour un ouvrage intermédiaire, d'un ordre plus philosophique et plus élevé. En etret, les organes décrits et les fonctions déterminées , il restait à montrer que ces organes sont merveilleusement appropriés à ces fonctions, et que, entre ces moyens et ces fins, l'harmonie est telle qu'il ne se peut rien concevoir de plus parfait. Ce travail ne pouvait guère ne pas se présenter à la pensée de Galien , et il devait le séduire. De là l'un de ses ouvrages les
• (1) Sauf un passage du traité Des dogmes d'IIippocrate et de Platon, dont il sera question plus loin , dans une note qui sera mieux a sa place qu'ici.
TIIÉÛLUU1E.
plus considérables, non-seulement par le développement et l'étendue, mais par l'intérêt du fonds et l'excellence de la l'orme; de là le traité De l'usage des parties.
Or, tel qu'il vient d'être défini, le traité De l'usage des parties est nécessairement un livre d'une haute portée ; et , si Dieu même n'en est pas l'objet , il en est , du moins, le terme et la suprême conclusion.
lin effet, le traité De l'usage des parties n'est pas moins qu'un traité des causes finales dans l'ordre physiologique. L'auteur admet, déclare, proclame que les organes sont faits pour les fonctions , c'està-dire pour certaines Uns, et prend à cœur et à tâche de démontrer que chaque parlie est constituée de la meilleure manière possible pour atteindre ces fuis. Toute autre structure, toute autre disposition ou n'irait plus au but, ou irait moins bien. Mais, pour concevoir, arrêter, exécuter celte perfection, dans les détails comme dans l'ensemble, il faut une intelligence supérieure unie à une volonté et une puissance supérieures : il faut une Providence, il faut un Dieu. D'où il paraît que le traité De l'usage des parties, parce qu'il est un traité des causes finales dans l'ordre physiologique, est aussi, conséquemment, un traité de l'Être divin.
Galien, du reste, l'a vu avec netteté et l'a déclaré avec précision : « La recherche de l'usage des parlies, écril-il en propres termes, ne renferme pas moins que les principes d'une théologie parfaite , laquelle est une œuvre plus grande et beaucoup plus importante que toute la médecine (1). » En un
cl) JJy l'utagé Ah parti», X.VH, i.
490 TBBHMUl,
autre endroit, il dit du même ouvrage qu'il est * un discours sacré, un hymne à l'Auteur des choses , el qu'à le composer it y a plus île vraie piété qu'à immoler des hécatombes et à brûler des parfums (1). » El il a une comparaison heureuse pour espriraer la même pensée. Son ouvrage comprenant dix-sept livres, et le dernier résumant tout ce qui précède et concluant en dernière analyse, il l'appelle Vépode de l'œuvre. Je cite encore : « Les poètes lyriques composent leurs poèmes de trois parties, la strophe, l'anti-slrophe , et enfin l'épode , qu'on chante debout devant les autels pour célébrer les dieux. Ce dernier livre aussi célèbre les dieux ; c'est une épode S . »
Tel est le traité De Fusage des pwties. Ce n'est pas une théologie, mais i) aboutit à une théologie. Il la contient comme, dans un syllogisme, les prémisses contiennent la conséquence. Et c'est bien là qu'il faut étudier Galien , si l'on veut être assuré de trouver le théologien dans le médecin.
Sans être très-rigoureui. ni surtout trafique, le plan du traité De fustige des parties est assez simple, et l'ordonnance de l'ouvrage facile à saisir. Galien considère, en commençant, le corps tout entier dans ses rapports à Time, el ensuite les divers organes el les parties de ces organes dans leurs rapports aux fonctions. Entre les organes, U main et le bras, bien entendu) attire d'abord son attention, parce qu'elle est. dans l'homme physique, ce qu'il y a de plus proprement humain A . De U
(I) Dt < -mmj* 4m frtief, UI, s.
.,\VH,in.
main, du bras, il passe h la jambe, conduit par l'analogie de structure (i). Après les extrémités, ie centre, c'est-à-dire le tronc, c'est-à-dire les organes essentiels à la vie : 1" les organes alimentaires ou abdominaux, comprenant l'estomac, le foie, la rate, les intestins, etc. ; 2° les organes respiratoires ou thoraeiques, comprenant le cœur, le poumon, leurs vaisseaux, etc.; 3° les organes vocaux, comprenant ie poumon encore, le larynx, la trachée-artère, etc. Après le tronc, la tète, qui ie surmonte et domine tout le reste, la tôle et par conséquent la face, qui en est la partie vivante et animée, et par conséquent l'encéphale, qu'elle porte et qu'elle protège, etles sens, prolongement de l'encéphale. Après la tète et l'encéphale, la colonne vertébrale et la moelle. Ensuite, les organes génitaux, par lesquels l'individu se reproduit. Ensuite, les parties du fœtus, première ébauche du corps. Et enfin, pour terminer cette longue revue et enchaîner ces détails, les organes communs à tout le corps, savoir : les nerfs, les artères et les veines.
Or, dans le corps tout entier, et dans les divers organes; dans le bras, dans la jambe; dans les organes alimentaires, respiratoires, vocaux ; dans la tête et l'encéphale, la colonne vertébrale et la moelle; dans les organes génitaux ; dans les parties du fœtus ; dans les nerfs, les artères et les veines, en un mot, partout, Galien constate la plus admirable disposition, en vue de fins préconçues. Le corps est précisément tel qu'il devait être pour olTrir à l'Ame un instrument parfaitement accommodé à ses besoins el à sa destinée; les organes, les parties des organes, et jus-
(1) De l'image tien parties , 11, xvnr.
qu'aux moindres entre ces parties, sont précisément tels qu'ils devaient être pour offrir aux diverses fonctions des instruments particuliers et des instruments si parfaits, qu'ils ne pouvaient l'être davantage. Ce n'est pas seulement la forme, c'est la place des organes et des parties, c'est leur nombre, c'est leur grandeur ou leur petitesse, c'est leur proportion, qui sont comme un déti à l'intelligence humaine de rien concevoir de mieux que ce qui est. D'où il paraît clairement que la Nature a déployé un art infini, une justice parfaite, une habileté et une puissance souveraines dans la formation de l'homme, comme des animaux en général (1).
Cette puissance et cette habileté, cette justice, cet art de la Nature» Galien en est tellement frappé, et il y attache tant d'intérêt, qu'il les signale à toute occasion avec une insistance qui ne serait pas sans monotonie, si Ton pouvait se lasser d'admirer ce qui est si fort admirable, si l'on ne trouvait dans la méditation de cette consolante vérité autant de satisfaction pour le cœur que pour l'intelligence. Citons quelques passages, sans plus redouter les redites que notre auteur lui-même.
A propos des doigts : « J'ai montré que toutes leurs parties révèlent un art admirable. Leur nombre et les différentes positions qu'ils prennent, leur grandeur et leurs connexions les uns avec les autres font voir qu'ils sont si excellemment construits en vue des fonctions de tout le membre, qu'on ne saurait imaginer une structure meilleure (2). »
(1) De l'usage des parties, passim.
(2) 26/<i.,II, i.
THÉOLOGIE. -V.tU
A. propos des muscles de la main, de l'avant-bras et du bras : u La Nalure a si bien ordonné chacun d'eux, en les plaçant dans le lieu favorable, en mettant leur origine à l'abri de tout danger, en conduisant leur extrémité là où il fallait, en leur donnant en partage la grandeur, la proportion et le nombre le plus convenables, que le plus habile ouvrier n'eût pu ni mieux concevoir ni mieux exécuter (i). »
A propos du diaphragme et de certains muscles du Ironc : <i Jamais la Nature ne néglige rien en quoi que ce soit, car elle sait, elle prévoit les conséquences nécessaires et accessoires des dispositions prises en vue d'un but déterminé, non sans corriger tout ce qui pourrait donner prise à la critique. Ainsi, admirez comme certaines parties, outre leur utilité propre, fondamentale, en ont encore de secondaires, sans préjudice des principales. Le diaphragme est créé pour une autre fin : la Nature le l'ait servir à l'expulsion des excréments. Les muscles du thorax et du larynx sont destinés à d'autres fonctions : elle les fait servir encore au même but. Les muscles abdominaux ont pour objet de protéger et d'envelopper les parties inférieures : elle en use en même temps pour aider à l'insufflation, à la production de la voix et même à l'enfantement. Où trouver plus de sagesse dans une plus féconde combinaison (2) ? »
Ailleurs : « Si l'office de la justice est de procéder avec mesure et d'attribuer à chacun selon son mérite, comment la Nature ne serait-elle pas supérieure à tout en équité! N'a-t-elle pas comparé entre eux
(1) De (usage dee parties, II, i.
(2> lbid., V, xv.
tous les organes de même espèce , les organes de sensation avec les organes de sensation, les muscles avec les muscles, calculé le volume des organes, la valeur des fonctions, l'énergie ou la faiblesse des mouvements, la continuité ou la discontinuité de leur action, et finalement, selon l'importance des diverses parties, attribué à Tune un grand nerf, à l'autre un nerf moindre» à. chacune ce qui lui était dû (1) ? »
Ailleurs : « Les œuvres de la Nature, toujours si justes, si équitables, sinon au regard des sens, du moins à celui de l'intelligence, il faut les célébrer par des hymnes. Je dis : au regard de l'intelligence, car la Nature choisit l'égalité, non quant à l'apparence extérieure, mais quant à la puissance de l'organe. Or, c'est là la marque d'une justice véritable et divine. En effet, lorsque l'utilité de l'action de deux organes, comme les deux yeux, les deux oreilles, est égale , la Nature crée l'organe droit exactement identique au gauche. Dans le cas où l'un des deux organes possède une utilité propre qui manque à son congénère, elle ajoute quelque partie accessoire^). »
Ailleurs : « Célébrons l'habileté de la Nature, comme Hippocrate , qui , dans son admiration, la qualifiait toujours d'équitable , parce qu'elle a choisi , non pas ce que suggère la première idée , mais ce que réclame le plus grand intérêt de la fonction et de la vie. Or, c'est l'œuvre dune divine équité d'inventer ce qui est nécessaire, de le distribuer à chacun selon
(1) De l 'usage des parties , V, ix.
(2) lbid. , IV, IV.
son mérite et de ne rien créer de plus ou de moins que ce qui est convenable (1). »
Ailleurs : « S'il apparaît clairement qu'il en a été donné (des nerfs, veines et artères) plus à certaines parties , moins à d'autres, selon la valeur de chacune d'elles, si cette règle est observée dans tout le corps, la Nature est donc juste, selon le mot d'Hippocrate. Si ces organes se dirigent vers chaque partie en toute sécurité, elle n'est donc pas seulement juste , mais habile et puissante (2). »
Ailleurs enfin : « Mais où paraît plus qu'en tout le reste l'excellence de la Nature, c'est qu'elle enseigne à l'être naissant les usages de toutes ses parties. Elle n'a pas seulement disposé une bouche, un œsophage et un estomac comme organes de l'alimentation , mais elle a rendu l'animal, à peine né , capable de s'en servir, en le mettant , par son enseignement, en possession d'une certaine faculté instinctive, qui le dirige vers l'aliment qui lui convient. C'est ainsi que , les mamelles de la mère étant gonflées de lait , le nouveau-né est porté par un mouvement spontané à user de ce lait. Plus tard, en même temps que les dents , l'instinct de la mastication paraît à son tour. Ainsi de tous les autres, qui se manifestent dans le temps même où la partie se forme ou achève de se former (3). •
Telle est la Nature ; telles sont les qualités supérieures dont témoignent ses œuvres, et l'homme singulièrement. La distraction et l'ignorance pourraient seules nous les faire méconnaître ; car la Na-
(1) De l'usage des parties, XI, u.
(2) J&id.,XVI,i.
i3) Ibid., XV, xvii.
îiHJ TIlKnLOlilE.
turc ne procède pas à notre façon. Nous , nous recherchons inconsidérément l'utile, mAme lorsqu'il en doit résulter de plus grands inconvénients. La Nature a une autre manière d'opérer : en toute chose, elle vise au plus grand bien définitif; elle admette mal en quelque mesure , mais pour en faire sortir maints avantages. Il faut donc, avant de l'accuser, attendre d'avoir démontré que ce qu'on nomme un défaut n'est pas la condition d'une qualité, qui le rachète. Or, voilà ce qu'on ne démontrera jamais (1). Une autre chose , qu'on ne saurait aussi avoir trop présente h la pensée , c'est que la Nature ne crée pas la matière, mais la façonne seulement ; d'où il suit qu'elle a fait tout ce qu'elle peut , tout ce qu'elle doit, quand elle l'a douée des attributs qu'elle comporte. 11 est des gens qui goûtent comme il le mérite le bel ordre qui règne dans le soleil, la lune, le cortège des astres, qui contemplent avec ravissement leur grandeur, leur éclat, leur mouvement éternel, leur retour périodique, et qui, comparant ensuite h ces merveilles le corps humain et ses parties , les trouvent misérables; mais ils se trompent. Une sagesse, une puissance, une prévoyance égales régnent ici. Ce n'est pas à la matière qu'il faut regarder, mais au travail. Il faut se comporter à l'égard de la Nature, comme à l'égard de Phidias. Ce qui frappe le spectateur intelligent dans le Jupiter Olympien, ce n'est pas l'ivoire brillant, le poids de l'or, les dimensions de la statue; il ne l'admirerait pas moins , fût-elle d'argile et haute d'une coudée, car ce qu'il admire, c'est la beauté de l'œuvre.
( 1) De l'usage des parties, V, îv.
th»jli»i;ik. 407
Donc, vous lous qui considérez le corps humain, faites abstraction de la matière, et ne soyez attentifs qu'à l'art seul. Ne reprochez pas à l'œil, au pied, de ne pas être de la même substance que le soleil; ne cherchez dans l'un que l'organe de la vision, dans l'autre que l'organe de la marche, et vous ne les trouverez pas moins dignes d'éloges que les corps célestes. L'art de la Nature éclate également ici et là.
Le pied est une partie de l'animal petite et abjecte : qui le nie? Le soleil est immense, c'est le plus beau des corps de l'univers : nous ne l'ignorons pas. Mais le soleil est-il mieux ordonné que le pied? et celui-ci n'est-il pas aussi bien à sa place dans l'animal que l'autre dans le monde? Si le soleil devait tenir le milieu entre les planètes, il n'était pas moins convenable que le pied occupât la partie inférieure de notre corps. Déplacez le soleil : si vous l'abaissez, vous incendiez la terre; si vous l'élevez, vous la glacez ; dans les deux cas, elle est inhabitable. La Nature a mis le soleil précisément où il devait être. Il en est de môme du pied : vous ne sauriez le déplacer sans absurdité; excellent où le voilà, il serait un non-sens risible partout ailleurs. 11 en est de môme du ealeaneum, qui fait merveille où il se trouve; il en est de môme de ce qui vous paraîtra le plus vil dans notre corps : la sagesse de la Nature ne brille pas moins dans ce petit monde que dans le grand. C'est partout la môme science sans défaut (1).
Il ne faut doue que savoir regarder la Nature (2)
(li De l'usage des parties, III, x.
(2) Ibid., VI, XX.
pour apercevoir, pour admirer l'excellence de cet incomparable Artiste. Ceux qui ne l'admirent pas, qui ne l'aperçoivent pas, sont tout simplement des insensés, des descendants de ce Corœbe, de ce niais des niais, mis en scène par le poôte Euphorion ; ou, s'ils n'ont pas perdu l'esprit, il faut qu'ils soient aveuglés par quelque intérêt particulier, qu'ils aient sur les yeux l'épais bandeau d'un faux système (1).
Il existe, en effet, un système erroné , absurde, qui met le hasard à la place de l'art (2) et ne veut voir dans la Nature qu'une puissance brutale qui ne sait ce qu'elle fait et se joue à l'aventure. Et Galien, après avoir salué les nobles esprits qui ont compris le grand spectacle étalé sous leurs yeux , Hippocrate, qui proclame si haut la justice de la Nature (3) ; Platon, qui a dit : Dieu est bon, exempt d'envie, et ce qu'il a fait, il l'a fait le mieux possible (4) ; Aristote, qui blâme si judicieusement ceux qui combattent contre eux-mêmes, en s'efforçant de ravaler cette âme humaine si bien douée, ce corps humain si bien constitué (5) ; après avoir reproché à Érasistrate, qui répète sans cesse, et à juste titre, que la Naturene fait rien en vain, d'être infidèle à son principe, de déclarer tel organe (la rate) sans but et sans raison, ou plus souvent de dissimuler ce qu'il ne peut expliquer (6) ;— Galien prend à partie les esprits malavisés qui se font les champions du hasard et des
(1) De l'usage des parties, VI, xx.
(2) Ibid., XI, vu.
(3) Ibid., II, xvi ; III, x; V, ix; XI, n.
(4) Ibid., III, x.
(5) Ibid., I, xxii.
(fi) Ibid., IV, xv; V, v; XIII, vin.
atomes, Épicure et les philosophes de son école, Asclépiade et les médecins de sa secte, et, par une ar- ■nimenlation solide comme les faits, puissante comme un raisonnement en forme, réduit à néant leurs spécieuses, mais vaines théories.
On connaît la doctrine d'Épieure et des siens. d'Asclépiade et des siens. Toutes choses sont substantiellement formées d'éléments indivisibles, atomes ou molécules. Ces atomes sillonnent ie vide en tous sens dans leur éternel mouvement. Ils se rencontrent, s'unissent, forment des tourbillons, des groupes, des corps. Dans tout cela, rien de prévu, rien de voulu; l'art nulle part, le hasard partout. L'inutile n'est pas plus rare que l'utile ; et les merveilles que certains admirent si fort ne sont pas si merveilleuses : ce sont les effefs tout simples de causes toutes matérielles {!).
Or, celte doctrine, Galien l'attaque doublement : dans ses conséquences, c'est-à-dire dans ses explications particulières, et dans ses principes, c'est-àdire en elle-même.
Ainsi, un fait bien constaté est le suivant: if y a un rapport invariable entre les tendons et les fonctions; aux fonctions énergiques correspondent des tendons épais, aux fonctions faibles des tendons grêles. C'est là, sans doute, une marque de prévoyance et de sagesse ; la Nature a voulu que les premiers tendons Tussent épais, parce qu'elle voulait rendre les fonctions énergiques ; que les seconds fussent grêles, parce qu'elle voulait rendre les fonctions faibles. Mais Épicure, Asclépiade et leurs dis-
(1) De Vxisaye des parties, XVII, I.
oOO THÉOLOGIE.
ciples n'admettent pas cela et ne peuvent l'admettre. Ils expliquent tout par une cause matérielle. Les tendons sont ce que les fait l'usage. Leur volume est en raison de la quantité de mouvement Les exercet-on? ils sont mieux nourris, ils se développent; les laisse-t-on dans le repos? ils s'atrophient: c'est on ne peut plus simple. 11 n'y a dans la constitution des atomes d'autre science et d'autre réflexion que celle que des esprits chimériques y introduisent arbitrairement.
A quoi Galien répond avec une éloquente vivacité:
« 0 hommes admirables ! que dites-vous là ? Est-ce que les tendons ne sont pas invariablement volumineux, et qui plus est, doubles, là où les fonctions sont énergiques? Est-ce qu'ils ne sont pas volumineux et doubles à tous les âges? Est-ce que les tendons qui doivent être volumineux, qui doivent être doubles, ne sont pas déjà volumineux, déjà doubles chez l'enfant, chez le fœtus, qui ne remplissent aucune fonction à l'aide de ces tendons? Avouez -le, il n'y a pas moyen de rendre compte de cette disposition par l'exercice et le mouvement.
« Il serait, en vérité, trop étrange que, par l'exercice et le mouvement, les parties, d'abord simples, devinssent doubles ensuite; que, par le défaut d'exercice et de mouvement, les parties doubles devinssent simples ! Et ne voyez-vous pas qu'il suivrait de là que ceux qui se fatiguent beaucoup devraient finir par avoir quatre pieds et quatre mains, tandis que ceux qui demeurent oisifs se verraient réduits à n'avoir plus qu'une seule main et un seul pied ! Quelle sottise ! Et voilà où vont fatalement les per-
IIIKULOUIE. 501
sonnes qui, de parti pris, ferment les yeux pour ne pas voir la vérité qui les condamne.
» Considérez ceci, de grâce. Les doigts des deux mains réunies offrent trente articulations. Chaque articulation a des insertions de tendons sur ses quatre faces, sauf le pouce, dont la première articulation n'a d'insertion tendineuse que sur les côtés et en dehors, l'insertion interne manquant. Cela fait un total de cent dix-huit insertions, à la fois nécessaires et suffisantes. Il ne fallait ni que les autres doigts en eussent moins, car les mouvements qu'ils doivent exécuter eussent été compromis, ni que le pouce en eût davantage, car il n'en avait nul besoin. Quel ordre ! quelle prévoyance ! quel art ! El comment refuser la science et la réflexion à la Nature, qui a pourvu de toute façon cent dix-huit régions qui réclamaient des tendons, et qui a laissé vide aux deux pouces une seule place, où ils eussent été superflus (1}! 8
Un autre fait analogue au précédent, et où ne paraît pas avec moins de clarté l'admirable sagesse de la Nature, c'est la différence de volume des veines du corps en général et des veines du poumon en particulier. L'explication d'Asclépiade est toujours la même. Les veines du corps, dit-il, dénuées de mouvement, se rapetissent par là même, comme un esclave paresseux perd ses forces, faute de s'en servir. Les veines du poumon, au contraire, qui obéissent au mouvement du viscère, acquièrent de l'épaisseur, comme les gens actifs se fortifient par l'exercice. La réponse de Galien est aussi la même.
(I) De l'usage dus parties, I, xxt.
Comment ne voyez-vous pas, s'écrie-t-il , que la différence en question existe chez l'enfant comme chez l'adulte, et que, si votre raisonnement a quelque vraisemblance appliqué au second, il n'en a aucune appliqué au premier? Bien plus, cette différence, vous la trouvez déjà dans le fœtus ; or, le fœtus ne respire pas! Et il conclut par cette réflexion générale :
Ici, comme partout, il y a aux faits une raison profonde, à savoir le but que l'Intelligence s'est proposé d'atteindre. Et, en effet, c'est une intelligence supérieure qui règle, qui ordonne toutes ces choses. Si les artères du poumon ont les caractères des veines, les veines ceux des artères, c'est que cela était mieux ainsi. De même encore, si le cœur présente deux cavités chez les animaux pourvus d'un poumon et une seule chez ceux qui n'en ont pas, c'est que cela était mieux ainsi. Il ne faut pas prétendre rendre compte des corps et de l'univers par un seul genre de causes, et encore par le dernier. Il y a cinq genres de causes, qui se rapportent au but, h l'action , aux moyens, à la forme et à la matière. L'erreur essentielle d'Asclépiade, c'est de se préoccuper de celle-ci uniquement. Il veut exposer la raison d'être des artères et des veines du poumon, et il la demande à la cause matérielle. C'est se moquer. Il fallait invoquer l'espèce divine de cause, comme l'appelle Platon. Là est toute lumière avec toute vérité (1).
Les explications particulières d'Épicure et d'Asclépiade ne supportent pas l'examen ; leur système, pris en lui-même, n'est pas plus admissible. Si tout
(1) De l'usage clés parties, VI, xm.
se réduit aux atomes de l'un , aux molécules de l'autre, l'art n'existe nulle part, ni chez l'homme, nichez les animaux. En effet, pour façonner avec art uu objet, il faut de deux choses l'une : ouïe travailler extérieurement, ou le pénétrer et le modifier tout entier. Or, de l'aveu même de ses partisans, ni l'une ni l'autre opération n'est possible dans le système des atomes. Donc, ce système exclut l'art absolument et c'est par le hasard qu'il doit rendre compte de toutes choses (1).
Mais est-ce que le hasard peut expliquer quoi que ce soit? Voici un chœur de trente-deux danseurs qui exécute les plus merveilleuses évolutions avec la plus parfaile harmonie : que quelqu'un ose dire que ces danseurs se meuvent au hasard, vous crierez à l'insensé. Vous aurez mille fois raison ; mais combien n'étes-vuus pas plus insensé, vous qui prétendez nous persuader quo la Nature agit au hasard, et que tant de belles œuvres , de parties si excellemment appropriées à des fins excellentes sont le fatal produit du hasard !
Considérons seulement l'homme, et dans celui-ci seulement les dents. Direz-vous que c'est par l'effet d'une heureuse rencontre des atomes que les unes sont aiguës, les autres émoussées; celles-ci polies, celles-là raboteuses ? Direz-vous que c'est par l'effet d'une heureuse rencontre que les plus petites ont une seule racine, les autres deux, et d'autres trois ou quatre? 11 serait bien étrange, en vérité, que les atonies fussent aussi chanceux qu'ils sont aveugles, et que le hasard ne fût pas moins habile sans
(1] Ds VxkM<je tien piiytit:*, XVII, T.
le savoir que l'artiste le plus intelligent et le plus expérimenté !
Et ces minces prolongements des os de chaque mâchoire, que Ton nomme râteliers par analogie avec les râteliers qui servent aux troupeaux (1), n'est-ce pas encore là une œuvre qui fait trop d'honneur au hasard? Quoil c'est le hasard qui a si bien enveloppé, embotté chacune des dents qu'elles ne sauraient plus être ébranlées ; qui a proportionné les cavités aux racines, les faisant grandes pour les grandes racines» petites pour les petites? Non, il n'est pas d'artisan, ni parmi ceux qui avec des chevilles attachent les poutres les unes aux autres, ni parmi ceux qui taillent la pierre, qui ait jamais eu la main si heureuse que l'heureux tourbillon des atomes qui a fait les racines des dents ! Car, quoique privé de raison, il savait que les cavités, trop larges, rendraient lâche l'emboîtement des dents; trop étroites, ne laisseraient pas pénétrer leurs racines jusqu'au fond!
Et ces ligaments solides qui attachent les dents aux alvéoles, principalement à la racine où viennent s'insérer les nerfs (2) ; et cette exacte correspondance des dents inférieures aux supérieures, quoique les deux mâchoires ne se ressemblent pas , tout cela et le reste, n'est-ce encore que le résultat fortuit de l'aveugle concours de fortunés atomes ? trop fortunés , car l'artiste le plus consommé ne réussirait pas mieux.
Voilà pour les dents ; voilà pour l'homme , car
(1) Les alvéoles, sans doute.
(2) Le périoste, probablement.
TUKiïLrtûlE.
ce qu'on vient de dire des dents , on peut le répéter de toutes les parties de l'homme. Mais tous les animaux et toutes leurs parties ne montrent pas une moindre perfection : la rapporterez-vous encore au hasard? Préteudrez-vous encore en rendre compte par ce mot vide de sens ?
Est-ce un aveugle tourbillon qui a pourvu les carnassiers de nombreuses dents, acérées et fortes? qui, tandis que ceux-ci ont tous des griffes semblables, comme des épées données par la nature, a laissé sans armes les animaux inoil'ensifs , qui n'en avaient pas besoin?
Qu'aucun animal n'ait à la fois des griffes fortes et des dents faibles; que les animaux qui, nantis de doigts, peuvent porter les aliments à leur bouche aient le col plus court ; que ceux qui ont des cornes et des sabots l'aient plus long, afin d'être en état d'atteindre leur pâture ; que les poissons, qui ne doivent ni émettre de sons ni marcher, n'aient ni col ni membres, est-ce à des atomes, à des tourbillons, au hasard , à rien , que vous ferez honneur de dispositions , de combinaisons qui supposent tant de sagacité , d'attention et de mémoire ? Voilà , certes , des atomes qui ont plus de sens , un hasard qui a plus d'intelligence, un rien qui a plus d'esprit qu'Épicure et Asclépiade eux-mêmes , que tous leurs disciples passés, présents et futurs (1).
De tout cela , de ces observations , de ces considérations , de ces réfutations, que conclure? Ce que conclut Galien , non sans force et sans éloquence , à savoir qu'un art admirable , souverain, divin, paraît,
(!) De l'usage (tes partie-*, XI, ï
506 thAolqMEi
éclate dans ta Nature entière, el dans chacune de ses œuvres , et dans l'homme en particulier ; que l'intelligence, la sagesse, la justice se montrent partout, resplendissent partout . dans les détails et dans l'ensemble . dans la juste proportion et le concert des organes et des parties des organes, dans l'universelle harmonie; eniin. et en moins de mots , qu'il existe des dieux , un Dieu , et qu'il faut l'honorer. Mais ce sont les propres accents de Galien que le leeteur doit entendre ici.
« Comment nier l'art de la Nature, lorsque l'on confesse celui des statuaires? Comment louer ceux-ti d'avoir l'ait le côté droit exactement semblable au gauche . el ne pas louer la Nature qui, outre l'égalité des parties , donne encore les fonctions à ces parties et à l'animal l'instinct de s'en servir? Est-il permis d'admirer Polyclèle pour la symétrie des formes dans le Doryphore, son chef-d'œuvre, et de ne pas célébrer la Nature qui , non contente de créer les parties proportionnelles à l'extérieur, comme le font les statuaires, a encore établi à l'intérieur la même proportion? Et Polyclète, qu'a-t-il fait autre chose qu'imiter la Nature dans les parties visibles dont il a pu démêler l'artifice? Quelle contradiction n'est-ce pas de refuser à l'original l'admiration que l'on prodigue à l'image, el de mépriser l'inventeur en chantant les louanges du copiste !
« Oui, l'égalité, la symétrie, la proportion, la mesure, tout cela prouve, atteste, proclame l'art de la Naturel Voyez le bras, et comme sa grandeur a été habilement, justement calculée. Plus long, il saisirait des objets plus éloignés, mais il pèserait trop el serait difficile à remuer ; plus court, il serait
plus aisé à mouvoir, mais d'une portée insuffisante. Il en est de même de la jambe. Diminuez-la de moitié, combien le corps est incommode à porter et lourd, combien la marche est chancelante et la course impossible ! Allongez-la , l'animal marchera peut-être plus vite, mais se fatiguera certainement plus tôt. C'est la même mesure, la même symétrie, la même proportion dans les différentes parties de ces deux membres, soit qu'on les regarde en ellesmêmes ou qu'on les compare. Et Ton ne reconnaîtrait pas que celui qui a conçu et exécuté de telles œuvres est un artiste, ou plutôt le premier des artistes 1
« Ah ! il faut laisser là les atomes, le hasard, tous ces vains mots, tous ces non-sens, et confesser qu'une Intelligence douée d'une puissance admirable plane sur la terre et pénètre dans toutes ses parties ! Les animaux, leurs fonctions et leur structure le déclarent hautement. Cette Intelligence, elle procède sans doute des corps supérieurs, le soleil, les étoiles, où habite sans doute une Nature d'autant plus parfaite que la substance de ces corps est plus pure. Les animaux démontrent une Intelligence terrestre, et celle-ci une Intelligence céleste, d'où elle émane.
« Quels génies que les Platon , les Aristole , les Hipparque, les Archimède, et tant d'autres! Or, quand on voit dans un tel bourbier ( car quel autre nom donner au corps, assemblage de sang, de chair, de phlegme, de bile jaune et de bile noire?), quand on voit dans un tel bourbier une Nature si excellente, quelle supériorité ne doit-on pas supposer à celle qui habite le soleil et les étoiles! Oui, tout homme sensé doit comprendre, admirer, célébrer la per-
fection de la grande Intelligence qui est dans le ciel, d'où elle anime, ordonne et gouverne tout. Et c'est ainsi que la recherche de l'usage des parties ne renferme pas moins que les principes d'une théologie parfaite, laquelle est une œuvre plus grande et beaucoup plus importante que toute la médecine (1). »
(1) De l'usage des parties, XVII, iv. — Cette démonstration de l'existence du divin artiste par l'étude du corps humain, Galien Ta indiquée et résumée, en passant, dans un autre de ses ouvrages, le traité Des dogmes d'Hippocrate et de Platon, IX, n. Il la donne comme un exemple de la manière dont il faut s'y prendre pour discerner les ressemblances et les différences.
Parmi les philosophes et les médecins, quelques-uns attribuent la formation de notre corps au hasard, et la plupart à l'art. Pour réfuter la première opinion et confirmer la seconde, il suffit de reconnaître les caractères distinctifs du hasard et de l'art. Et Gulien énumère les caractères de l'art en opposition à ceux du hasard ; et il fait voir que tous les caractères de l'art apparaissent clairement dans la constitution de notre corps ; et il en conclut que notre corps est une œuvre d'art, œuvre parfaite, art excellent, et qu'il y a donc, au-dessus de nous, au-dessus de la nature, un artiste divin.
En tout cela, rien qui ne se trouve avec plus de développement et d'intérêt dans le traité De V usage des parties. Voici un dernier trait qu'on y chercherait vainement et qui mérite peutêtre d'être recueilli.
Qu'on ne nous fasse pas, dit Galien, cette objection : nous ne voyons pas l'artiste divin, donc il n'existe pas. Le fait est vrai, la conclusion fausse. Dans l'espèce humaine, ce n'est pas la vue de l'artiste lui-même qui nous révèle sa qualité, c'est la vue de son œuvre. Nous aurons beau voir un homme travailler ; s'il n'a fait rien qui vaille, nous ne dirons jamais: voilà un artiste. Mais si nous rencontrons une belle œuvre, frappée à l'empreinte de l'art, lors même que nous ne verrions pas son auteur, nous ne douterions pas que ce ne soit un artiste. C'est ainsi que le monde nous atteste l'invisible artiste qui est Dieu.
THÉOLMIK.
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Tel est ce qu'il serait trop ambitieux d'appeler le système théologique de Galien. J'y remarque deux choses, le procède et le résultai.
Le procédé n'est certes pas une nouveauté dans la science. C'est la démonstration par le principe du mieux ou des causes Anales. Il consiste à faire voir que tout est le mieux possible dans l'univers ou dans telle de ses parties, en d'autres termes, que tout est disposé excellemment en vue de Uns excellentes, pour conclure de là l'existence d'une Intelligence ordonnatrice, d'une Providence, d'un Dieu. Or, cette méthode n'est pas seulement celle d'Hippocrate, de Platon, d'Aristote {voire môme un peu d'Érasi strate), cités par Galien ; elle était déjà celle de Socrate (1), que Galien oublie trop; elle était encore celle de Zenon et des stoïciens en général, qu'on peut s'étonner de ne pas voir mentionnés ici une seule fois f2). C'est, on peut le dire, on doit le dire, la grande tradition philosophique et scientifique de l'antiquité.
Il n'y a donc pas lieu de discuter, à l'occasion de Galien, un procédé si général, presque universel (3). Ce n'est pas le moment de développer celte pensée, qu'il est aussi inutile que peu judicieux de prétendre faire violence à l'esprit humain, et que les penseurs systématiques, excessifs, qui, après avoir proscrit la recherche des causes ûnales, en sont venus aujour-
(t) Xùnoplion, Item, iw Socrate, I, iv.
<2) Cicéron, De nat. Deor., II, passim.-
(3l Ai-je besoin de renvoyer le lecteur au savant et profond ouvrage de M. P. .lanet sur ira causes finales-? — On 11» aussi avec profit un très- i il liires s mit article sur les causes finales et la Ijliysiologie dans la Rente tien Doux-Mondes, l'i février 1871.1.
d'hui jusqu'à proscrire celle des causes proprement dites elles-mêmes, tentent une entreprise impossible. Ce n'est pas le moment d'expliquer que, si certaines sciences ont pour condition de ne pas dépasser la sphère des phénomènes et de leurs lois immédiates, il n'en est pas moins vrai que ces phénomènes ont à leur origine des causes qui les produisent, à leur terme, des uns qui les rallient; qu'il est dans la nature de notre intelligence et de notre âme de ne pouvoir être satisfaites que par la découverte de ces causes et de ces fins; et que c'est là le légitime objet, l'éternel objet de la philosophie en général, de la philosophie de chaque science en particulier. Non ; ces considérations nous entraîneraient trop loin de notre auteur, et il nous faut nous borner à ce qui est propre à Galien personnellement.
Or, ce qui est personnellement propre à Galien, c'est la façon dont il use et abuse du procédé en question.
Il y a deux manières de considérer les causes finales dans l'univers et ses parties : l'une, que j'appelle la manière populaire ; l'autre, la manière savante.
La manière populaire, c'est de s'en tenir à ce qui frappe les regards plus ou moins attentifs, ou même distraits. 11 suffit, en effet, d'avoir des yeux pour apercevoir tout autour de soi un ordre incontestable, c'est-à-dire des rapports, des enchaînements, des analogies, Un concert. La manière populaire est celle de Socrate, de Platoh, des Stoïciens, de Gicéron,leur interprète; ce n'est pas celle de Galien.
La manière savante, c'est d'étudier la Nature de près et de très-près; c'est de considérer les êtres
ou l'un d'eux de préférence, avec une attention soutenue, à la lumière de la science, de façon à obtenir des notions exactes , précises , profondes. On arrive par ce chemin , à constater avec netteté et rigueur un admirable accord entre les moyens et les Uns , entre les moyens les plus particuliers et les Ans les plus particulières. La manière savante est celle d'Aristote, parmi les philosophes ; d'Hippocrate, d'Érasistrate, parmi les médecins ; c'est aussi celie de (Jalien.
Galien est un médecin qui se fait sa part el celle qui convient a sa spécialité dans l'univers. Loin de prétendre embrasser tous les èlres sans exception , il s'attache a l'homme exclusivement : s'il lui arrive quelquefois de détourner son attention vers les animaux sans raison , il s'en excuse {!). Loin de se complaire dans les vues superficielles , partant plus un moins banales , à la façon d'un philosophe qui n'est que philosophe , ou d'un écrivain qui se confie îi son imagination , il approfondit son sujet, il en étudie tous les détails, avec suite, avec méthode, avec rigueur , à la façon d'un anatomiste , d'un physiologiste, qui ajoute à l'héritage de ses devanciers ses propres observations et ses découvertes. Son livre est littéralement un traité scientifique. Je dis plus : il trouve Dieu sans le chercher. Ce qu'il se propose , son but avoué , déclaré, ce n'est pas de démontrer l'existence de la Divinité, c'est de compléter la-science de l'homme, déjà connu dans ses organes et ses fonctions, en exposant, en faisant toucher du doigt la parfaite approprialîon de ceux-là à celles-ci. Si
l'usai)*: des parties, XUi, il.
l'Intelligence divine sort resplendissante du milieu de celle longue et pénétrante description , ce n'est pas Galien qui le veut, c'est la nature des choses qui le fait. En un mol . Galien est un savant qui va à
la philosophie , c'est-à-dire à la théologie . par la science , par celle qui est la sienne , et parce qu'elle l'y mené nécessairement ; et, sans blâmer ceux qui marchent avec la foule dans la large voie de l'expérience vulgaire , il faut lui rendre justice en le louant d'avoir suivi et même tracé cet autre chemin , plus étroit , plus ardu , que gravissent seulement les esprits distingués et cultivés.
Mais (îalicn n'abuse-t-il jamais , dans ses recherches particulières, du procédé dont il use généralement si bien?
C'est un tort dont je ne saurais le justifier. Il abonde, il surahonde dans son sens, et pèche gravement par excès. Il a mille fois raison , sans doute , d'affirmer et de répéter que la Nature agit avec une prévoyance et une sagesse qui ne se démentent jamais, d'emprunter le mot d'Érasistratc (qui élait déjà le mol d'Arislole), que la Nature ne fait rien en vain, de blâmer ce médecin de ce qu'il nie l'utilité des parties donl le rôle lui échappe , mais quelle ambition n'est-ce pas de sa part, et quelle intolérable outrecuidance de prétendre savoir le pourquoi de tout, de vouloir expliquer la raison d'être, non-seulement des organes, non-seulement de leurs principales parties , mais des plus accessoires et, au moins en apparence, des plus insignifiantes! Le fait est que Galien n'ignore rien. Il sait, mais parfaitement, cent choses que nous ne savons pas encore et quelques-unes que nous
désespérons de jamais savoir : la fonclion de la rate (1), la nécessité de la luette (2), le rôle propre de chacune des parties du cerveau, si diversement conformé (3)! 11 vous déduira longuement et pertinemment les raisons qui exigeaient que l'homme fût barbu et la femme imberbe (4). Il vous exposera très-sérieusement que la nature se devait à ellemême de ne pas placer derrière la tète les yeux qu'elle a mis avec tant de convenance en avant (5) ! Il discutera avec une prodigieuse richesse d'arguments des problèmes tels que le suivant : Pourquoi l'homme n'a-t-il pas quatre jambes et deux bras comme les centaures (6)? On souffre, en vérité, de voir ce grand esprit s'égarer et se perdre misérablement dans ces inanités. C'est là le côté faible de ce savant et beau travail, qui n'en reste pas moins, à mon gré, le chef-d'œuvre de Galien.
Le résultat n'est ni sans importance ni sans grandeur, mais il est fort incomplet et surtout fort incomplètement exprimé.
Ce que l'homme, j'entends l'étude de J'hommc, révèle à Galien, c'est une Nature intelligente, prévoyante, juste et équitable dans ses œuvres, avec la puissance nécessaire pour exécuter ce qu'elle a conçu. Ce n'est pas un Créateur, car la matière est éternelle; c'est un être supérieur, doué des attributs que nous réunissons ordinairement sous le mot Pro-
(1) De l'usage des parties, IV, iv, xv et xvi.