M., XI
(3) fbM.,VIII, vm-xiv.
(4, J6irf.,X[, xiv.
(S) lbirt., S, i.
16) Jbkl., III, i.
videncp, et que Galien, qui ne se sert guère de ce mot (1), appelle le plus souvent, selon l'usage des anciens, depuis Anaxagore, l'Intelligence. Or, cette Intelligence, qu'est-elle précisément? quelle est sa nature propre? où réside-t-elle? dans quelle mesure est-elle unie au monde, h l'homme, ou séparée de l'homme et du monde? Voilà ce que Galien ne prend pas la peine d'expliquer avec une clarté suffisante.
J'ai cité littéralement le seul passage où Galien semble vouloir donner quelque lumière sur celte Intelligence, à chaque instant proclamée, célébrée par lui, jamais définie, jamais décrite : or, qu'y voit-on? Qu'une intelligence plane sur la terre et pénètre dans toutes ses parties ; qu'une autre intelligence, supérieure, parfaite, habite le ciel, le soleil, les étoiles ; qu'entre cette intelligence terrestre et cette intelligence céleste, il y a un rapport qu'on ne détermine pas , car les mots procéder, émaner, dont j'ai dû me servir, sont plus précis que le texte grec. C'est tout Mais ce n'est pas assez. Je ne sais, en effet, comment me représenter l'intelligence terrestre, ignorant jusqu'à quel point elle est ou n'est pas indépendante de l'autre ; et je ne sais comment me représenter l'intelligence céleste, ignorant son essence, sa manière d'être, son action, si du sein des sphères infinies elle gouverne notre misérable monde et notre « bourbier » par délégation ou par elle-même. Le Dieu que l'on propose
(1) Si je ne me trompe pas, je n'ai rencontré la Providence nommée par son nom qu'une seule fois dans toute l'étendue du traité De l'usage des parties. Quant au mot Créateur, qui paraît souvent dans l'excellente version de Darcmberg, c'est une traduction trop chrétienne d'un texte tout païen.
THÉOUWilE. 515
à ma foi el à mes hommages, ce n'est pas un théorème devant lequel s'incline ma raison, c'est un problème devantlequel elle se tourmente.
Il est vrai qu'il n'est pas impossible (quoique ce soit une méthode périlleuse) de développer les indications trop rapides de Galien par ses affinités philosophiques ordinaires. Sa prétention est de continuer la tradition de Platon et d'Hippocrate, qu'il aime à rattacher l'un à l'autre par une ûliation dont il est fort permis de douter; mais presque toujours, comme on l'a' vu ci-devant, il dérive sans le savoir du platonisme vers le péripatétisme , et de celui-ci vers le stoïcisme. Le système théologique qu'il laisse à peine entrevoir doit donc être bien moins platonicien que péripatêticien , et bien moins péripatêticien que stoïcien. Or, si le Dieu du Portique s'appelle encore l'Intelligence ou même la Providence , il est toutefois descendu des inaccessibles hauteurs où l'avaient [jlacé Platon et même Aristote. Ce n'est plus, par-delà le ciel et ia terre, cette suprême unité, supérieure même à l'être, cette sublime idée du bien, supérieure même à l'essence ; ce n'est plus ce moteur immobile, cette pensée de la pensée, qui agit sur le monde qu'elle ne connaît pas , par une attraction dont elle n'a pas conscience ; c'est tout simplement la force universelle, la vie universelle, l'âme universelle. Dieu n'est pas au-dessus du monde ; il est dans le monde, mêlé au monde, et sèparable seulement par abstraction. 11 est partout, en tout, et, s'il domine, c'est de la supériorité de l'élémentactif sur l'élément passif. Les stoïciens, pleins de cette idée, ne craignent pas, pour la rendre plus sensible, d'assimiler Dieu au feu ou à
Tilfi THÉOLOGIE.
l'éther et de l'appeler le feu artiste, l'éther raisonnable. Que dis-je assimiler? C'est le feu même, l'éther môme, qui pénètrent, agitent, meuvent et ordonnent toutes choses , avec art , car l'art est partout visible ; avec raison, car l'art ne se comprend pas sans la raison. Et cet èther. ce feu, cette intelligence, ce Dieu enfin, si étroitement uni au monde, qu'il en diffère à peine et que les stoïciens vont jusqu'à dire que le monde est Dieu ou que Dieu est le monde, il est plus particulièrement uni aux astres. Les astres , en effet , sont formés de l'éther le plus pur, et l'ordre y apparaît plus manifestement. Les stoïciens estiment donc que, si la Divinité se confond avec le monde entier, elle se confond encore plus intimement avec, les astres et le ciel (1). Tel l'exact sommaire de leur doctrine théologique. Or, celte lumière, ne voyez-vous p:is sortir de l'ombre et paraître distinctement tout ce qu'il y a d'obscur dans l'esquisse (le Galien? On ne savait pas si l'intelligence terrestre diffère essentiellement de l'Intelligence céleste ; plus de doute maintenant r terrestre ou céleste, c'est la môme intelligence, ici plus éclatante , parce qu'une matière incorruptible la laisse briller de tout l'éclat qui lui est propre; là plus effacée, parce qu'une matière, qui est la corruption môme, l'empêche et l'offusque. On ne savait pas quelle est l'intelligence céleste, d'où elle vient et ce qu'elle l'ait ; plus de doute maintenant : c'est l'Intelligence universelle même, ou plus simplement l'Intelligence môme. El quant à l'Intelligence, nul doute non plus : elle n'est qu'une propriété du feu.
(1) Voir Cicéron, Denat. Deor.
un attribut de l'éther; comme le feu et l'élhcr , elle enveloppe tout , pénètre tout , se confond avec tout , pour tout vivifier, animer, ordonner et gouverner. EL c'est là la Providence, et c'est là Dieu.
Mais qui ne voit combien la théologie de Galien , même ainsi éclaircie , ainsi commentée , est loin de satisfaire l'esprit ? Qu'est-ce qu'un Dieu-feu , un Dieuélher? Qu'est-ce qu'un Dieu inséparable de la matière et du monde, tellement inséparable, qu'on peut le définir et qu'on le définit « le monde » ? On a beau répéter : C'est la force, c'est l'intelligence, c'est la Providence ; je ne comprends pas, en vérilé, comment cette force, cette intelligence, cette Providence peuvent diriger et administrer le monde, veiller avec sollicitude , sagesse et justice sur le monde, si elles sont le monde lui-même. Dans cette hypothèse, on ne peut pas dire que le monde est gouverné , il faut dire qu'il se gouverne; et on ne voit pas où s'adressent les hommages de l'humanité, qui, en adorant une telle Divinité , s'adore elle-même.
Le grand problème théologique a toujours été et sera longtemps encore le suivant : Dieu et le monde étant posés en regard l'un de l'autre, déterminer leur vrai rapport ; comme le grand problème psychologique a toujours été et sera longtemps encore celui-ci : l'âme et le corps étant posés en regard l'un de l'autre, déterminer leur naturelle relation. Le spiritualisme a souvent trop séparé l'âme du corps, surtout depuis Descartes; il se peut qu'il ait quelquefois trop séparé Dieu du monde; je ne sais; mais ce que j'affirme hardiment , c'est que le matérialisme , philosophique et scientifique , qui confond ces deux derniers termes , est loin d'avoir démontré
cette triste thèse. Orv j'aurais besoin qu'elle me fût démontrée avec une évidence invincible pour l'accepter. Ce n'est pas à des arguments comme ceux des stoïciens (1), admis implicitement par Galien, qu'on fait le sacrifice de ses plus chers et plus nobles instincts. Et, pour résister à l'élan de ma nature, pour étouffer les mouvements les plus doux et les plus forts de mon cœur, j'attends d'y être contraint par la toute-puissance de preuves inéluctables. Jusque-là, je demande qu'on me permette d'aimer, de prier et d'espérer.
il) Voir, par exemple, les incroyables arguments de Zenon, reproduits littéralement par Cicéron, De nat. Deor., II, vin.
Gomme on l'a dit dans l'introduction de ce livre , Galien a cultivé l'histoire de la science, non moins que la science elle-même , et il y a en lui, en même temps qu'un médecin et un philosophe, un historien de la médecine et un historien de la philosophie. C'est celui-ci que je voudrais présenter au lecteur dans cette dernière étude.
L'œuvre de Galien comme historien de la philosophie était très-considérable. Il n'est pas une grande école, il n'est pas un philosophe notable , maître ou disciple, qu'il n'eût pris pour objet de ses études et de ses réflexions , et sur lesquels il n'eût écrit un ou plusieurs traités. Il nous donne lui-même, dans l'opuscule De mes propres écrits, des listes qui ne comprennent pas moins de dix ouvrages relatifs à Platon, douze relatifs à Aristote, huit relatifs à Épicure et aux épicuriens, six relatifs aux stoïciens et et particulièrement à Ghrysippe. H est permis de supposer que cette énumération n'est pas complète , puisqu'on peut citer plus d'un traité authentique de Galien qu'il a négligé d'inscriTe sur ses catalogues. Ces compositions historiques avaient probablement peu d'originalité. On doit croire, d'après certaines
explications de Galien (l)v que c'étaient des exercices, à l'effet de se former pratiquement à la dialectique, tout en se pénétrant des principales doctrines philosophiques antérieures. Quoi qu'il en soit, il n'en subsiste rien , à notre grand dommage. Les études de Galien sur le platonisme et le péripatétisme pourraient nous laisser indifférents, les écrits de Platon et d'Àristote étant sous nos yeux ; mais combien ses études sur l'épicurisme et le stoïcisme nous seraientelles précieuses , en l'absence des écrits originaux de ces deux écoles à jamais perdus !
Mais outre les écrits galéniques qui se rapportent à une école ou à un philosophe exclusivement , et où l'histoire de la philosophie seule est en jeu, il en est un qui s'offre avec ce caractère particulier d'intéresser à la fois l'histoire de la philosophie et celle de la médecine, parce qu'il n'est pas moins qu'un parallèle entre le plus grand médecin et le plus grand philosophe de l'antiquité : je veux parler du traité Des Dogmes d'flippocrate et de Platon, en neuf livres, et qui, sauf les premières pages, nous est parvenu tout entier.
Ce traité historique Des Dogmes d'Hippocrate et de Platon a une grande importance , et dont V. Cousin, peu enclin à mêler la médecine à la philosophie, avait été frappé (2). Non qu'il soit de nature à nous faire mieux connaître ou apprécier soit Hippocrate ,
(1) Dans l'opuscule ci-dessus mentionné et dans celui De V ordre de mes écrits.
(2) Il avait même, dans une note sur le Timée, exprimé un vœu qu'on ne s'est guère empressé de réaliser : « Une édition spéciale de cet écrit précieux, dit l'illustre traducteur de Platon, serait un grand service rendu à la philosophie ancienne. »