DE CHRYSIPPE
(itT livre).
On croirait volontiers qu'Aristote est le seul philosophe grec qui ait écrit un traité De l'âme. On se tromperait. Il est le plus grand : il n'est ni le seul, ni le premier, ni le dernier. Démocrite lui avait donné l'exemple (1), et il le donna à son tour aux stoïciens, qui l'imitèrent à l'envi (2).
Diogène Laërce attribue un traité De rame à Antipater (3). Cela prouve que Antipater a composé un traité De Pâme, et ne prouve point que les autres stoïciens n'en aient pas composé. Ghrysippe a écrit sur l'âme un ouvrage qui comprend au moins douze livres, comme on le verra ci-après; et Diogène Laërce ne le porte point au catalogue des œuvres de ce philosophe (4). Diogène de Babylone a écrit un traité
(1) Diogène Laërce, IX, Democ.
(2) Rappelons que les néoplatoniciens Porphyre et Jamblique ont également écrit des traités De l'âme. Némésius a écrit un traité De la nature de l'homme.
(3) VII, Zenon, sub fine
(4) Id., Ibid., Chrxjs.
De Fdme (i), et Diogène Laërce n'en dit mot. Lorsqu'on songe que tous les stoïciens ont à peu près traité les mêmes sujets, et sous les mêmes titres (2), on se sent fort enclin à penser qu'il n'en est peutêtre pas un qui n'ait discuté dans un ouvrage exprès toutes les questions relatives à la nature et aux facultés de l'âme. Autant de stoïciens, autant de traités De tàme: cette proposition n'est pas certaine, mais elle est vraisemblable au dernier point.
De tous ces traités, dont plusieurs existaient certainement encore au IIe siècle de notre ère t pas un n'est parvenu jusqu'à nous. Celui de Ghrysippe est le seul qui n'ait pas complètement péri , grâce à Galien. On comprendra mieux le prix des épaves que nous allons recueillir et mettre en ordre, si Ton veut bien faire cette remarque que les stoïciens, qui écrivent les mômes ouvrages, suivent encore le même plan (3). sauf les exceptions, et ne diffèrent que dans
(1) Galien, Des Dogm. d'Hipp. et de Plat. ,11 , i.
(2) Cela est frappant. Ainsi, Zenon, Chrysippe , Hécaton, Hérille, Sphcorus écrivent tous un traité Des passions; Zenon, Posidonius, Panaetius, Sphierus un traité Des devoirs ; Cléanthe, Chrysippe, Hécaton, un traité Des fins, un traité Des vertus, un traité Des bien s ; Zenon, Cléanthe, Chrysippe, Sphœrus, un traité Des discours; Chrysippe, Apollodore, Posidonius, Apollophane, un traité de Physique; Chrysippe, Archidéme, Posidonius, un traité Des éléments; Chrysippe, Cléanthe, Posidonius , un traité Des Dieux, etc. (Voy. Diog. La(;ree, VIII, passhn.) Notez que les indications bibliographiques de Diogéne Laorce sont extrêmement imparfaites. 11 y a tout lieu de croire que des catalogues complets et exacts nous montreraient les principaux stoïciens écrivant les mêmes livres. C'est l'usage des philosophes anciens en général, et c'est encore celui des scolastiques. Ce n'est pas le nôtre.
(3) C'est ce qui paraît visiblement dans les traités Des devoirs.
les détails. De sorte que. en rendant à la littérature philosophique le premier livre du traité De l'âme, de Chrysippe, je lui rendrai, en quelque manière, le premier livre de tous les traités De l'âme de l'école.
Chrysippe avait divisé le premier livre de son traité De l'âme en deux parties très-distinctes.
Galien se borne à nous faire connaître l'objet de la première partie, ou, plus précisément, de la première moitié. Elle était tout entière consacrée à l'étude de l'essence de l'âme, iskp sù-îa; -'jj'/r^ ïyu tvjv o*éi|(iv (1).
Si les mots première moitié doivent être pris à la rigueur, le laconisme de Galien nous condamne ;i ignorer de bien longs et bien intéressants développements sur la nature de l'âme. Quant au sens général de ces développements, il est facile a deviner. Tous les stoïciens ont sur ce point la même opinion, et, ce qu'ils pensent. Chrysippe le pense (2).
Cicéron adopte le plan de Position i us, qui avait adopté celui de Panétius {De offic., liv. I et II, sut> initia), cl l'aniHius tui-mâme avait trés-probableinenf ci ji|>l'il t'itô le sien aux stoïciens antérieurs (IMog. Laërcc, VU, Chrys,). Diogène do Babyloue, au témoignage de Galien, traitait, comttti Chrysippe . de la faculté diwti-ici! au pretnii.T livre de Sun traité Ih l'àme : ce qui indique un plan identique.
(1) Gai., Du Dogm. d'Hipp. et de Plat., II, i.
(2; Un détail cependant qui a échappé à l'oubli où sont ensevelis les autres. Il parait qui! Chrysippe insistait plus que ses prédécesseurs sur la nature- corporelle do l'ime, et qu'il ajoutait à la preuve générale ljue tout est corporel parce que tout agit et pàtil, un argument nouveau, qui lui est propre, et qui nous a été conservé par Némésins :
o La mort n'est que la séparation de l'âme d'avec le corps. Or l'incorporel ne peut se séparer du corporel, parce qu'il ne saurait jamais être en contact aveu lui Mais l'animal meurt, l'homme
Dans la deuxième partie, Chrysippe passait» par une transition naturelle, de la question générale de l'essence de Tâme à une question déjà plus particulière, celle de la faculté directrice, qu'il discutait longuement, curieusement, ajoutant lespreuves aux preuves, les citations aux citations, faàp 4JYeiAovtxoû StaXe-fé- |j£vsç (1). Précisons d'abord le sens de cette nouvelle question; nous en comprendrons mieux ce qui va suivre.
Les philosophes anciens, en cela bien différents des psychologues modernes (jusqu'à notre époque exclusivement), ne croient pas pouvoir faire abstraction du corps dans l'étude de Tâme. En la définissant, il la distinguent des organes ; mais ils n'oublient pas qu'elle ne s'exerce que par les organes, qu'elle n'existe que dans les organes, et ils mettent leur ambition à découvrir, parmi ces organes, celui qui en est principalement le siège. Or, dans cette recherche commune, ils arrivent à des résultats fort différents.
Les uns, comme les Ioniens, les Atomistes, ne divisant pas Tâme, renferment ce principe unique dans un organe unique; et il leur semble, par des raisons un peu grossières, mais naturelles, que cet organe ne peut être que le cœur (2). Les autres, comme les Pythagoriciens, distinguant quatre parties dans l'âme, pensent devoir placer ces parties différentes dans des organes différents : l'intelligence dans le cerveau, la passion dans le cœur, la nutrition vers
meurt : donc l'àme se sépare du corps, donc lame est en contact avec le corps, donc l'àme est un corps {De la nat. de V homme, II). »
(1) Des Dogm., II, i, etpass.
(2) Voy. mon hist. Des théories de l 'Entendement, I, \9 pass.
l'ombilic (c'est-à-dire dans le foie), et la génération dans l'organe générateur (1), Platon reproduit, en les modifiant, les idées de l'école Italique. Il ne reconnaît que trois parties dans l'âme, savoir : l'intelligence, la colère et l'appétit; et trois compartiments dans le corps , savoir : la tète, séparée du tronc par le cou , la partie supérieure et la parlie inférieure du tronc , séparées par le diaphragme (2), Aristote emprunte quelque chose a. tous ses prédécesseurs, et, de leurs doctrines corrigées et combinées, forme une doctrine nouvelle. Il adme! plusieurs facultés dans l'âme , comme Platon et les Pythagoriciens ; mais ces facultés n'étant pas des parties, et laissant à l'âme son unité essentielle, il les renferme toutes dans le cœur, comme les Ioniens et les Atomistes (3), C'est alors que paraissent les Stoïciens, qui, dès le premier pas, rencontrent le même problème. Quel parti prennent ils?
On croirait d'abord qu'ils copient simplement Aristote ; mais, à un examen plus attentif, on reconnaît qu'ils rétrogradent jusqu'aux Ioniens, jusqu'à Diogène d'Apollonie (4). A leurs yeux, l'âme n'a ni parties séparables, ni facultés irréductibles. C'est une unilé, mais une unilé indistincte, où les puissances les plus diverses se perdent el se confondent, une sorle de chaos que l'analyse n'a pas su débrouiller. On y signale bien les sens. la parole, la génération; maïs ce ne sont que les dépendances, ou, si l'on peut
(i) Voy. mon hist. Des théories de ï Entendement, 1. I, ch. i
i2) Ibid., I. [I, ch. u, p. 160 et suiv. (3) Ibid., 1. II, ch. m, p. 260 el suiv. (i) Ibid., 1. 1, ch. i, p. 7 et suiv.
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GALIltti HISTORIEN ]>L LA l'IHLOSÛl'IUE .
ainsi dire, les prolongements d'une facullé unique et centrale, d'une facullé maltresse et directrice, laquelle est tout ensemble raison, puissance motrice. nutrition , appétit . etc. (1), La facilité directrice réside au ctcur, c'est-à-dire au centre, et les facultés secondaires aux extrémités. Mais il est facile de déterminer les organes de ces dernières facultés, parce qu'elles s'y montrent sensiblement, et diflieile de déterminer celui de la première, parce qu'elle s'y cache (2).
Quel est l'organe qui sert de siège à la faculté directrice? Tel est le problème que se posait Chrysïppe au commencement de la 2" partie du I" livre du traité De fdme. Jmkp ■frfEiMvntoÙ &iaX&yàpxta<s. Cet organe est le cœur. Telle est la solution qu'il se promettait d'établir par des preuves nombreuses et solides. Essayons de le suivre dans l'exposition de ces preuves.
il débutait ainsi :
• L'âme est un souille inné, répandu sans discon-
■ linuité dans toute l'étendue du corps disposé pour - vivre. Des différentes parties de celle âme, qui se • distribue à tous les organes, celle qui se répand i dans la trachée-artère, constitue la voix ; celle qui
■ se répand dans les yeux, la vue; celle qui se i' répand dans les oreilles, l'ouïe ; celle qui se répand " dans les narines, l'odorat ; celle qui se répand dans « la langue, le goût ; celle qui se répand d'une me-
■ nière égale dans loulc la chair, le toucher; celle
■ qui se répand vers les testicules, la puissance sper-
(S) Ibid-, II, i.
l in, pat
« matique, ou la génération. Quant à la partie direc- « trice, de laquelle dépendent toutes les autres, elle « réside dans le cœur. Sur le siège des autres parties, « on est d'accord ; il n'y a de dissentiment que sur « la partie directrice, que les uns mettent dans la « poitrine, les autres dans la tête, et d'autres ailleurs. « Ceux-là mêmes qui la mettent dans la poitrine ou « dans la tête, ne s'entendent pas sur la partie de la « poitrine ou de la tête qu'elle occupe. Platon divise « l'âme en trois parties et place la raison dans la « tête, la colère dans la poitrine et l'appétit vers « l'ombilic. Ainsi, le siège de la partie directrice ne « semble pas pouvoir être sûrement déterminé , « parce que nous ne pouvons ni le constater par la « sensation, comme celui des autres parties,. ne le « sentant pas, ni le démontrer par le raisonnement, « faute de preuves. Et s'il n'en était ainsi, les philo- « sophes et les médecins disputeraient-ils si fort (1)? »
Sans discuter le moins du monde les théories auxquelles il vient d'être fait allusion (2), Chrysippe entreprenait immédiatement d'établir la sienne, et il continuait :
« Nous examinerons d'abord, sur cette question, « la propension commune, et tous les discours où « elle se manifeste.
« Or, tous les hommes penchent naturellement « vers cette opinion que c'est dans la poitrine, et « dans cette partie de la poitrine où est situé le cœur, « que nous ressentons en quelque sorte toutes les « manières d'être de la raison. C'est ce qui est évi-
(1) Des dogm.f III, i.
(2) Ibid., i.
« dent dans la douleur, dans la crainte, dans la « colère, et plus évident encore dans la fureur, la- « quelle s'exhalant du cœur comme une vapeur, est « ensuite chassée vers certaines parties extérieures, « telles que les mains et la face, qui enflent et se « gonflent (1). •
Cette unanimité, tous les poètes Font consacrée par leurs vers. D'abord Homère :
« Son cœur aboie au dedans de sa poitrine. »
« Frappant sa poitrine , il gourmande ainsi la colère de
« son cœur :
« Souffre ceci, mon cœur ; tu as supporté de pires maux. » « Atride soupirait ainsi du fond de son cœur , « Redoutant la perle de ses vaisseaux et celle des Grecs. » « Mon cœur est tout gonflé de bile. » « Junon ne put contenir sa colère dans sa poitrine. » « 11 conserve sa haine dans sa poitrine jusqu'au moment « Où il se venge. »
« La colère qui fait bondir le cœur même du Sage. » «' La colère et la fureur du héros , qui , plus douce que
« le miel , « Se glisse, comme une fumée, dans sa poitrine géné-
« rcuse. »
« Il allume dans son cœur un insatiable amour des
« combats. »
« Une plus grande confiance entra dans son cœur. » « La colère pénètre dans le cœur d'Ulysse, fils de Laërte. » « II mit dans sa poitrine l'ardeur de son père. » « Achille est furieux , « Et il ressent dans sa poitrine magnanime une colère
« farouche. »
« Une colère fatale , une poitrine impitoyable ,
(l) Des Dogm.y III, n.
« Voilà ce que t'ont donné les Dieux, à cause d'une belle
« jeune fille. »
« La colère s'élève dans la poitrine généreuse d'Énée. » « La poitrine du puissant Jupiter brûle de colère. » « Son âme est enflée de colère dans sa poitrine , « Et il brûle d'un plus violent amour des combats. » « Poussant une grande clameur, il affaiblit la colère « Dans les poitrines , et déjà Hector cherche un chemin
« à la fuite. »
« Fils de Nélée, mon cœur brûle d'une généreuse ardeur. » « Son cœur soupire après la guerre, et son âme est d'un
« héros. »
« Plût aux Dieux que , comme tu as dans ta poitrine une
« généreuse ardeur, « Tes membres, ô Nestor, fussent pleins de force et de
« vie ! »
« Tu sais quelle colère peut renfermer dans sa poitrine « Une femme. »
« Que plein de fermeté dans ta poitrine , « Ton cœur supporte cela , quoique tu me voies souffrir
« aujourd'hui « Beaucoup de maux. »
« Il dit , et par ses paroles ranime sa poitrine. » « Télémaque ressentit une grande douleur dans son
« cœur. »
« Il parle ainsi, gourmandant par ces mots son cœur
« dans sa poitrine. »
« Son cœur lui obéit, et apaise son bouillonnement (1). »
Ce ne sont pas là les seuls vers d'Homère cités par Chrysippe ; mais Galien ne pourrait les rappeler tous sans en remplir son livre (2).
(1) Des Dogm., III, n.
(2) Ibid.
Ensuite Hésiode :
« L'ardeur et le courage s'accroissent dans sa vaillante
« poitrine. »
« Il semble que la bile torture son âme dans sa poitrine. » « La colère s'enflamma dans leur généreuse poitrine à
« tous. »
Et cœtera. Car il paraît que Chrysippe faisait à Hésiode d'aussi nombreux emprunts qu'à Homère. Mais Galien ne donne que ces échantillons (i).
Puis Euripide, dans Médée :
« Je sais combien est criminel ce que je vais faire, « Mais la colère de mon cœur est plus forte que la « raison (2). »
Chrysippe se bornait si peu à ces deux vers, qu'il citait la pièce presque tout entière; à tel point que au témoignage de Diogène Laërce, on disait : La Médée de Chrysippe (3).
Puis Tyrtôe :
« Ayant dans la poitrine la colère ot la force d'un lion (4). »
Puis Empédocle, puis Stésichore, puis Orphée, et tant d'aifres poètes (5), que Chrysippe citait à satiété, se faisant une sorte de point d'honneur d'aligner le plus grand nombre possible de vers, et intercalant
(1) Des Dogm., III, n.
(2) Ibid., m.
(3) Diog. Laërc, Chrya.
(4) Des Dogm., III, in.
(5) Ibid., vin.
i.xurs HiSTiiRir.x
cà et là quelques mots seulement, soit pour en expliquer, soit pour en résumer le sens (t).
Il paraît toutefois qu'il avait commenta plus longuement un certain vers d'Empédocle, où il est parlé de la voix et du discours, et qu'il avait trouvé, dans l'origine de la voix, dans la nature du discours et dans l'étymologie de certains mots, des preuves spécieuses à l'appui de sa thèse, que la faculté directrice réside au cœur (2).
« Il est conforme à la raison de croire que c'est « dans la maîtresse partie de l'âme que sont impri- « niées les notions des choses, et que c'est par cetle « maîtresse partie qu'a lieu le discours. En efTet, « autre n'est pas la source du discours, autre celle de > la pensée ; autre n'est pas la source du discours, ii autre celle de la voix. D'où il suit que la voix a a précisément son origine dans la maîtresse partie « de l'âme. Et c'est ce qu'exprime ia déflnition de « ceux qui disent que l'intelligence est le principe « du discours.
« Le lieu d'où part le discours est donc nécessai- « renient celui où se forment les raisonnements, les « notions, les réflexions. Et comme il est évident ' que la voix et le discours partent du cœur et che- - minent à travers le pharynx, c'est une nécessité ■< que toutes ces choses se forment dans le cœur (3). •
(I] Des Dogm., vu.
(2) Ibid., v.
(3) Ibid., II, v.
It n'est pas snn* inttrèL ilo comparer h val argument île Chrysippe les argument? correspondants de Zénnn et de Diogène de Babylone, également conservés par Galien. Celui de Zenon est antérieur, et celui de Diogène, postérieur. On suit facilement le
Il faut croire que, sur ce terrain , Chrysippe rencontrait des adversaires, certainement des médecins, qui, ayant établi que tous les nerfs ont leur point de départ dans la télé, en concluaient que la tète est le siège de l'âme ; c'est du moins ce que donne à penser ce passage qui suivait de près (i), dans son Avre, l'argument que je viens de rapporter :
« Je demanderai si, en accordant que les nerfs ont « leur origine dans la tête, il s'ensuit nécessairement « que là aussi réside le principe de l'âme? Si l'on
progrès du premier au second, et de celui-ci au troisième; et l'on a un exemple de la manière dont procédaient les Stoïciens, écrivant, sous les marnes titres, les mornes livres, et répétant jusqu'aux moines arguments, mais en les perfectionnant. Voici comment s'exprimait Zenon :
« La voix sort à travers le pharynx. Or, si elle sortait du (cwto) « cerveau, elle ne sortirait pas à travers le pharynx.
« D'où sort le discours, de là sort aussi la voix. Or, le discours « sort de (àicé) l'intelligence. L'intelligence n'est donc pas dans a le cerveau (II, v). »
Voici maintenant comment s'exprimait Diogône :
« D'où part la voix, de là part aussi la voix articulée ; la voix « articulée est expressive, la voix expressive est le discours : le '< discours part donc du môme lieu que la voix.
« Or, la voix ne part pas des régions de la tète, mais, comme i il est évident, des régions inférieures ; sans aucun doute, elle « chemine à travers l'artère : le discours ne part donc pas de la < tête, mais des régions inférieures.
« Or, il est incontestable que le discours part de l'intelligence, « et quelques-uns le définissent même : une voix expressive « partie de l'intelligence. On comprend, du reste, que le dis- « cours a son principe dans les notions formées par l'inteUi- « gence. L'intelligence elle-même n'est donc pas dans la tête, « mais dans les régions inférieures, et plus précisément dans le « cœur. • (Des Dogm., Il, v.)
(t) Des Do<jm.t II, v.
« admet que, la voix partant de la poitrine, et tra- « versant le pharynx, l'origine du mouvement peut « cependant être dans la tête, n'avons-nous pas, par « la même raison, le droit de dire que le principe de « l'âme peut résider dans le cœur, quoique le mou- « vement parte de la tête (1) ? »
Est-ce en parlant du discours, est-ce à propos de quelque autre vers, que Chrysiçpe s'expliquait ainsi sur les mots i^é et xap&ta :
« Lorsque nous disons èyd), c'est toujours avec un « mouvement du bras et de la main vers une cer- « taine partie de notre corps, la poitrine, mouvement « naturel, et qui montre que c'est là que réside la « pensée. Les syllabes mêmes du mot, et la manière « dont nous les prononçons , sont une nouvelle « preuve de cette vérité. En énonçant la première « syllabe de £Y<I>, nous abaissons la lèvre inférieure » vers nous-mêmes, comme pour nous montrer; et « la prononciation de la seconde syllabe est accointe pagnée d'un mouvement du menton , qui s'incline « vers la poitrine, et dont la signification n'est pas « équivoque (2).
« Ce qui s'accorde encore avec tout cela, et même « lui prête une nouvelle force, c'est le mot par - lequel nous désignons le cœur, %ap8(a. C'est, en « effet, le même mot que xporria, et il indique en <• quelque manière le royaume où règne la maîtresse • partie de l'âme (3).
<• C'est par cette partie que nous imprimons le
(1) Des Dogm., I, v.
(2) Ibid., II, i.
(3) Ibid., III, V.
« mouvement, que nous donnons notre assentiment; « c'est à cette partie que se rapportent tous les or- « ganes de nos sens (1). »
Quoi qu'il en soit, après avoir cité et commenté des foules de vers, où Ton voit surtout que la colère se fait sentir au cœur, dans la poitrine, Ghrysippe concluait de la manière suivante :
• Si la colère réside en cet endroit, il paraît con- • séquent que les passions, les affections, les pensées, «' et toutes les facultés de cette nature y soient aussi « placées (2). *
Puis il continuait :
« Comme on le croit généralement, la plupart des « hommes disent beaucoup de vérités, en se laissant « aller à cette propension naturelle dont il a déjà été « parlé. Pour commencer par là, on dit tous les < jours que la colère monte au visage, que Ton avale « son ressentiment ( sa bile ). On dit que Ton avale, « ou que Ton n'avale pas les invectives, les injures , « ou que ces choses n'entrent pas, ne descendent pas ; « et c'est ainsi que Zenon répondit à ses adversaires: « Votre blâme arrive bien jusqu'à mes oreilles, mais « il s'y arrête; il ne descend pas. Or, comment pour- « rait-on dire des paroles qu'elles descendent, ou « non, qu'on les avale, ou non, si la partie directrice, « à laquelle elle se rapportent, ne résidait pas dans « la poitrine? Supposez-la dans la tête, au lieu de « descendre, les paroles montent, et notre langaj^e « est précisément le contre-pied de la vérité. Si donc « l'âme réside dans la poitrine, descendre sera dit
(1) Des Dogm., III, v.
(2) Ibid.
IIE LA THILCiji.'I'Uli;.
:' avec propriété ; si dans la tète, d'une manière aussi « absurde qu'impropre.
« On remarque quelque chose d'analogue dans « les femmes, lorsqu'on leur adresse des reproches. « auxquels elles demeurent insensibles ; elles « portent souvent la maiu vers la région du cœur, « montrant ainsi que les paroles ne descendent pas « jusque-là.
« C'est encore ainsi qu'il nous arrive de dire que « nous rejetons (vomissons) ce que nous avions n d'abord faussement admis, il faut mettre au même » rang toutes les paroles qui placent l'intelligence » à une certaine profondeur. Si, après nous être « persuadés , et avoir déposé dans notre esprit « l'idée qu'il fait jour, nous reconnaissons ensuite « qu'il ne fait pas jour, il n'y a ni impropriété ni « absurdité à dire que nous rejetons notre première « opinion.
« Le môme penchant naturel qui fait dire aux » femmes que les menaces et les injures ne descen- •< dent pas, de manière aies atteindre et à les frap- « per , fait dire encore à quelques-unes qu'elles « ont l'intelligence placée trop profondément, pour » que toutes ces choses descendent jusqu'à elles, et « les touchent (1). »
Je ne trouve rien dans Galien qui puisse faire même conjecturer par quelle suite d'idées Chrysippe, après avoir écrit ce qui précède, se trouvait conduit, en se répétant, à écrire ce qui suit :
« En résumé, comme je l'ai dit en commençant, « voilà ce que montrent les craintes, les douleurs,
11] Des Dogm
« lesquelles existent et se manifestent dans cette « partie (le cœur) (1).
« Les palpitations du cœur, et le concours de l'âme « entière vers cet organe, sont choses évidentes dans « les frayeurs : les faits ne se passent pas lentement « et successivement, comme il arrive lorsque les parce ties se correspondent d'une manière sympathique. « C'est ainsi que les hommes qui tremblent se conte centrent sur eux-mêmes, vers le cœur, comme « vers la partie principale, vers l'intelligence, comme « vers la partie conservatrice. Le sentiment de la « peine s'y montre aussi fort bien, aucune autre « partie du corps ne la recevant si ce n'est par con- « tagion. Et dans toutes les douleurs violentes, c'est « le cœur qui est en jeu (2).
a II y a égale absurdité à nier que la tristesse, « l'inquiétude, le chagrin, sont des douleurs, et à « prétendre que les douleurs ont lieu autre part que « dans la faculté directrice. Il en faut dire autant de « la joie et de la confiance, qui ont évidemment leur « siège dans le cœur. Gomme la douleur du pied, de « de la tète, est ressentie au pied, à la tête ; ainsi, « nous sentons que la douleur qui résulte de la tris- « tesse a lieu à la poitrine, car on ne peut contester « que la tristesse soit une douleur, ni prétendre « qu'elle soit ressentie ailleurs que dans la faculté « directrice (3). »
Ici le fil est de nouveau rompu, et tout ce que nous apprend Galien, c'est que, plus bas, Ghrysippe,
(1) Dei Dogm., 111, v.
(2) lbid., v.
(3) lbid., III, vil.
(ilLIKS HiSTUlUEK DE LA l'IllLOSOFlllE. 539
conlin uant à examiner les discours où. nous incline la propension naturelle, s'exprimait ainsi :
« C'est toujours par l'effet de celte même propeii- « sion naturelle que l'on dit : J'ai le cœur serré, en •■ parlant de l'âme. Nous disons : ces paroles me <■ serrent le cœur, non que nous pensions que les a paroles puissent pénétrer dans le cerveau, dans le « foie, ou dans quelque autre viscère, niais parce a que par le cœur nous entendons l'âme. Lorsque « nous parlons de la sorte, c'est comme si nous di- « sions : vous me louchez au plus profond de raoi- « môme, tant l'injure me pénètre. Brel", c'est notre
• coutume de dire le cœur pour l'âme (1).
i Aux lagons déparier que je viens de rappeler.on « en peut ajouter quelques autres. C'est ainsi que ■I l'on dit de cerlains hommes qu'ils sont sans en-
• trailies (sans viscères). Comme on dit d'un homme « qu'il a ou n'a pas de cœur, on dit aussi qu'il a ou <• n'a pas de cervelle. Un homme sans entrailles est « celui qui ne s'apiloie pas sur les malheurs d'autrui, « et on dit plus communément qu'il est sans cœur. « Si l'on met quelquefois en cause le cerveau, c'est « qu'il a quelque chose de semblable à ces organes, « ou même qu'il a une extrême importance entre les » organes (2).
il Des Dogm.,lU, vu.
(2 Dm liogi», 1. III, ch. iv. — Si ce passage manque de netteté, ce n'est pas ma faute. Voici le jugement qu'en porte Galien : « Lorsqu'on a lu trois et quatre fois avec la plus grande attention ces phrases de Chrysippe, on ne peut s'empêcher de leur appliquer le proverbe : « Ne saisis rien et garde-le bien. > Je n'ai jamais vu de phrase pins ik'pourviios d<; sens que celleslà ; c'est une r-nij!irii.' ininlelligible, courte et concise à contretemps, n
540 (iALlEN HISTORIEN DE LA PHILOSOPHIE.
« Ils me paraissent toujours céder à la même pro- « pension ceux qui, dans leur colère et leur désir de « vengeance, veulent arracher le cœur à leur enne- « mi, et qui, leur fureur augmentant, s'en prennent « aussi aux autres viscères (i). »
Reste encore un long et curieux passage sur la naissance de Minerve, et dont il est impossible, avec les renseignements fournis par Galien, de déterminer la place dans- l'ordonnance générale du livre de Chrysippe. Le voici. Si Ton en trouve la traduction peu élégante, on voudra bien se souvenir que, dans ce morceau, comme dans tous ceux qui précèdent, ne pouvant donner le texte grec, j'ai dû sacrifier tout le reste à l'exactitude littérale.
« J'entends dire que quelques-uns s'expriment
(1) Des dogm., UI, vu.
On peut trouver très- étrange et même puérile cette argumentation de Chrysippe. Qu'on veuille bien lire, dans l'ouvrage du docteur Gall, la partie consacrée à la Mimique des facultés : c'est le même genre de preuves, à l'appui d'une autre thèse (il s'agit des fonctions psychologiques des circonvolutions cérébrales), non moins étranges, non moins puériles. Notre grand Bichat lui-même a versé dans la même ornière. Il veut prouver que les passions ont leurs sièges dans les viscères de la vie organique, et il atteste des expressions comme celles-ci : « Sécher d'envie, être rongé de remords, vire consumé par la tristesse, etc. » 11 atteste également le geste, « Le geste, expression muette du sentiment et de l'entendement, en est une preuve remarquable : si nous indiquons quelques phénomènes intellectuels relatifs à la mémoire, à la perception, au jugement, etc., lu main se porte involontairement sur la tête ; voulons-nous exprimer l'amour, la joie, la tristesse, la haine, c'est sur la région du cœur, de l'estomac, des intestins qu'elle se dirige. » Voir Recherches physiologiques sur la vie et la tnort, !*• partie, art. 14, § 2
« ainsi, pour prouver et persuader que la faculté
« directrice est dans le cerveau : Minerve, qui est la
« sagesse, étant née du cerveau de Jupiter, il faut
« bien que la faculté directrice réside dans cette
« partie ; car la sagesse ne pourrait prendre nais-
« sance dans le cerveau, si la faculté direotrice n'y
« avait son siège.— Bien que ce raisonnement ne soit
« pas sans vraisemblance, ils se trompent, et ils
« ignorent ce que nous ont transmis les histoires, et
« que je vais rapporter avec quelques détails, afin
« d'éclaircir cette difficulté. Quelques-uns se bornent
« à dire que Minerve est née du cerveau de Jupiter,
« sans expliquer ni comment ni pourquoi. Hésiode
« expose plus longuement ce fait dans la généalogie
« des Dieux. Les uns racontent que Jupiter ayant eu
« commerce avec Métis, puis avec Thémis, procréa
« Minerve ; les autres, qu'une querelle s'étant élevée
« entre Jupiter et Junon, celle-ci enfanta Vulcain
« par sa seule vertu, et Jupiter, Minerve, après avoir
« dévoré Métis. La coopération de Métis et la géné-
« ration de Minerve se retrouvent dans les deux
« récits, la différence est dans les circonstances. Or
« c'est ce qu'il y a de commun aux deux récits qui
« nous intéresse. Voici les vers d'Hésiode :
« Jupiter , roi des Dieux , épousa d'abord
« Métis, qui, par son extrême prudence
« Et sa sagesse , surpassait les Dieux et les hommes.
« Comme il devait enfanter la blonde Minerve,
« Il la trompe par de douces paroles et par ruse ,
« La dévore, et la renferme dans son corps et ses flancs ,
« Afin d'apprendre d'elle la distinction du bien et du mal.
« Un peu plus loin , le poëte dit :
« Jupiter enfanta de son cerveau sacré Minerve, «c La blonde, belliqueuse, et amie des cruels combats, « Qui conduit la guerre , invincible , et que le bruit des « trompettes, « Le frémissement des armes et la clameur réjouissent.
« Il est évident que Métis fut enfermée dans la « poitrine du Dieu, et qu'ainsi Minerve put sortir « de son cerveau. Le poète continue , car il n'omet « aucune des circonstances de ce fait :
« Après cette querelle, la belle Junon « Enfanta Vulcain , sans entrer dans la couche « De son époux, Vulcain, supérieur par son génie et « dans l'art de forger , « À tous les immortels. Jupiter va trouver « La jeune fille de l'Océan et de la belle Thétys , «c Abandonnant Junon , et trompe par la ruse , « Et la sagesse, Métis qui roulait mille pensées. « La saisissant, il la renferme dans son corps et ses flancs. « II craignait d'enfanter quelque chose de plus violent « Que la foudre. C'est pourquoi tout à coup « Jupiter qui tonne et régit l'Ether « La dévora. Il connut aussitôt la vaillante Minerve « Qu'ensuite le père des Dieux et des hommes « Mit au jour, en la faisant sortir de sa tête sur les bords «c Du fleuve Triton. Mais, dans le sein de Jupiter, Métis, « Noble mère de Pallas, résidait en secret, source de
« l'honnête « Et du juste , supérieure aux Dieux et aux hommes « Par ses connaissances. Une autre épouse « Était venue,, la sainte déesse Thémis, qui, dans les
« flancs du Dieu, « Avait armé Minerve de la divine égide , « L'égide redoutable , qui met en fuite les guerriers et
« les camps ,
GALlEiN HISTORIEN EE Là PHILOSOPHIE. 543
« Et dont ftil armée la vierge is*uc d'un premier enfan- :< tement.
« Voilà ce qu'on dil de la naissance de Minerve. « Ce que le poète appelle Métis, c'est la sagesse, la
• prudence , et un certain art relatif à toutes les " choses de la vie. C'est cet art qu'il nous faut dé- ' vorer, et renfermer en nous-mêmes. C'est ainsi i que nous disons : dévorer des paroles injurieuses.
< Une fois dévorées , il est assez naturel qu'elles ' soient cachées dans notre sein. De même, cet art, i celte sagesse dévorée, il est assez naturel qu'une
■ fille, semblable à sa mère, se forme au dedans de
< nous. Maintenant, il est facile de voir comment i et par quelle partie peuvent sortir les choses
■ qui naissent en nous des arguments scientifiques, i II est certain que ces choses sortent avec le disi cours, par la bouche , c'est-à-dire par la tète. Têle i est dil ici comme on dit couper la tête à quel-
• qu'un. Après celle explication , on conçoit que les i anciens aient pu faire naître Minerve du sommel : de la lôle : c'esl la parlie pour le tout, ou une i parlie pour une autre. On pourrait aussi disculer i celle expression : née de la lôle , el faire voir que i le poète ne dit pas que Minerve est née de la tête: i mais qu'elle en est sortie , après avoir pris nais- . sance ailleurs. Ce petit n'être qu'une métaphore , : comme nous disons , conformément à celte fable,
: que les choses d'art lirenl leur origine de la : tête (i). »
Voilà, dans l'ordre marqué par Catien, tous les
(t) Des Dogm., 111, '
fragments qu'il nous a transmis. Voilà, par conséquent, dans ce qu'elle renferme de plus essentiel, toute la seconde partie du Ier livre du traité De tâme de Ghrysippe. En fait d'arguments sérieux , il n'en manque que deux, indiqués, mais non reproduits par notre auteur. L'un, tout physiologique, consiste à établir (autant qu'on peut établir une erreur), conformément à la doctrine d'Arislote, et à rencontre des médecins du temps , que les nerfs ont leur origine dans le cœur (i). Il y a lieu de penser que Chrysippe l'exposait à l'article où il discutait sur la voix, et combattait l'opinion que les nerfs parlent du cerveau pour se rendre en ramifications nombreuses dans toute l'étendue de l'organisation. L'autre est moins une preuve nouvelle qu'une conséquence fatale de la doctrine stoïcienne. Les animaux étant dépourvus de raison n'ont f selon Ghrysippe , ni la colère , ni l'appétit , ni aucune passion que ce soit ; car toutes ces choses font partie de la raison. Ce sont de pures machines (2). Galien nous dit même ailleurs (3) que Chrysippe était fort embarrassé des enfants. Comment en faire des machines? Comment leur accorder la raison ? Comment leur refuser l'appétit , la colère , la passion ?
Sur la suite du traité De Came de Ghrysippe, Galien ne nous apprend plus rien. Mais on trouve dans Diogène Laërce (4) une indication doublement
(t) Des lhfjm., 11, i, et pus*.
(2) Jbid. Ces deux arguments étaient exposés et réfutés dans le Ier livre du traité Des Dogmes d'Hippocrate et de Platon dont nous n'avons que la fin, dans l'édition latine seulement.
(3)IMd.,\\v. *
{'*) VII, Chry:..
précieuse : Chrysippe pensait que l'impression des objets extérieurs sur les organes et sur l'âme n'est pas une empreinte formée de creux et de reliefs, comme celle qu'un cachet dépose sur la cire, mais un changement interne, une modification substantielle (1), et oette opinion, il l'exposait dans le XIIe livre de son traité De rame.
Le traité De l'âme de Chrysippe ne comprenait donc pas moins de douze livres. On peut inférer avec certitude qu'il en comprenait davantage. En effet, dans les ouvrages des Stoïciens, et singulièrement de Chrysippe, chaque livre a un objet bien déterminé, et un seul. Les sens : voilà celui du douzième livre du traité De Fâme. Mais on sait (2) que les Stoïciens distinguaient dans la faculté de connaître, outre les sens, l'anticipation et le raisonnement ; qu'ils ajoutaient l'assentiment à la représentation sensible, pour en former la compréhension ; qu'ils assignaient un rôle important à la mémoire dans la formation des idées générales ; et qu'enfin ils avaient introduit mille raffinements dans la théorie péripatéticienne du raisonnement, théorie déjà complète jusqu'à la subtilité. Voilà bien des objets différents, et qui, ne pouvant être traités qu'après les sens, ont dû l'être dans plusieurs livres placés à la suite du douzième. On n'hésite plus à attribuer au traité De l'âme un treizième, un quatorzième, un quinzième livre, ou même plus, lorsqu'on voit des numéros aussi élevés
(l) Voy. taon hist. Des Théor. de l'Entend, dans Vantiq., I. II, ch. v, p. 427.
2 Ibid., ch. v, pass.
cités par Diogèue Laè"rce, a propos d'autres traités de Chrysippe ou des Stoïciens en général (1).
Mais, sur quoi roulaient les livres intermédiaires entre le premier et le douzième? Impossible de répondre à celle question autrement que par des conjectures. Il Faut se souvenir que la faculté directrke est fort complexe. C'est la raison, disent les Stoïciens; mais ils rapportent h la raison ce que Platon appelait la colère et l'appétit, et qu'ils appellent les passions. 11 est donc vraisemblable que Chrysippe aura traité des passions, qui sont encore la faculté directrice, avant d'entreprendre l'élude de ses différentes parties. J'inclinerais môme à penser que les quatre livres connus sons le titre de traité Des passions , appartiennent au traité De lame, et viennent immédiatement après le premier livre de ce traité. Les biographes, les commentateurs, les historiens ont souvent pris pour des traités différents les diverses parties d'un même traité.
Maintenant a-t-on remarqué, dans les citations qui précèdent, que Chrysippe, énumérant les facultés particulières qui dérivent de la faculté directrice, nomme en premier lieu la faculté vocale? S'il la nomme d'abord, on peut croire qu'il l'étudiait d'abord, c'est-à-dire avant les cinq sens, c'est-à-dire avant le douzième livre. Et comme à la faculté vocale se rapporte le Discours, et au Discours la Grammaire, cl même la Rhétorique, et même la Poétique, peut-être ce sujet suffit-il, avec la théorie des passions, à combler la lacune qui nous embarrasse.
(1) VII, Zèn., Chrys.