G LA PHILOSOPHIE DES SCIENCE
lentes des phénomènes électro-optiques, parl'éther élastique, par Téther diélectrique, par les ions?
L'équivalence des conclusions de théories qui sont contradictoires entre elles dans leurs hypothèses fondamentales nous empêche absolument de voir dans aucune de ces théories une explication intégrale et définitive des choses.
. Une théorie n'est donc qu'un langage destiné à traduire les rapports réels décelés par l'observation et l'expérience. Les trois théories optiques sont trois langages différents. Dans une recherche déterminée Tune des images est meilleure, celle qui est source plus féconde de découvertes.
Mais, oserait-on parler de la vérité d'une théorie alors que la moindre éducation mathématique permet de saisir que le nombre des théories équivalentes en somme, et contradictoires dans leurs hypothèses essentielles, est illimité ?
Il ne nous paraît pas bien nécessaire d'insister sur ce point.
Une théorie de la science rationnelle est un système d'images, de symboles, qui synthétise le connu et sert de guide pour avancer vers l'inconnu, système rationnel qui, s'il a de la valeur, suggérera l'idée de la recherche de faits nouveaux.
Il n'est pas question (12) « d'une adéquation de la pensée aux choses, mais d'une analogie ou proportion exacte entre les relations de nos symboles et celles qui existent dans les choses. » Notre lan-
gage scientifique doit donc être proportionné aux choses ; en outre, il devrait être d'une parfaite cohérence logique. Or, cela arrive-t-il en effet ?
Il faut bien avouer que non. L'incohérence logique est manifeste à la base de la mécanique. Pour rester dans le domaine de l'optique, nous remarquerons avec M. le Roy que la démonstration des deux lois de la réflexion exige que Ton ait un miroir plan. Et Ton construit précisément un miroir plan en s'appuyant sur les lois de la réflexion.
// est ainsi, à la base des sciences physiques, certains cercles vicieux dont on ne peut logiquement sortir !
Et cependant l'ensemble de la science progresse de la manière la plus grandiose, la plus éclatante.
C'est qu'une théorie ne se dévide pas automatiquement comme un ruban, elle se déroule comme un grand combat où Faction a lieu constamment sur plusieurs points à la fois. Les parties en sont solidaires le* unes des autres : une théorie est un organisme vivant.
M. P. Duhem(13)Ta, croyons-nous, nettement formulé le premier : une vérification expérimentale ne porte jamais sur une hypothèse, sur une loi isolée, mais toujours sur un ensemble inséparable d'hypothèses ou de lois.
Et, disons-le encore, l'on iie saurait jamais vérifier que tel ou tel système d'hypothèses est vrai
absolument, mais seulement qu il constitue un système de symboles acceptable, proportionné au réel.
M. Wilbois écrivait naguère : la Science ne nous révèle pas le fond des choses ; tout au plus nous révèle -t-elle le fond de nous-mêmes.
Examinons de plus près ces langages symboliques delà Science rationnelle. M. H. Poincaré disait au sujet du continu mathématique : « On est forcé de conclure que cette notion a été créée de toutes pièces par l'esprit, mais que c'est l'expérience qui en a fourni l'occasion ». Dans ses études magistrales sur les fondements de la géométrie, l'illustre savant a insisté encore sur le rôle créateur de l'esprit dans la science théorique. Ce rôle est très considérable dans la physique, et il faut lire l'œuvre philosophique de M. Gaston Milhaud (14) pour se bien pénétrer de ce qu'il y a de relatif dans le symbolisme des théories physiques, de ce qu'il y a de spontané dans les intelligences qui ont créé ces symboles : « Condillac luimême, dit-il, a beau s'ingénier pour expliquer l'entendement par la seule sensation, il ne méconnaît pas tout ce qu'il y a d'actif dans les opérations intellectuelles et même tout ce qui implique jusqu'à un certain point le choix de la direction dans îa formation des concepts ». M. Milhaud montre combien, en suivant trop à la lettre les conseils de Bacon et Comte, nous en arriverions, pour éviter
l'erreur, à 1' « immobilité ». A la lumière des savantes études de M. Duhem il nous fait comprendre comment, si au lieu d'avoir été physiologiste il eût été physicien, Claude Bernard eût reconnu que « l'intervention de Vesprit dans l'expérience la plus simple d'optique ou d'électricité, par exemple, est déjà bien autre chose qu'une simple divination anticipée des phénomènes ».
Ici, bien plus nettement que dans ce qui précédait, apparaît la grandeur et la difficulté du problème philosophique qui surgit.
Ce n'est plus simplement l'induction toute subjective de la mathématique ! Ce n'est plus simplement, comme dans la mécanique, la difficulté du choix, comme point de départ, entre la force et Yénergie9 deux éléments auxquels, dans les cas simples, l'on peut assigner une mesure.
Et ce n'est plus seulement le problème premier: « Des phénomènes semblables sont-ils toujours suivis de phénomènes semblables ? »
Il y a tout cela, mais il y a autre chose encore.
Nous parlons, dans l'optique, d'un éther élastique ou diélectrique que nul œil humain n'a vu, ou bien encore de mouvements cachés de petites masses invisibles, extraordinairement ténues, et chargées d'électricité...
La mécanique nous a habitués à parler de corps solides élastiques et nous imaginons un fluide élastique et sans masse appréciable !
La charge résiduelle du condensateur électrique nous a habitués à considérer comme fondamental le rôle des diélectriques (rôle autrefois tenu pour nul) et nous imaginons un éther diélectrique comme une lame de verre !
Les machines électrostatiques nous ont donné la notion, un peu fuyante, insaisissable logiquement, - de masse électrique et la résistance des corps à notre action musculaire nous a invités à attribuer à tout volume géométrique de matière visible une masse mécanique.
Nous concevons alors des masses matérielles, dont la plus grande dimension est plus petite que le millième de millimètre, nous plaçons sur ces particules des masses électriques et ce seront les électrons dont les bombardements occasionneront les phénomènes optiques ou électriques !
En vérité, que faut-il penser de tout cela? N'estil pas effrayant d'accumuler ainsi, dans la science, les fantômes, les chimères, comme eut dit Auguste Comte? Non point, doit-on dire, ces fantômes ne sont pas inquiétants, si nous les tenons pour ce qu'ils sont : une méthode.
Aujourd'hui il est devenu banal, grâce à la multiplicité infinie des théories équivalentes, de regarder les théories de la science rationnelle comme essentiellement relatives, comme des schèmesdu réel, comme des langages proportionnés au donné.
Qui oserait aujourd'hui parler d'un langage adéquat ?
Nos idées actuelles sont, je ne dirai pas plus vraies, mais certainement mieux orientées qu'elles ne Tétaient il y a cinquante ans.
La même époque qui voulait démontrer le postulat des parallèles, dit postulat d'Euclide, a cru à la réalité absolue de l'éther, à la théorie mécanique cartésienne de la chaleur...
Elle n'a pas réussi, ayant été beaucoup trop aprioriste, ayant trop cru que la nature ne demandait qu'à venir se ranger dans les cadres construits par l'esprit. C'est le contraire qui a lieu et c'est nous qui, docilement, devons défaire et refaire indéfiniment nos cadres rationnels, si nous voulons serrer de plus en plus la réalité.
Descartes avait fait trop espérer, Comte voudrait nous faire trop désespérer.
Nous devons remercier ceux qui, sous l'influence plus ou moins directe de Kant, nous ont donné une meilleure orientation, MM. H. Poincaré, P. Duhem, G. Milhaud.