‹ La Philosophie Du Catéchisme CatholiqueChapitre 15 sur 230 · LIVRE I · texte numérisé non relu

LIVRE I

chrétien^ que nous sommes quelques jours en ce monde pour nous préparer à une vie supérieure ; nous verrons que les désordres et les misères dont vous parlez ne sont en réalité que de puissants moyens d'éducation.

L'entretien matériel est notre premier besoin. Or ce n'est pas une petite affaire que de fournir des aliments à notre espèce et à la nombreuse famille des animaux domestiques. La bêche, la charrue, nos mille outils d'agriculture n'y suffisent pas. La terre est un atelier inconnu où couleraient en vain nos sueurs , si un travail plus ancien , plus profond , plus soutenu , plus savant que le nôtre, n'y créait et entretenait des sources de fécondité que nous ne faisons souvent que tarir par les procédés d'une brutale ignorance.

Quels sont les plus infatigables contre-maîtres et manœuvres de l'immense atelier? Ce sont les millions d'espèces animales que nous voyons jour et nuit occupées à une infinité de travaux dont nous recueillons les fruits, tout en méprisant et parfois maudissant les ouvriers. Nous avons des paroles d'estime pour la chenille qui nous file la soie , pour l'insecte ailé qui nous donne la cire et le miel, pour le rossignol qui nous enchante, etc. ; nous ne donnons pas la moindre attention aux innombrables générations , la plupart invisibles à l'œil nu , qui labourent et fument les champs et les coteaux où croissent le pain , le vin , tant de fruits délicieux.

Quand a conunencé ce travail? Il est probable qu'il a précédé de beaucoup l'origine de l'homme. Les études géologiques ont suffisamment établi que l'organisation actuelle de notre terre repose sur les débris d'organisations antérieures dans lesquelles les races animales auraient joué un très grand rôle. D'un autre côté, la zoologie et la chimie organiques sont à la veille de démontrer, sans que peut-être elles s'en doutent , une thèse des plus intéressantes pour le philosophe , le politique , l'agriculteur. Cette thèse est que le peuple infini des insectes et des animalcules a pour mission d'élaborer la matière organique , et que les animaux

§8 LA PHILOSOPHIE DU ClAtËGHISME CATHOLIQUE.

vertébrée contiennent dam leur ùrgûMsIfie , surtout dûnê leur substance osseuse , les principes essentiels à la production des végétaux^ notamment des céréales. La démbtistration une fois acquise, l'agricultetif 6atii*a que 16 travail le plus Opiniâtre et le plus itidustt*ieux est impuissailt à féconder le sol, si on ne rend à celui-ci les dépouilles des animaux qu'il a nourris. Le politique aut^a de tiouvelles ar tbeâ contre la centralisation, qui, en faisant affluer tèrS les Tilles les hommes et les animaux, produit du tnème coup M corruption des mœurs et Tappautrisgement dtt sol. Le phild-^ sophe Terra'poilrquoi notre globe est un immense ossuaite, et ces anciens mondes que nous foulons aux pieds lui apparaîtront comme des premiers labours et une fumure nécessaires au monde qui devait ndtirrir l'espèce humaine. Au reslCj j'espère que tous n'attendrez pas cette démons-

tration pour croire à Futilité de tous les animatix i et tous rendre raison de leur état de guerre.

D. Vos considérations prouTcraient que Dieu n'a rien fait d'inutile , ce que je ne conteste pas ; mais s'etisuit-il qu'il ne fût pas mieux pour nous de Toir la paix régnei^ entre lés familles animales , et de n'être pas obligés nous-mêmes de rester constamment sur le qui vive pour la défetise de nos Ties^ de nos animaux domestiques^ de noÉi substances alimentaires, contre la rapacité des animaux de proie et des insectes ?

R. De ces deux données j l'une certaine^ l'autre probable, que les espèces animales sont infiniment plus nombreuses que les espèces végétales , et qne les végétaux sont une pro^ création des animaux^ ne s'ensuiWl pas que le règne tcgétal ne peut suffire à la subsistance du règne animal , ce qui implique pour celui-ci l'état de guerre? Votre projet de paix générale aurait le petit incoûTénient d'anéantir en peu d'années le monde animal , le monde Tégétal , et par suite notre espèce.

En effet, cette paix tuerait du premier coup toutes les espèces earnÎTores qtd peuplent en si grand nombre les airs^

latet*re, leâedilx. DéliWéeà dé tours ennemis , les espèces herbiToréS fte multiplieraient à rinfini , ne laisseraietit paâ un seul végétal debout, et périraient bientôt elles-mêmes^ avec la famille humaine, sur une terre désolée. Qu'il suffise de citer la petite expérience de l'Angleterre et de la Prusse^ qui, sur la foi de quelques théoristes, mirent à prix la tête des moineaux, comme gaspilleurs des fruits et des grains. L'œuvre de prosôriptioû était à [)eine achevée que , les arbres et les moissons fourmillant de vers et de chenilles ^ il fallut rappeler en tdtite hftte les grands destructeurs des vers et des chenilles.

Reconnaissons done que la guerre que se font les ani-^ maux , réglée par une sagesse supérieure , est une condi^ tion d'ordre et de vie pour nous et pour les parties belligérantes, if os luttes quotidiennes contre les animaux appelés malfaisants ne nous sont pas moins avantageuses comme moyen d'éducation.

Selon la belle obsertation de saint Augustin t Autant Thomme est social par le fond de sa nature^ autant il se montré insociable par ses iiices (1). Entre ces vices il en est surtout deux qui , par l'impatience du frein et de toute gène, tendent à isoler les hommes et à les livrer aux brutales inspirations d'un égoïsme aveugle. Orgueil et paresse, tels sont les deux traits caractéristiques des tribus sauvages de l'Amérique et de TOcéanie, telle est la source des obstacles himialnement insurmontables qu'ils opposent à leur civilisation. Orgueil et paresse, tel est encore le principe générateur des hordes de sauvages, bien plus redotttables, qui mettent en péril la civilisation de l'Europe.

Que si on trouve chez les premières quelques connaissances utiles, des traces d'industrie et une ébauche d'organisation sociale, on le doit à la nécessité, pour les familles, de se rapprocher et de s'unir pour protéger leur existence contre les attaques des animaux. Otez ce frein salutaire

(1) Delà Cité de Dieu, liv. XII, cb. 27.

à la passion du sauvage pour le repos et rindépendance, vous le verrez s'éloigner de ses chefs, chercher dans les forêts une retraite ignorée pour sa famille, et employer à la destruction de ses semblables les forces qu'il consacre à la défense de sa tribu.

Or cette tendance naturelle à la sauvagerie, que la férocité d'une partie des animaux est si propre à combattre , pouvait être plus grande encore dans les premiers habitants du monde. Quand, l'histoire primitive à la main, on étudie les causes qui déterminèrent des milliers de chefs de famille à déposer leur indépendance et une partie de leur souveraineté domestique entre les mains de l'un d'entre eux, on voit que la crainte des bêtes féroces et la reconnaissance pour ceux qui les détruisaient exercèrent une grande influence sur le choix des monarques. Que furent la plupart des dieux, demi-dieux et héros de l'antiquité païenne, les Apollon, les Hercule, les Thésée, etc. ? Gomme le Nemrod de l'Écriture, ils furent de grands chasseurs^ qui par leurs exploits contre les monstres conquirent des trônes que l'admiration des peuples changea plus tard en autels (I).

En resserrant les liens de la fraternité humaine, les hostilités continuelles des animaux de proie donnèrent une immense impulsion aux arts. Pour se mettre à l'abri de leurs insultes , il fallut bâtir des maisons, élever des clôtures autour des propriétés, veiller avec plus de soin sur les animaux domestiques, créer des armes offensives et défensives, etc. L'étude que l'on dut faire de ces ennemis devint une source de lumières et de richesses. L'abeille et le ver à soie, une fois connus, quittèrent les forêts pour établir sous notre main leui*s précieuses manufactures.

(1) Genèse, X, 8, 9 — C'est par le danger de voir les bètes féroces envahir la Palestine, que Dieu explique à Moïse sa patience envers les Chananéens. « Je ne chasserai point les peuples de devant vous, dans l'espace d'une année, de peur que le pays ne devienne désert et que les bètes sauvages ne se multiplient contre vous. » Exod,, XXIll, 29.

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