LIVRE I
L'éléphant, le dromadaire, le chameau vinrent s'agenouiller devant les peuples de l'Inde , de l'Afrique ; le renne offrit aux habitants du pôle ses inappréciables services ; l'once et le faucon apportèrent leur proie ; le pigeon se fit notre courrier, etc. Les espèces les plus dangereuses et les moins domptables nous donnèrent en tribut , la vipère, ses propriétés médicinales ; le tigre et la panthère, leur manteau : la baleine, son huile et ses fanons, etc.
Que conclure de là ? — Que les animaux en apparence les plus nuisibles ont été et sont encore, dans les mains de Dieu, des agents de l'éducation humaine, les gardiens et, sous bien des rapports, les producteurs des richesses animales et végétales dont notre ignorance les accuse d'être les fléaux ; — que, d'après les règles de l'analogie, l'utilité de ceux dont la destination nous reste inconnue ne peut être douteuse que pour les esprits qui aiment à douter de tout.
D. Vous penseriez donc que nous découvrirons un jour l'utilité des loups, des charançons, etc. ?
R. Cette découverte n'est plus à faire. Il faut rendre justice au loup, le premier garde forestier, comme l'appelle avec raison un publiciste illustre (1). Si nos forêts, horriblement dévastées par l'imprévoyance et la cupidité des administrations révolutionnaires, ont échappé à une destruction complète, qui eût entraîné la ruine immédiate de la moitié de nos édifices et de nos cultures, à qui le devons-nous ? A Yhonorabïe animal qui, en s'opposant au libre parcours, a protégé les jeunes pousses contre la dent meurtrière de nos animaux domestiques. Otez la crainte de messire loup, la chèvre , livrée par ses maîtres à son humeur vagabonde, eût achevé le déboisement du pays. On citera l'Angleterre, exempte, dit-ou, de loups, et pourtant suffisamment boisée. — Oui; mais l'Angleterre a été gouvernée jusqu'à ce jour par une aristocratie éminemment
(I) M. Saint-Bonnef, de la Restauration française.
conservatrice et passionnée pour les parcs. Que Ja démocratie y arrive aux affaires, avec ses iqstincts destructetirs et son besoin de faire argent de tout^ TAngleterre comprendra rimportance sociale des loups et le besoin de le^ appeler à son secours.
Quant aux cUarançons, qui dévorent notre pain, et aux teignes qui consument nos vêtements, Bernardin de Saint- Pierre les a noblement vengés de nos malédictions, « A la vue de ces gros magasins où des monopoleurs ramassent la nourriture et les habillements d'une province entière, ne doit-on pi^ bénir la main qui a créé Tinsecte qui les force de les yendre ? Si les grains étaient aussi inaltérables que l'or et l'argent, ils seraient bientôt aussi rares. Voyez cous combien de portes et de serrures sont renfermés ces métaux ! Les peuples seraient privés à la fin de leur subsistance, si elle était incorruptible comme ce qui en est le signe. Les charançons et les teignes forcent d'abord l'avare d'employçr beaucoup de bras pour remuer et vanner ses grains, en attendant qu'ils l'obligent à s'en défaire tout à fait. Que de pauvres iraient nus, si les teignes ne dévoraient les laines des riches ! Ce qu'il y a d'admirable, c'est que les matières qui servent au luxe ne sont point sujettes à dépérir par les insectes , comme celles qui servent aux premiers besoins de la vie. On peut garder sans risque le café, la soie et le coton même, pendant des siècles ; mais aux Indes, où ces choses sont de première nécessité , il y a des insectes qui les détruisent très-promptement , entre ô^t^es, le coton (1). «
En voilà assez, je pense, pour établir la vérité capitale que vous énonciez vous-même au commencement de notre démonstration de l'existence de Dieu, et que je reproduis ainsi : « L'ordre et la bonté qui éclatent partout dans l'univers ne peuvent s'expliquer que par l'existence d'un ordonnateur infiniment sage et bon ; les désordres et les
(I) Études de la nature^ VU.
ipaux que poqs crpyons y voir s'expliquent suraboudamméat par nptre igiiorauce, et aussi par nos excès. » Lç principe posé, arrivons à la conclusion qui m dé(;o^}ç.
JP, Quelle est cette conclusion?
K. Celle qip ser^ 1^ matière ^n chapitre suivant.