LIVRE m
L'esprit de sacrifice, voilà ce qui élève, ennoblit, perpétue un peuple. Esprit de sacrifice, d'abord, dans les classes supérieures, qui ne doivent voir dans l'exercice des fonctions publiques, dans l'emploi des lumières et de la richesse, qu'un moyen de servir Dieu et de traiter leurs frères comme ils voudraient en être traités; esprit de sacrifice, ensuite, dans les classes inférieures, apprenant à estimer leur condition, qui fut celle du Dieu fait homme, et ne cherchant à l'améliorer que par Tassiduité au travail et le bon emploi de leurs économies : telle est, pour quiconque veut se donner la peine de réfléchir, la source , chez les peuples , de toute grandeur morale et matérielle non sujette à finir par des catastrophes.
Or, je vous le demande, qui peut inspirer à toutes les conditions sociales cet esprit de sacrifice?
R. n serait bieii possible que le Dieu crucifié fût seul capable d'un tel prodige. Et, en effet , on ne peut se dissimuler que, soit dans le passé, soit dans le présent, l'esprit de sacrifice ne se trouve guère que dans les nourrissons de la Croix.
R. Dites plutôt les nourrissons du sacrifice eucharistique établi par Jésus-Christ pour perpétuer, à travers les siècles, la mémoire et la vertu du sacrifice sanglant de la Croix.
Je ne veux pas reproduire ici la thèse que j'établissais, il y a quelques années, à peu près en ces termes : Pour les nations chrétiennes qui ont déserté ou déserteront l'école du sacrifice eucharistique^ il n'y a pas de milieu : ou rallumer cette fournaise de la charité divine^ ou descendre au fond de la fournaise révolutionnaire ^ et restaurer, sur une gigan^ tesque échelle, les sacrifices humains..,; le banquet sacré, où le Dieu-Homme a daigné se faire notre nourriture, ou les repas de l'anthropophagie (1).
Que pensent- ils aujourd'hui de leurs critiques, ceux
(1) V. VEmtnanuel, ou le Remède à tous nos maux, considérât, f-ix.
352 LA PHILOSOPHIE DU CATÉCHISME CATfiOLlQtJE.
qui jugèrent alors que je voyais Favenir sous des couleurs trop noires ? L'Angleterre elle-même n'entend-elle pas dans son sein le bruit précurseur des grandes tempêtes sociales? En conjurant la grande nation de « rallumer sur les autels de Saint-Paul de Londres et de Westminster le grand foyer de la charité chrétienne (1), » je ne faisais, comme un illustre pontife des États-Unis , qu'opposer le vœu d'une âme catholique aux sinistres prédictions d'une plume anglicane justement renommée (2).
Livrant donc à vos réflexions le point de vue purement religieux, je reprends la grande question sociale que j'ai posée plus haut, et je vous demande : Si les diverses nuances sociales ne se rencontrent pas, le dimanche et les fêtes de précepte, autour des autels , où pourront-elles se réunir et apprendre qu'elles ne sont qu'une famille de frères, où les petits et les faibles doivent respecter, aimer les forts et les grands, et ceux-ci chérir les faibles , les petits, et leur tendre la main ? Je ne vois que l'église et le cimetière pour réunir la masse des hommes ; mais le cimetière n'unit, n'égalise que les morts. L'église est donc l'unique école de fraternité pour les vivants (3). Partout ailleurs les classes
(1) V Emmanuel^ ou le Remède à tous nos maux, considérât, yhi*.
(2) Dans un parallèle du catholicisme et du protestantisme, le célèbre Macaulay n*avait pas craint d'écrire : « L'Ëglise catholique sera encore brillante (le jeunesse et de force, quand, un jour, le touriste, parti de la NouTcUe-Zélande, viendra s'asseoir sur une arche brisée du pont de Londres, pour esquisser les ruines du temple de Saint-Paul. » — « Non , il n'en sera point ainsi, répondait naguère l'éloquent archevêque de New-York ; mais plutôt le voyageur néo-zélandais traversera le pont de Londres au milieu des flots de population attirés à Saint-Paul par les dix mille voix qui y chanteront l'hymne ambroisienne pour le retour de la grande nation an sein de l'unité catholique. » Voy. The décline of Protestantism and Us cause, par Mr John Hughes, p. 4, 5 (New-Yoïk, 1850).
(3) K L'Église n'est pas seulement, dit M. de Cormenin, la vivante expression de la commune, le siège et le centie de son existence, son cœur et sa tête, et le rendez-vous religieux ; elle est encore le meilleur véhicule de la civilisation. Il ne va, les jours fériés, aucune femme à la mairie, à l'école, au cabaret; elles vont toutes à l'église. C'est là que, pressées, assises sur les mêmes bancs, elles se voient, elles se rapprochent, elles se connaissent. C'(st eu lisant dans leurs livres de prières, qu'elles apprennent è ne pas oublier de