LIVRE I
sanee de la raison dans la question capitale de notre destinée, passons à l'autre. Et voici ce qu'on doit répondre aux singuliers zélateurs de la majesté divine^ qui trouvent bon que Dieu nous donne du pain et nous aide à le digérer, n^ais qui croiraient son honneur compromis, si à la nourriture du corps il ajoutait la vérité nécessaire à Téducatioa de l'àme :
« Les deux sources des lumières auxquelles vous ne cessez de nous renvoyer, la raison et le livre de la nature, démontrent que Dieu ne partage pas vos idées puériles sur les exigences de sa majesté. Sa gloire, à lui, consiste à ne rien mépriser de ce qu'il a fait et à pourvoir aux besoins de la grande famille des êtres. Non content de nourrir et de vêtir avec magnificence l'herbe des champs et les habitants de l'air, il les a remplis de sagesse. Quelle que soit l'idée que vous vous faites des animaux : que vous les considériez, avec Descartes, comme de pures machines ; que vous leur accordiez un principe d'activité propre ; toujours faudrat-il, à peine de nier l'évidence, reconnaître en eux une révélation divine, c'est-à-dire une manifestation de la sagesse suprême appropriée aux besoins de ces êtres et à leur destinée. Sur quoi vous fonderiez-vous donc, messieurs les déistes, pour affirmer que le divin pédagogue du passereau, du papillon, de la chenille, de l'animalcule infusoire, n'a pu, sans déroger, se faire le précepteur de Vhomme (1)? »
La nécessité absolue d'une révélation divine appropriée à notre nature et à notre destinée, voilà ce que la raison démontre , ce que les plantes et les animaux eux-mêmes réclament pour nous.
Or, pour être appropriée à notre nature, il faut que cette révélation soit : 1"* extérieure, sensible, arrivant à l'âme par le canal de l'ouïe ou de la vue ; 2° commune, non îndividuelle ; 3® universelle. Enfin , il est très-convenable que l'auteur de cette révélation soit Dieu lui-même apparaissant dans la nature humaine.
(1) Qui ilocet hominem scienfiam. Ps. XCIll, 10.
D. Ces quatre conditions soulèvent bien des difficultés, Utirtônt la dernière.
B. Justifions-les donc en peu de mots.
1" La révélation faite anx hommes doit être eûctèrieurè, sensible, arrivant à Tâme par Tentremlse des sens ; pourquoi ? Parce que tel est le mode d'instrdctîon naturel aux hommes. Leur esprit ne s'éclaire, ne s'instruit qu'à l'aide de la parole. La parole leur vient du dehors ; ils l'apprennent, ils ne l'inventent pas. Dieu les a faits partants : il a donc dû leur parler, leur donner une parole de vérité capable de vivifier leur Ame, comme il leur a donné iin pain capable de sustenter le corps ; car l'homme ne vit pas èeulement de pain, mais de toute parole qui sort de la bon* che de Dieu (1). Aussi tous les peuples ont-ils admis un Dieu ou des dieux parlants, et une parole divine conimutiiquée aux hommes. Le dieu muet des déistes est le plus inconnu des faux dieux; et quand ces pauvres sophistes disent que Dieu nous parle par la raison, le bon Sens universel leur répond : Notre raison n'est pas la parole de Dieu, mais la faculté de recevoir et de comprendre cette parole ; et quand cette parole manque, la raison reste dans le vide de l'ignorance.
2** La révélation doit être commune^ non individueltey faite à la société pour être communiquée par elle aux individus ; pourquoi ? Parce que les hommes sont visiblement destinés à vivre, non à part, mais en société, et qu'il n'y a point de société sans un fonds commun de pensées et de sentiments. C'est pour cela que Dieu a voulu qu'ils se transmissent les uns aux autres la vie intellectuelle et morale par l'enseignement , comme ils se transmettent la vie physique par la génération. Les animaux s'engendrent, mais ne s'enseignent pas les uns les autres ; leur savoir est infus : il naît avec eux, ne périt qu'avec eux. Chez nous, au contraire, la science s'acquiert avec peine et lenteur, se perd
(I) Saint Matthieu, IV, 4.