‹ La Philosophie Du Catéchisme CatholiqueChapitre 204 sur 230 · LIVRE IV · texte numérisé non relu

LIVRE IV

OU en etcluant Une famille ^ exerce indirectement le droit de vie et de mort sur les membres qui la composent (1). »

Est-ce dans la masse des serfs de l'industrie que nous . trouverons le bien-être ?

D. Il ne paraît pas, si Ton eu juge par la peinture que l'auteur des Études Isur l'Angleterre a faite de l'état des populations ouvrières.

R. M. L. Faucher n'a fait que confirmer, par ses observations personnelles et par les documents authentiques qu'il produit, ce qu'une foule d'écrivains anglais et étrangers nous avaient appris de l'extrême dégradation morale et physique du bas peuple anglais. Puisque vous lavez lu, vous devez comprendre que sa comparaison de la féodalité industrielle avec la féodalité du moyen âge (2) est tout à l'avantage de celle-ci.

Les serfs de Tépoque appelée barbare servaient des seigneurs qui , en général, n'exigeaient pas un travail audessus des forces humaines et incompatible avec la vie de fainille. Les serfs du dix-neuvième siècle servent des machines impitoyables. « Dans le travail industriel, il n'y à jpas un instant de relâche. Au lieu de commander aux machines, l'homme les sert. L'ouvrier est un esclave obligé de régler ses mouvements sur ceux de la machine à laquelle il est attaché, avançant quand elle avance, reculant quand elle recule, luttant avec elle de vitesse, et ne pouvant pas plus qu'elle s'arrêter. . . Le fileur doit non-seulement se tenir debout tout le jour, mais aller durant treize à quator25e heures d'une machine à l'autre, l'attention constamment fixée et les muscles roidis. Il parcourt ainsi, avec l'enfant qui fait le métier de rattàcheur^ de trois à huit lieues par jour (3). >>

(1) É truies, tom. U, p. 146.

(2) C'est aussi la comparaison de M. Blanqui alDé {Histoire de Véconomie politique, t. II } : « La dtme de nos jours se lève dans les ateliers. Nos forges et nos filatures sont devenues des donjons où siègent, revêtus de leurs armures d*or, les hauts et puissants seigneurs de l'industrie moderne. »

(3) Études, tom. f, p. 418.3

Parmi les corvées des anciens serfs , on cite souvent l'obligation de battre Veau des étangs^ jour et nuit, quand la châtelaine était en couche. Qu'est-ce que cela , comparé à ce qu'exige de ses corvéables la manufacture, toujours en couches, laissant à peine cinq ou six heures de repos à la mère de famille et aux enfants en bas âge, quand elle ne les oblige pas à un travail non interrompu de vingt-quatre heures ?

Otez le repos du dimanche, que les masses ouvrières ont coutume de consacrer aux orgies de la taverne, vous verrez que la religion de l'industrie a rétabli , pour ces infortunés, la législation antique de la Grèce et de l'Italie touchant les esclaves. « Il était passé en proverbe, dit M. Lallier, qu'il ne doit point y avoir de repos pour l'esclave : Non est otium servis. Il n'avait point d'ûme; la Grèce l'appelait un corps, sôma; Rome une chose, res. Ce n'était qu'un outil (un outil marchant tout seul, celui-là) dont on pouvait se servir sans relâche et sans scrupule jusqu'à ce qu'il fût usé (1). » Yoilà pourtant le sort des trois quarts de la nation anglaise; car vous aurez vu, dans M. Faucher, que par l'introduction des machines dans la culture des terres , sur cent Anglais, l'industrie manufacturière en a pris soixantequinze.

Maintenant, dites-moi si les nations catholiques peuvent bien admirer et envier une supériorité industrielle et commerciale dont l'auteur précité résume ainsi les résultats : « Ne peut-on filer et tisser le coton, la laine, le fil ou la soie, par grandes masses et à bon marché , en développant toute la puissance des machines, qu'au prix de cette effroyable série d'horreurs qui sont : la destruction de la famille , l'esclavage , la décrépitude et la démoralisation des enfants , l'ivrognerie des hommes , la prostitution des femmes , la décadence universelle de la moralité et de la vie (2)? •

(0 V. rarticle cité liv. 1, deuxième fait, cli. 11. (2) Éfvdes, tom. î, p. 381.

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D. Malbeureusemeiit, les nations catholiques ne sont pas exemples d'une partie de ces misères , et celles même qui ont résisté à Tanglomanie constitutionnelle, n'ont pas été assez en garde contre l'anglomanie manufacturière.

R. Oui, certes; et pour ceux qui ne connaissent pas le peuple manufacturier des villes industrielles de la France, des Pays-Bas, de l'Allemagne, de la Suisse, le Tableau de Vétat physique et moral des ouvriers, par M. Villermé, leur prouvera que l'Europe continentale, pour lutter contre l'industrialisme anglais , a dû créer dans son sein les nègres de Vindustrie et souffrir la traite publique des enfanls.

La religion catholique , par les prodiges de sa charité et par les vertus qu'elle entretient dans une partie des populations ouvrières et de leurs chefs, a sans doute adouci le le sort des forçats du travail ; mais il n'en est pas moins vrai que la plaie de la démoralisation et du paupérisme est affreuse, et que les forces ordinaires de la politique ne sufiisent plus à sa guérison.

En effet, la régularisation de l'industrie manufacturière, les réformes que réclament impérieusement, non-seulement la charité chrétienne et l'humanité, mais aussi la tranquillité des États, exigeraient, comme Fa observé M. Blanqui, « une législation adoptée par tous les peuples industriels exposés à se faire concurrence au dehors. Mais le voudrat-on ? Mais le pourra-t-on ? — Pourquoi pas (répond-il) ? On a bien fait jusqu'ici des traités de puissance à puissance pour s'engager à tuer des hommes ; pourquoi n'en feraiton pas aujourd'hui pour leur conserver la vie et la leur rendre douce? »

C'est bien, monsieur l'économiste ! Mais le jour où la reine des nations industrielles consentirait à ralentir le mouvement désordonné de sa production et à faire une concurrence moins meurtrière à l'industrie continentale, comment nourrirait-elle ses millions d'ouvriers affamés, qui, à la moindre stagnation des affaires/^ parlent de sac-

loi LÀ PHILOSOPHIE DU CATÉCHISME CATHOLIQUE.

cager le pays, et ne s'en tiennent déjà plus aux menaces ? Il est clair que le gouvernement britannique n'accédera jamais à un traité de ce genre, et qu'il doit , de gré ou de forcf! , attendre les catastrophes que promettent ses progrès industriels.

Les puissances continentales n'ont qu'un moyen de ramener leur industrie à son état normal et d'éviter les abîmes où nous pousse la concurrence anglaise. C'est une ligue douanière qui, par de fortes taxes sur les produits anglais, relèverait la valeur des nôtres, permettrait de réduire le travail dans les grands ateliers, de le faire refluer dans la famille, et de combattre les inconvénients moraux et physiques des travaux manufacturiers par l'intercalation des travaux agricoles. Que la France et l'Autriche s'entendent sur cette question vitale, et, en même temps qu'elles obligeront l'Angleterre à rentrer dans les voies d'une politique chrétienne ou à périr, elles acquerront des droits immortels aux bénédictions de Dieu et du genre humain.

D. Vou3 avez assez bien prouvé que la prospérité matérielle de l'Angleterre est, comme ses libertés politiques, l'affaire, le monopole d'une classe très-restreinte, et qu'elle a pour résultat l'abrutissement des masses. En serait-il ainsi des États-Unis et de la Hollande ?

B. Je ne veux pas redire ici ce que j'ai dit ailleurs des républiques de l'Amérique du Nord, de leur situation exceptionnelle sous tous les rapports, des avantages dont elles jouissent et des dangers qui les menacent (1). Je me bornerai à vous faire observer que la prospérité matérielle des Américains du Nord, prospérité incontestable et qui se Qiet à la portée de tous, u'en ^ pas moins produit deux résultats fâcheux : la fièvre du changement et d^ l'ennui dans la classe opulente, et la fièvre du socialisme dans ^ classe qui ne possède pas.

(1) lA Science sociale, l. II, cb. 9; 1. III, ch. \0.

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